Joy of Life – Interview

04 Juin 15 Joy of Life – Interview

Groupe mythique s’il en est, Joy of Life reste indissociable de l’univers de Death in June première période. Premier groupe à avoir été signé sur le label de Douglas Pearce, New European Recordings, aux côtés de Clair Obscur, In the Nursery ou encore Somewhere in Europe, Joy of Life nous a laissé deux albums intemporels, Enjoy (1985) et Hear the Children (1988), représentatifs d’une cold wave mélancolique et martiale, à la fois dévastée et épique. Rencontré le 7 mai dernier lors d’un concert à Luynes, dans la région de Marseille, j’ai arraché Gary Carey à ses acolytes de Death in June, :Of the Wand and the Moon: et Die Weisse Rose pour une bonne demie heure d’interview à retracer la carrière de Joy of Life, qui se produira d’ailleurs à l’Espace B ce samedi 6 juin.

Obsküre Mag : Bonjour Gary, on va revenir sur le contexte qui a vu naître le groupe. On vous a découvert au milieu des années 80 avec le mini album, Enjoy, mais peut-on revenir sur la création du groupe et tout ce qui s’est passé avant?
Gary Carey : L’origine du groupe remonte à 1979/1980. Je travaillais avec Trevor, qui jouait les synthés et la guitare. On s’était rencontrés dans les concerts punk à Londres. On travaillait dans la même usine en ingénierie. Et nous avons eu cette idée de créer un groupe. Trevor connaissait Kevin, le batteur. A l’époque, je jouais la basse et faisait un peu de chant mais nous cherchions un autre chanteur. C’est un ami à nous, Peter Fordham qui a pris ce rôle, il faisait des concerts avec un autre groupe mais rien de très sérieux. Le nom de Joy of Life est apparu au bout de six mois environ. On a commencé à écrire des chansons et développer un style. En 1981, Death in June débutait et nous étions dans la salle. Je connaissais Tony par le biais d’une de mes petites amies. Elle venait du même coin dont était originaire Crisis, leur groupe précédent. Elle me les a présentés. A travers Tony, j’ai ensuite rencontré Doug. Une amitié est née car je m’intéressais beaucoup à ce qu’ils faisaient, c’était très différent de ce qui se faisait à l’époque. Nous sortions du post-punk et les nouveaux romantiques arrivaient avec un style très différent mais le style de Death in June m’a totalement fasciné. Douglas est venu nous voir en concert à Londres alors que nous développions notre son de plus en plus. Il nous a alors parlé de la possibilité d’un enregistrement, qui est devenu Enjoy. On l’a enregistré à Alaska Studios à Londres et il a sorti l’album. Le reste c’est l’histoire. Plus tard, on a été contactés pour enregistrer le second album, Hear the Children, par un label italien. Digitalis Pupurea, il me semble. Ils semblaient très amicaux. Ils ont réservé un studio pour l’enregistrement mais ils ont essayé de prendre les bandes d’enregistrement sans payer. Au résultat, il a fallu trouver l’argent . A l’époque, j’en ai payé une grande partie, c’était aux alentours de 1988. Du coup, nous avons sorti l’album nous mêmes sans label. J’avais utilisé le nom Cadre Records, mais le label n’existait pas, c’est juste un nom qu’on a mis sur le disque. Rough Trade l’a distribué. Mais cette expérience nous avait fait perdre la motivation. Et l’argent cela crée toujours des tensions dans un groupe.

Le nom était il en référence à Joy Division ou pas du tout?
Non. Nous aimions tous Joy Division. J’ai aussi vu New Order jouer live. Mais c’était plus du sarcasme. Si tu écoutes les chansons de Joy of Life, elles sont plutôt à l’opposé de la joie. C’était plus une blague car ce qui ressort des morceaux c’est plutôt que la vie c’est de la merde.

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Pour les couvertures, il y avait eu des réinterprétations de tableaux classiques, comme « La liberté guidant le peuple » de Delacroix sur Enjoy.
C’est un ami de Peter qui a fait le dessin à la main. Dans les années 80, l’ethos punk du do it yourself était encore très présent. Il n’y avait pas d’ordinateurs, nous n’avions pas l’argent pour payer un graphiste professionnel. Au dos, si tu regardes, normalement toutes les lettres devraient être alignées, nous avons fait toutes les lettres à la main donc elles ne sont pas vraiment alignées. C’est du fait maison !

Je ne sais pas s’il y avait un lien entre le choix de la couverture du premier disque et le fait de choisir le morceau « Liberty » pour débuter le second?
« Liberty » est né quand Peter a voulu développer le songwriting et quand nous avons choisi de donner une place plus grande aux synthétiseurs. Enjoy était encore très post-punk et basé sur les guitares alors que dans Hear the Children, nous avions mis les claviers en avant. J’avais un Juno 106, Trevor avait un synthé Yamaha DX7 et un Oscar Monosynth. Le son des basses était incroyable, gras et puissant. Le son des cordes synthétiques des années 80 nous plaisait aussi énormément. La technologie évoluait mais ce n’était pas forcément à notre portée. Trevor s’y intéressait beaucoup. C’était notre guitariste mais il s’est mis de plus en plus aux synthés, et si nous avions eu l’argent, nous aurions eu plus de claviers. Nous avions tous des jobs à plein temps à côté. Trevor était pompier. Je travaillais à la BBC, Peter travaillait pour Sky, un site de transmission, Kevin travaillait pour Gillette comme ingénieur.

Comme tu dis, le son des synthés était très puissant sur un titre comme « Warrior Creed ».
As-tu vu le film Vikings, avec Kirk Douglas en 1958? C’est de là que j’ai eu l’idée de ce rythme avec le roulement, et d’un second qui en serait l’écho. Il y avait aussi le film Dune qui m’avait donné cette idée de rythme. Pour le synthé, dans ma tête c’était aussi comme un cor qu’on entendrait à travers les fjords. J’avais acheté un livre sur les runes à l’époque et à l’intérieur se trouvait ce poème « Warrior Creed ». Nous avons littéralement enregistré ce morceau en trois heures, de l’idée jusqu’à sa réalisation. Le rythme, les synthés et les voix. Et aujourd’hui c’est sûrement un des plus grands classiques du groupe.

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L’émotion reste très forte.
L’idée, le concept étaient là. Et nous étions tous dans le studio pour le réaliser. Parfois tu peux écrire des chansons pendant des heures, et d’autres fois tout se passe très rapidement.

Il y avait donc deux chanteurs dans Joy of Life.
Oui, Peter et moi même. Je trouvais que c’était parfois difficile de chanter et jouer la basse en même temps. Sur certains morceaux, je pouvais, mais sur d’autres comme « Liberty », la basse était plus technique et je me concentrais plus sur la musique. En revanche, sur « Standing », la basse était beaucoup plus simple, entrecoupée par les voix, donc là je pouvais le faire. Les gens préfèrent d’ailleurs souvent les chansons les plus simples. Ce qui me surprend car j’aime les morceaux plus épiques.

C’est vrai que « Last Fine Day » commence par deux notes de basse pour ensuite être rejoint par les autres instruments et les voix et devenir très épique.
Nous allons le jouer ce soir. C’est un morceau simple à jouer et chanter en même temps. Nous avions fait les voix tous ensemble en studio. C’était Ian O’Higgins notre ingénieur du son sur les deux albums, qui travaillait aussi avec Death in June à l’époque. Et sur ce morceau, il a aussi fait des voix. On enregistrait la nuit. On arrivait à six heures du soir et on y restait toute la nuit. Peter préférait enregistrer la nuit et c’était plus facile car nous pouvions garer notre voiture à Londres. C’était aussi plus relax, et nous étions meilleurs à travailler ainsi.

Sur le CD rétrospective chez Hyperium, il y avait deux morceaux supplémentaires. Le groupe s’était-il arrêté immédiatement après les problèmes avec le label italien ou a-t-il continué un petit peu?
Ces morceaux avaient été enregistrés mais jamais sortis, et je crois qu’il y en avait un troisième qui se nommait « City Boy » mais le chant n’a jamais été achevé. On va jouer ce morceau ce soir et ce sera très différent de quand nous l’avons fait la première fois. Vers 1988, j’étais à la BBC et j’ai commencé à travailler avec des équipes de film. Il y avait eu ces problèmes d’argent et Peter venait d’avoir un enfant. Il y avait beaucoup de changements. Kevin venait d’acheter une maison. Pour ma part, j’avais juste acheté un appartement à Londres. Nous étions en train d’évoluer chacun de notre côté et nous avons eu le choix, soit de pousser les choses plus loin, partir en tournée et faire d’autres enregistrements, mais cela aurait impliqué de quitter nos emplois et nous avions trop de responsabilités. Peu de personnes voudraient perdre la sécurité d’un salaire stable. C’est triste, nous avons essayé de nous retrouver au début des années 1990. Mais Kevin n’a pas voulu donc cela ne s’est pas fait. Je n’ai plus rien fait musicalement jusqu’en 2005 où j’ai découvert MySpace, et j’ai créé un profil pour Joy of Life, juste pour y mettre quelques morceaux et des photos. J’ai été étonné par tous les retours que j’ai eus. Puis Rudiger d’Apoptose m’a demandé si je serai d’accord pour qu’il fasse une version de « Warrior Creed ». J’étais très honoré et là il m’a demandé de faire les voix. Et j’ai dit Comment? Il m’a dit je peux t’envoyer l’enregistrement digital et tu y ajoutes les voix. Il faut savoir que dans les années 80 quand nous rentrions en studio, il y avait un ingénieur qui faisait tout le travail technique. On ne faisait que chanter dans les micros. Aujourd’hui tout est digitalisé. Je peux faire des choses basiques sur un ordinateur. Mais pour l’enregistrement, c’est au delà de ce que je peux faire. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai été d’accord pour venir à Leipzig en Allemagne pour le rencontrer. Il allait au festival industriel de Wroclaw en 2007, nous avons enregistré les voix dans la chambre de l’appartement dans lequel il logeait. Et le jour suivant, nous sommes partis en Pologne et j’ai chanté « Warrior Creed » en novembre 2007 pour la première fois. On ne l’avait jamais jouée sur scène avant. C’était terrifiant.

Vous ne l’aviez jamais jouée dans les années 80?
Non. On avait joué la plupart des autres mais pas celle là car c’était vraiment un titre de studio. Il y avait un nouveau guitariste qui nous avait rejoint, un ami de Peter, mais cela ne fonctionnait pas. C’était différent à l’époque car on ne jouait pas les morceaux tant qu’on n’était pas sûrs de les jouer à la perfection. Quand Glenn est parti, on a dû trouver un nouveau guitariste. Avant que Glenn s’en aille, ça marchait bien. On tournait pas mal, on avait fait des concerts importants, en première partie de grands noms, mais quand il est parti, c’était comme un retour en arrière. Il y a eu une frustration et c’était un peu le début de la fin.

Tu parlais donc de ce concert avec Apoptose.
Oui qu’on a joué au festival industriel de Wroclaw. Je n’avais pas été sur une scène depuis 1987 ou 88, cela faisait vingt ans. J’étais terrifié. Je n’avais pas de basse. Il y avait juste ces visages en face de moi. Quelqu’un m’a dit après, tu peux sourire si tu veux. Mais mon visage était tout crispé tellement que j’étais anxieux. Je me souviens d’être allé dans les loges et d’avoir beaucoup bu. C’était le seul moyen de surpasser cette peur.

C’est mieux à présent?
Oui beaucoup mieux. L’année dernière nous avons fait le Wave-Gothik Treffen en Allemagne et c’est le dernier concert que nous avons fait avec le line-up complet. Après, Kevin a décidé d’arrêter, et son fils Thomas qui jouait le synthé et la guitare, est parti en même temps. Mais jusqu’à cette date, les choses se sont améliorées. On était plus détendus. Ce soir, ce sera la seconde fois que je joue seul avec Miro Snejdr. On a joué en février à Athènes. Les chansons sont les mêmes mais le son est très différent. C’est un travail en cours. J’espère que les gens vont apprécier, c’est plus électronique. Après cela, nous espérons pouvoir écrire de nouveaux morceaux. Mais nous avons eu des propositions donc ça a un peu précipité les choses. Noue jouerons à Paris en juin à l’Espace B, nous devions jouer en novembre mais ça a été annulé car j’ai perdu la moitié du groupe. Je me suis senti coupable car des amis avaient payé leurs tickets d’avion pour nous voir à Paris. Ils avaient réservé leur hôtel. J’ai donc promis à un ami sur Paris que nous le ferons. Ce ne sera sûrement pas parfait mais nous le ferons. Je m’en suis senti obligé car il y avait l’enthousiasme des gens qui voulaient nous voir. Cela me surprend toujours de voir que des gens se souviennent de nous.

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Dans les années 80, je me souviens avoir beaucoup entendu le groupe sur les radios libres, les gens enregistraient les morceaux sur cassettes et les titres circulaient de main à la main. Cela a aussi peut-être contribué au statut culte du groupe.
Il n’y avait pas Internet et nous avions fait très peu d’interviews, du coup nous étions comme une énigme. Les gens ne savaient pas qui nous étions.

On a découvert vos visages quand le groupe était déjà terminé, avec la photo sur le pont qui était dans le Cd rétrospective chez Hyperium. Mais j’ai découvert récemment une vidéo sur YouTube pour « Another Dream ». Du coup on a pu enfin découvrir vos visages. Puis sur les pochettes il y avait très peu d’informations.
Nous avions eu de bons articles à l’époque, et je crois que c’est en France et en Italie où nous semblions être les plus populaires. Plus tard j’ai découvert que des gens jouaient nos morceaux dans des soirées gothiques en Allemagne. La première fois que nous avons joué après la reformation en 2008 au WGT à Leipzig, c’est arrivé par accident car je devais jouer les percussions pour While Angels Watch. Et le promoteur a su qui j’étais et il voulait que Joy of Life joue aussi. Et il m’a demandé un set complet car sinon While Angels Watch ne pourraient pas jouer non plus. J’ai contacté Kevin qui a été OK. Trevor a dit Non. On a répété deux fois dans son garage. Puis une autre répétition de huit heures avec Kevin et les musiciens de While Angels Watch. Ce concert fut notre premier concert de Joy of Life après plus de vingt ans. J’étais terrifié, Kevin pleurait, il était presque malade. J’avais les paroles partout sur la scène. Mais après j’ai été submergé par l’émotion, toutes ces personnes en train d’applaudir et d’exprimer leur joie. J’ai trouvé que nous étions mauvais, et quelqu’un nous l’a confirmé, c’était mauvais mais c’était chouette de vous voir. On y a rejoué deux ans plus tard le vendredi soir à la Felsenkellar. Malheureusement, Kirlian Camera jouait en même temps à l’Agra donc beaucoup de personnes sont parties. J’ai été assez déçu. Mais là en revanche nous avions répété et j’étais content du concert.

Et dans quel état d’esprit tu joues ces morceaux qui ont quand même plus de vingt ans?
C’est étonnant car sur certains morceaux, les émotions sont toujours là. Il y a une chanson sur ma rupture d’avec ma première relation qui avait duré sur le long terme. On a repris contact, elle est à présent mariée avec un enfant, mais même si je ne ressens plus la même chose pour elle aujourd’hui, cette chanson me renvoie aux émotions que j’avais à l’époque. La musique est différente mais une des choses que je peux faire c’est rendre les émotions initiales de cette chanson, « City Boy ». C’est étrange, c’est comme si la musique me ramenait en arrière et me permettait de me sentir jeune à nouveau. Mentalement et physiquement.

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La musique de Joy of Life était très triste et mélancolique.
On n’avait eu un peu de mauvaise presse et des rumeurs sur nous, alors que toutes nos chansons sont contre la guerre, et ce sont des chansons d’amour. Il n’y a rien de plus. Rien de politique. La plupart de nos chansons, pour Peter et moi même, naissaient de ruptures avec des filles. C’était très profond, très sombre, les émotions sont réelles et les paroles étaient presque cathartiques.

Vous aviez même une chanson à la limite de l’electro, c’était « Heartless ».
Oui et « Dear Linn », aussi. J’avais acheté une Linn Drum. Linn n’était pas en référence à une fille mais c’était le nom de la boite à rythmes. Là aussi c’est une chanson qui est venue très facilement. Trevor s’amusait avec les arpeggiators de son synthétiseur. Un critique avait dit que du moment que nous avions laissé de côté les guitares pour s’intéresser aux claviers, un diamant se mettait à briller. Il y voyait quelque chose et c’est certainement vers cela que nous serions allés.

Et à présent que tu as joué avec plusieurs line up, n’as-tu pas le désir d’enregistrer et peut-être sortir enfin ces vieux morceaux que vous n’aviez pas pu achever à l’époque?
J’aimerais. Cela fait deux ans que ça me traine dans la tête. J’aimerais refaire certains des vieux morceaux car ils sont différents à présent et enregistrer certains des morceaux inédits et aussi de nouvelles choses, comme pour montrer la transition. Mais trouver le temps, avec le travail et les occupations de Kevin, cela ne rend pas le passage à l’acte si facile. Mais j’en ai toujours le désir. Les backing tracks que tu entendras ce soir ont été tous faits par Miro, je pense que certaines pistes ont besoin d’être changées car elles sont peut-être trop pop, trop brillantes. Tu verras. Mais je préfère quand c’est plus sombre et mélancolique. C’est en cours et c’est un plaisir de le présenter. Sans Miro, je ne serai pas là ce soir. Je lui dois beaucoup. Il apporte une nouvelle dynamique. Nous avons vingt ans d’écart mais nous nous amusons bien ensemble. A Athènes en février, nous avons joué en première partie de Rome et c’était un très bon moment. Nous jouerons à Brest samedi puis Paris en juin. 2015 pourrait être une bonne année et peut être nous allons réenregistrer ces morceaux enfin !

Les chansons que tu préfères jouer sur scène?
« Sense of Freedom », « Standing », « City Boy » et une nouvelle chanson « Afraid without your God ». Le texte a été écrit à la fin des années 80 mais jamais enregistré. Et aussi « Warrior Creed » et « Hear the Children » qui à présent avec les rythmes et les bandes qui tournent derrière est très tribal. Il y a eu trois versions de ce morceau. Au début c’était très post-punk avec une grosse basse. Puis nous avons enlevé la basse pour garder les synthés et les percussions. Mais c’est sûr que pour moi c’est « City Boy » qui est le plus chargé émotionnellement.

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