Julia Ducournau – Interview

14 Mar 17 Julia Ducournau – Interview

Ce mercredi 15 mars sort en salle le premier film de Julia Ducournau, Grave. Encensé lors de ses nombreuses avant-premières en festival, le film est un véritable bol d’air frais dans le cinéma français. Au-delà de la thématique cannibale un peu scandaleuse, le film est avant tout un récit d’apprentissage et de quête d’identité, qui passe par tout un imaginaire organique lié au style body horror et à la tradition gothique avec ses histoires d’enfermements et d’innocence bafouée. À la croisée des genres, Grave n’est pas non plus dénué d’humour et d’un sens du grotesque. La réalisatrice nous en dit plus sur ses goûts et ses intentions dans l’entretien suivant.

ObsküreMag : Dans le film, végétarisme et cannibalisme sont mis en parallèle. Dans les deux cas, le végétarisme peut être une négation de l’humain dans le sens où on nie nos instincts bestiaux, tout comme le cannibalisme c’est réduire l’autre à néant en le dévorant. Du coup, on ressent une forte ironie dans l’écriture.

Julia Ducournau : C’est juste. Le cannibalisme peut être vu comme un excès de prise en compte de l’autre. Il y a trop de l’autre, un surplus, alors qu’effectivement la manière dont les parents utilisent le végétarisme dans le film c’est une manière de refuser que leur fille grandisse tout simplement. C’est une vision pessimiste du passage à l’âge adulte du côté des parents. Selon eux, cela ne peut être qu’horrible donc ils ne veulent pas que leurs filles le découvrent. Par ailleurs, l’intérêt qu’a eu le végétarisme pour moi n’est que scénaristique. Il n’y a rien de politique. Dans le film, je n’émets pas de discours sur la question. Pour moi, c’était très simple. Mon personnage devient cannibale à la moitié du film et pour avoir une marge de personnage très ample il fallait que je commence avec l’inverse, donc qu’elle soit végétarienne. C’était juste pour montrer une évolution assez franche. Ensuite, je l’ai utilisé comme un ressort de la négation de soi et du refoulement atavique.

Quant à la métaphore du cannibalisme…

Quand je choisis le thème du cannibalisme, mon but premier est de créer une réaction dans le corps des spectateurs pour qu’a posteriori il y ait un questionnement qui s’établisse chez eux, à savoir qu’est-ce que cela appelle chez moi comme émotions, comme expérience, comme sentiment. Du coup, il y a cette liberté d’interprétation chez le spectateur qui me plaît. Ce qui est sûr, c’est qu’à travers cette histoire là il est question d’un trop d’amour tel que cela nous est montré dans la Bible, les tragédies grecques, il y a quelque chose d’entre-dévorant ou on ne veut faire qu’un avec l’autre. Il y est aussi beaucoup question de déterminisme et comment y échapper, que ce soit un déterminisme social, familial, sexuel. C’est quand même l’histoire d’une jeune fille qui veut cadrer et qui se rend compte que ce n’est pas le cas. Qu’est-ce qu’il advient donc d’elle? Est-ce que ça fait d’elle un monstre? Est-ce qu’elle est en dehors de l’humanité? Comment arrive-t-elle à se trouver en tant qu’être humain au milieu de cette « anormalité » là?

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Le film est d’un côté très sensoriel, organique, mais il possède aussi une dimension sociale. Les rituels de bizutage par lesquels passent les personnages sont de rituels normatifs. Justine, comme une jeune fille qui veut faire plaisir à ses parents, cherche à s’intégrer à la société et on s’aperçoit que cette normalité engendre des monstres. Qu’en est-il de ce discours sur la normalité?

Vous avez tout à fait raison. Le choix du bizutage comme contexte déclencheur est très important. C’est l’histoire d’une fille qui aimerait continuer à cadrer et qui se rend compte qu’elle ne cadre pas du tout. Dans ce cas-là, quand on ne cadre pas avec la norme, est-ce que cela fait de nous des monstres? Est-ce qu’on peut dire à la fin d’elle qu’elle est inhumaine? Le choix du bizutage c’était que d’abord il fallait que je crée une empathie colossale avec mon personnage dès le début du film parce que je savais qu’elle allait devenir cannibale, et je ne voulais pas que les spectateurs s’en aillent de la salle en disant « c’est qui cette folle? » En créant un establishment anonyme, froid, humiliant, cruel, je savais qu’instinctivement tout le monde dans la salle allait se rebeller contre ça et allait se mettre du côté de mon personnage, à fortiori parce qu’effectivement le bizutage représente quelque chose que l’on vit tous les jours, cet excès de normativité. On doit appartenir à ça, on doit faire ça, on doit manger comme ça et pas comme ça, on doit s’habiller comme ça et compagnie. C’est quelque chose d’assez insupportable, une violence qui vient d’en haut qu’on ressent nous aussi tous les jours. Quand par exemple on voit la hargne des politiciens qui détournent de l’argent et qui ne paient pas leurs impôts, c’est une violence qui vient d’en haut, qui s’abat sur nous. Impuissants, on ne peut pas réagir, et cela crée de la colère. Ce serait l’aspect politique de mon utilisation du bizutage. Il y a aussi la question du corps féminin et de ce qui est imposé au corps féminin aujourd’hui. Tu dois t’habiller comme une pute, attention ne mets pas un truc avec trois paillettes, et dans le film tu dois manger ton rein – qui est quelque chose de très sensuel, qui amène à autre chose. C’est déjà un passage à l’acte mais forcé, par la suite Justine choisira. L’aspect punk du geste cannibale, anti establishment, amène à une décision d’autonomie. Ce n’est pas un hasard si elle le fait avec sa sœur. Le cannibalisme s’inscrit dans une colère, un ras-le-bol et une rébellion par rapport à ça.

Le film se passe dans une école et c’est un récit d’éducation. Auparavant, il y a eu un court métrage qui s’appelait Junior où l’héroïne s’appelait aussi Justine. On pense du coup forcément au Marquis de Sade et sa Justine, et la grande sœur qui serait comme une sorte de Juliette. Deux parcours différents, la pure Justine et la Juliette pervertie. Y a-t-il une filiation avec ce premier court, Junior, mais aussi avec ces récits gothiques d’enfermement où le château aurait été remplacé par l’école, ce qui fait aussi penser au gothique italien et à Suspiria de Dario Argento?

Garance joue les deux rôles dans Junior et dans Grave. Vous avez tout à fait raison pour le Marquis de Sade. J’ai appelé mon personnage Justine pour cette raison là. Une des thématiques majeures en commun entre les deux films c’est la métamorphose. Dans Junior, il s’agit d’une métamorphose physique, d’un passage à la féminité, c’est l’histoire d’un garçon manqué qui devient une jeune fille en se découvrant des écailles qui poussent sous sa peau et qui perd sa peau. Pour moi, la thématique de la métamorphose est importante car c’est l’anti déterminisme par excellence, c’est la liberté, c’est la possibilité justement de faire peau neuve quand on veut, et je pense que c’est en étant plusieurs dans sa vie que l’on peut essayer d’être soi, d’être un. Pour tendre vers l’unité, il faut passer par plusieurs peaux différentes. Dans Grave, j’ai voulu continuer à travailler sur la métamorphose et les corps, mais j’ai souhaité y ajouter la notion de métamorphose morale, par le biais d’un personnage qui passe de la virginité à la découverte de l’animalité en elle et c’est à travers cette animalité qu’elle va réussir à rentrer dans l’humanité une bonne fois pour toute. Il est aussi beaucoup question de l’autonomie du corps, comme dans Junior où le corps mue. Dans Grave, le corps se rebelle, il brûle de l’intérieur, il commence à peler, à avoir des cloques. Cette idée du corps autonome pose une fois de plus la question de l’identité et de ce que c’est qu’être humain. Est-ce que si mon corps est autonome, mon moi est toujours intègre? Où se situe le soi dans un être humain?

On a aussi l’impression qu’accepter sa féminité c’est aussi accepter l’abjection du corps, ce corps qui lâche des cheveux, du sang, des fluides. On retrouve du coup des thématiques qu’on peut avoir chez d’autres cinéastes françaises comme Marina de Van ou Lucile Hadzihalilovic.

Vous avez raison de soulever cela. La trivialité du corps c’est important quand on parle d’un personnage féminin. Je pense que l’on a cette chose en commun avec ces autres cinéastes qui traitent de l’abjection et du corps, c’est que de toute éternité le corps de la femme a été sexualisé, mis en dehors de la réalité comme une créature soit trop sacrée soit trop monstrueuse, en tout cas qui n’était jamais en lien avec une quelconque forme de réalité et d’humanité. Je crois qu’il y a une vraie envie de rendre justice au corps féminin en le montrant tel qu’il est, dans ses fluides, son sang, sa peau et surtout dans cette idée que les corps des hommes et des femmes sont les mêmes. On est tous des corps désirants, des corps souffrants. On a tous des corps qui peuvent avoir des réactions monstrueuses. C’était important pour moi de sortir le corps féminin de sa niche et de le rendre accessible à tout le monde, hommes et femmes confondus. Que l’on ne me dise pas que parce que je suis une réalisatrice et que mon personnage est féminin que je fais un film pour les femmes ! Je ne supporte pas d’entendre ça, parce qu’on ne dit pas à Martin Scorcese qui travaille avec DiCaprio qu’il fait des films que pour les hommes. Travailler sur la trivialité du corps, c’est tendre à l’universalité du corps humain.

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Dans le film on se retrouve aussi à la limite du fantastique. Dans une séquence, les personnages émergent eux mêmes comme des zombies. Quels seraient vos références en termes de films fantastiques et d’horreur?

C’est très juste vu que je leur ai demandé pour cette scène dont vous parlez de marcher comme des zombies. J’aime bien jouer avec les codes de l’horreur pour les transgresser, toujours ramener le monstre à l’intérieur d’une réalité identifiable. J’aime jouer avec l’idée qu’on a tous un monstre en nous. Ces personnages sont des zombies mais des êtres humains aussi. C’est ce que représente la figure cannibale. C’est important pour moi car on abolit cette distance salutaire entre nous et le monde qui nous est proposé. J’avoue que j’ai plus peur de voir un cambrioleur chez moi qu’un fantôme. Romero a beaucoup joué là dessus. J’aime aussi le final de L’Invasion des profanateurs de sépultures car on sent que c’est parmi nous, c’est en nous. Ce n’est pas sur une autre planète. Cela me terrifie et me fascine beaucoup. Mon maître à penser c’est évidemment David Cronenberg. La Mouche est un des films dans lesquels je peux le plus me projeter en tant qu’être humain, cette dégénérescence du corps n’est jamais montrée comme quelque chose de surnaturel. Elle a une raison scientifique. D’ailleurs les premiers signes pourraient être des signes de cancer ou de maladie existante. Et surtout cette question finale : est-ce qu’à la fin il est toujours humain? Elephant man me touche aussi beaucoup parce qu’il pose cette question là et trouve la beauté dans la monstruosité. Dans les autres films de référence, je pourrais citer Massacre à la tronçonneuse et Suspiria. D’ailleurs, je pense beaucoup plus à Suspiria qu’à Carrie. J’ai fait ce clin d’œil à Carrie car je savais que tout le monde y penserait en recréant la douche à ma manière. Mais sinon, je suis beaucoup plus baignée du cinéma de Dario Argento, notamment pour son côté grotesque. Parfois, on se dit qu’il abuse, mais c’est bon à regarder. C’est à la limite du comique mais on garde la poésie. On est aussi pas loin de Lovecraft. J’aime quand il déjoue le grotesque de la sorte.

Qu’est-ce qui vous fait rire au cinéma?

Bizarrement quand on me parle d’humour, je pense de suite à David Lynch. Dans Twin Peaks, il y a beaucoup d’épisodes devant lesquels je me fends la gueule, comme quand il se met en scène lui même en inspecteur sourdingue ou les gros plans sur les doughnuts, je trouve tout ça à hurler de rire. Et le choix de Bob ! C’était un homme de ménage sur le plateau à qui il a demandé de jouer le personnage. Cette étrangeté, complètement à côté de la plaque, comme les deux vieux qui sourient dans le taxi au début de Mulholland Drive, c’est hyper flippant et hyper drôle en même temps. J’adore ce genre d’humour.

Vu que Grave a pas mal tourné dans les festivals internationaux et étrangers, est-ce qu’il y a déjà eu des propositions pour d’autres films?

Oui, mais ma priorité c’est mon second long métrage en français. Je n’ai pas envie de partir, j’ai envie de filer cette veine là dans mon langage à moi pour l’instant.

Image de prévisualisation YouTube

Remerciements à Annie (American Cosmograph) et Pauline (Wild Bunch).

© Wild Bunch Distribution

Portrait Julia Ducournau © Pieter de Ridder

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