Karine Médrano – Attendre avant de crever

23 Mar 12 Karine Médrano – Attendre avant de crever

Voici un recueil de nouvelles qui va réjouir l’amateur de rock. Karine Médrano a vécu le Paris des années 80 et en tire une partie de son inspiration. Le flashback sur Les Halles, l’hécatombe liée à la dope, les grimaces pour la vie et les sanisettes à musique donnent corps à un très beau texte sur la perte des illusions, le passage de l’enfance à l’âge adulte. Un thème moins lié chez cet auteur à la perte de la virginité qu’à la nécessité d’un regard lucide sur le monde : grandir pour avancer, pour s’en sortir.

Ce premier constat désabusé fonctionne alors comme un fil qu’on tire pour dévider l’ensemble des autres textes. Bien sûr, la veine rock’n’roll est très présente : ça grince et ça larsène pour éviter les embrouilles avec les skinheads, ça fourmille d’anecdotes qui sentent le vécu, de l’envie de pisser irrépressible en plein festoch’ aux disputes des musiciens dans leur van avant de monter sur scène. Ces histoires de rockeurs, surpris par le temps qui a passé, déstabilisés par la brutale prise de conscience qu’ils ont fait leur temps sont les pépites du recueil.

La variété des sujets surprend néanmoins, puis impressionne : on bifurque dans l’univers des serveuses et des vieilles folles isolées, des mères dépassées par leur périnée ou des femmes malades de jalousie. On prend plaisir à lire une dispute familiale à la conclusion inéluctable dans l’aéroport de Gatwick où un gamin perdu se fait passer pour Louis de Funès. On bascule même dans l’analyse désabusée d’une retraite à la campagne, sans amour, quand la vie a « un goût si ordinaire, si ennuyeux et, à son âge, ces souvenirs familiers la rendaient triste et souvent amère ».

L’écriture est directe, sans fioritures, avec quelques belles formules comme celle qui qualifie le regard des mecs dans les soutifs des filles : « pour vérifier que la poitrine était toujours là ». Les personnages sont brossés en quelques mots, le narrateur gardant une distance bienheureuse pour éviter tout pathos qui desservirait la philosophie de vie de l’auteur. On aime cependant retrouver des personnages secondaires dans leurs propres récits : Leila, Kate et Pedro y gagnent une profondeur plus sensible. Karine Médrano se permet également un jeu régulier avec les ellipses, histoire de maintenir une certaine attention. La patineuse se retrouve soudain en plein supermarché, comme catapultée hors d’un monde dont elle cherche à s’évader, Leila récupère son avance sur salaire, sans que l’on sache comment elle s’y est prise, gardant pour elle tout son honneur. Marilyne rencontrant enfin l’obstétricien après des heures de travail…

Insidieusement, sans message directement envoyé (et la force du livre est dans cette retenue), on y lit une leçon sur la vie qui passe trop vite, sur ses trajectoires choisies une fois pour toutes et qui empêchent à la longue de vivre pleinement. Ode aux bifurcations qui viennent ou pas, aux renoncements qui sont en fait des victoires, Attendre avant de crever reste en tête, bien plus que ce qu’on en attendait. Le destin cruel de ces portraits de vie n’apporte que peu de réconfort si ce n’est celui de servir de tendres repoussoirs. Contrairement à eux, on tirera le suc de la vie et on prolongera dans l’action notre existence.

Voilà, comme il y a des groupes qui se montent et jouent de la musique le dimanche, simplement pour éviter la torpeur contagieuse, on retrouve cet objectif dans cette écriture. Écrire pour se sauver mais aussi pour partager autre chose qu’un simple bon moment de plus. Écrire pour donner le coup de pied au cul souvent salutaire.

Éditions Kirographaires

186 pages

18,45 €

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