Job Karma

11 Nov 11 Job Karma

Entretien suite au concert du groupe polonais à Paris le 24 septembre 2011, en attendant la sortie de leur album en collaboration avec Sieben.

ObsküreMag : Nous avons vu Job Karma il y a deux jours sur scène. C’était la seconde fois que vous jouiez à Paris?

Maciek Frett : Nous avons déjà joué en 2004. Nous avions été invités par une association d’artistes. Et dernièrement Vincent nous a invités pour un concert à l’espace Kyronn. Nous avons vraiment apprécié le concert, l’organisation et la ville de Paris. C’était fantastique pour nous, et ça l’est encore. Nous sommes encore là pour deux jours, c’est comme des vacances, et en plus on a joué en concert. Ce qu’on peut rêver de meilleur.

On va remonter dans le passé. Vous avez commencé Job Karma à la fin des années 90.

En 1997, ce fut la première idée. Après une tournée avec le groupe belge Noise Maker’s Fifes en Pologne, l’idée est née. C’est là que j’ai acheté mon premier synthé à Munich. Je suis revenu en stop de Munich, qui est à 800 km de Wroclaw. J’ai aussi acheté un vieux Beat Frequency Generator analogique datant des années 50. Le nom de l’usine est Bruel und Kjaer. La première démo fut enregistrée en 1998. Nous l’avons sorti nous mêmes en CDr puis c’est sorti sur cassette. Ce fut le début de l’aventure.

Dès le départ, vous avez utilisé ce matériel analogique et vous l’avez mélangé avec des techniques plus contemporaines et numériques.

Exactement. Nous utilisons des synthés analogiques, que nous affectionnons pour leur son très profond. Nous avons deux synthés analogiques et deux générateurs très anciens. Nous combinons cela à des logiciels informatiques ou des synthés plus récents, des guitares et nous samplons beaucoup, notamment des phrases extraites de films.

Comment choisissez-vous les citations que vous prenez de films, de programmes radiophoniques. Est-ce par rapport à ce qu’elles disent ou une ironie que vous voulez accentuer?

Cela dépend, c’est lié au genre d’expression et d’émotion que l’on recherche. Par exemple, sur la chanson qui se trouve sur notre dernier CD, « You are the Key », nous avons utilisé des phrases tirées d’un film: « Why are you talking to yourself? I’m not crazy ». Nous avons découpé chaque mot et les avons mis dans un ordre différent, et en les répétant: I’m not, I’m not, crazy, crazy, crazy…

Dès les débuts de Job Karma, vous ne vous êtes pas limités à la musique car les vidéos sont également très importantes, et l’espace, car vous choisissez des lieux très particuliers. Aviez-vous déjà l’ambition d’être plus qu’un groupe?

Ce genre de musique, ambient, expérimentale ou industrielle, doit être soutenue par de l’art multimédia, en particulier quand nous jouons en concert. Ce pourrait être totalement ennuyeux de voir deux gars avec des laptops et des synthés. Il n’y a rien d’intéressant là-dedans, rien à voir avec un concert de rock. L’idée a été d’incorporer des vidéos faites par notre ami et collaborateur Arek Baginski, avec qui je travaille aussi dans l’association Industrial Art. Nous nous connaissons très bien et nous travaillons ensemble depuis de nombreuses années. Nous pensons d’une manière similaire sur de nombreux aspects de notre vie. La première performance, sur un plan multimédia, a été de jouer dans une usine à Wroclaw. Cela s’appelait RYTUAL. Nous avons joué dans un espace immense, avec des machines de travail et nous n’avons joué que pour de invités et les travailleurs.

Vous utilisez les sons des espaces eux mêmes parfois?

Non, pas vraiment. C’est plutôt les sons du lieu qui jouent avec nous et nous accompagnent. Nous avons joué dans des cathédrales, des théâtres, et même dans une synagogue. C’était pour un rituel (RYTUAL) multimédia  en 2006, nous sommes allés dans une ville fantôme à Tchernobyl. Nous avons réalisé trois films et nous les avons présenté avec notre son. C’était un voyage particulièrement déprimant et malaisant. Toute la ville et les usines sont marquées par le désastre nucléaire. il n’y a pas d’êtres humains, juste le silence.

Dans le CD Chernobyl, vous racontez d’ailleurs cette expérience d’être allés là bas. Vous travaillez d’ailleurs toujours autour de lieux qui ont été marqués par la main de l’homme, que ce soit une catastrophe comme celle ci ou une belle architecture. Le lien avec l’humain est souvent présent.

Exactement. Pour exemple, pour « Ecce Homo », nous avons utilisé des sources tirées des Derniers Jours de Jésus Christ. Nous l’avons montré il y a deux jours à la fin de notre concert. La première fut dans une grande cathédrale gothique. Nous avons joué à l’emplacement où le prêtre généralement parle à la foule. Nous avions 14 grands monieurs, chaque moniteur avait une phrase qui était mise en boucle. Le film fut présenté sur un très grand écran. C’était un événement lié au sacrum, l’homme et son âme.

Et le choix du terme RYTUAL vient d’où? Car on peut déceler des éléments rituels dans les rythmiques et les atmosphères des morceaux. Qu’est-ce que cela signifie pour toi?

Je ne fonctionne pas comme cela. Je joue avec mes émotions et mes sentiments et nous enregistrons. Il n’y a pas d’idées préconçues derrière.

Néanmoins il y a une vision qui transparaît. Si l’on prend votre reprise de Kraftwerk, « Radioactivity », on sent bien que la radioactivité c’est un thème qui vous intéresse, ainsi que toute une imagerie post-apocalyptique. Quelque chose d’assez effrayant.

Nous sommes un peu pessimistes peut-être. Dans ma tête, je joue une musique joyeuse et appréciable, mais mes amis me disent que non, que c’est très sombre et pessimiste. je ne sais pas d’où ça vient.

Et ce choix de reprendre Kraftwerk? C’est parce que vos influences sont liées à ce son électronique des années 70?

Bien sûr. mais nous avons enregistré ce morceau juste après avoir vu Kraftwerk  en concert à Prague. C’était il y a sept ou huit ans. J’avais été très impressionné par ce concert. J’adorais cette chanson de leur première période. C’était la dernière chanson sur Strike, et l’album d’après c’était Chernobyl. C’était comme pour annoncer ce sur quoi nous allions travailler.

Y a-t-il aussi une histoire derrière l’évolution du son du groupe. Si on écoute les premiers enregistrements et Punkt, le dernier, puis le prochain dont nous allons parler tout à l’heure, il y a une grande différence.

C’est normal et naturel. Chaque année, nous avons de nouveaux instruments et ils influencent notre son. Nous ne voulons pas nous ennuyer à refaire la même chose encore et encore.

Pour ce qui est des vidéos que l’on voit sur scène, est-ce que vous parlez beaucoup avec Arkadiusz Baginski pour savoir ce que vous voulez exprimer?

Pas véritablement. Arek est, comme je le disais, un ami et nous pensons d’une manière similaire. Chaque année nous créons un nouveau film et c’est lui qui choisi quel morceau collerait à la dramaturgie et à la construction rythmique du court métrage. Par exemple, en ce moment, nous enregistrons un nouveau CD avec Matt Howden de Sieben. Pour l’instant, nous avons six morceaux, et Arkadiusz travaille à partir de ces titres sur un nouveau film qui fera dans les vingt minutes. Nous verrons bien ce que cela donne.

Oui, car vous avez collaboré avec d’autres artistes, parmi lesquels Savage Republic pour un concert. Comment s’est passé cette rencontre avec ce groupe qui produit une musique très différente de la vôtre bien qu’il y ait un aspect très rituel?

Exactement. Je suis un grand fan de Savage Republic depuis les années 80 et un ami m’a dit qu’ils allaient jouer en Europe. Je les ai contactés pour voir s’il serait possible de les faire venir en Pologne. Ils ont joué trois fois à Wroclaw en tant que Savage Republic et en tant que 6633 North, un de leurs projets parallèles créé spécialement pour le festival industriel de Wroclaw. Ce sont des gars fantastiques, en particulier Thom Fuhrmann, le bassiste et chanteur. Cela fait partie de ces moments où quand tu rencontres la personne, c’est comme rencontrer un frère cosmique. On ne sait pas pourquoi cela arrive, mais ça arrive. C’est comme du karma. Nous avons joué sur scène ensemble avec Thom, puis ils m’ont invité pour un concert de Savage Republic à jouer des percussions. Nous avons invité Thom à jouer la guitare sur le titre « Ecce Homo » durant notre concert. En ce moment, Thom et moi même nous réfléchissons sur un nouveau projet par le biais d’Internet. Nous verrons bien mais je suis sûr que ça va donner quelque chose d’intéressant.

Vous vous envoyez du courrier comme dans le mail art.

Oui, à part que c’est avec  Internet, nous nous envoyons des formats WAV. C’est très facile, très simple aujourd’hui.

Puis il y a eu cette rencontre avec Matt Howden, et vous avez d’abord travaillé ensemble pour un titre que l’on trouve sur l’album Strike il y a six ou sept ans. Comment l’avez vous rencontré?

Nous l’avons invité à notre festival industriel de Wroclaw en 2003. C’est aussi un gars charmant. Puis nous l’avons invité pour une tournée de quatre dates de Sieben et Job Karma en Pologne. Puis il est venu jouer à Wroclaw de nombreuses fois, au Castle Party Festival, le plus gros festival goth de Pologne dans cette zone. L’année dernière, nous avons joué ensemble en Estonie. Nous avons commencé à ce moment là à parler d’enregistrer des choses ensemble. Nous avons fait quatre morceaux pour un EP. Mais comme nous trouvions cela intéressant, nous nous sommes dit: Enregistrons un album complet! Et aussi Matt avait remixé notre titre « I’ll watch you drown » sur Strike d’une façon que nous avons beaucoup aimée, très surréaliste et psychédélique en y ajoutant ses samples et ses violons. Pour moi, c’est un génie dans son travail et dans sa manière de jouer du violon.

Avec cet apport du violon, et étant donné que vous utilisez des guitares, est-ce que le son sera plus psychédélique ou krautrock ou folk?

Sur les six morceaux que nous avons enregistrés pour l’instant, quelques uns sont très psychédéliques/Krautrock avec beaucoup de guitares et la voix de Matt. Et un d’eux sonne comme du Depeche Mode du début, c’est Arek qui me l’a dit! Un des titres se rapproche plus du dark dub. Ce sera très différent de ce que Job Karma ou Sieben produisent habituellement, mais on y retrouvera des fantômes de nos travaux respectifs.

C’est planifié pour sortir chez Hau Ruck, le label d’Albin Julius?

Nous allons probablement le sortir par le biais du label de Matt Howden, Red Room. L’idée d’Hau Ruck était de sortir un EP en vinyle et en édition limitée, mais vu que nous voulons sortir un album complet, c’est plus probable que nous le sortions par le biais du label de Matt Howden.

Vous ne savez pas encore quand ça va sortir?

Nous comptons terminer l’enregistrement avant la fin de l’année. Cet hiver, nous travaillerons sur le mastering, les graphismes de la pochette, donc nous pensons que ce sera prêt au printemps. Puis nous ferons un concert au Wroclaw Industrial Festival dans une immense cathédrale gothique. Ensuite, je compte faire revenir Matt Howden à la Castle Party en juillet de l’année prochaine. J’espère que les CDs seront sortis avant.

Oui, car en parallèle à Job Karma, tu organises avec d’autres personnes, le Wroclaw Industrial Festival. Le prochain c’est en novembre. Que peux-tu me dire sur le programme fantastique qu’il va y avoir?

Cette année nous allons avoir plus de vingt groupes. Comme chaque année, c’est le second weekend de Novembre. Cela se passe sur quatre jours, dans différents lieux, le Hall Gothique, une cathédrale, et une galerie d’art et quelques boîtes de nuit pour finir. Nous avons plusieurs têtes d’affiche: Clock DVA, les pionniers et légendes de la musique industrielle, Der Blutharsch, Zoviet France, Absolute Body Control, les vétérans de la synth pop et de la minimal wave. Il y aura aussi Thighpaulsandra, Amber Asylum, Sieben, Thorofon, Geneviève Pasquier, Minamata de France, des groupes polonais aussi. Skrol… Hybryds aussi. Fjernlys… Des DJs d’Autriche et de Pologne… et puis aussi The Antigroup, TAGC, qui vont faire un concert très spécial dans la galerie d’art et limité à une centaine de personnes. Magic Carpathians et Astrid Monroe, qui ont aussi joué samedi à Paris.

Dans ce festival on retrouve beaucoup de groupes provenant de la scène industrielle et post-industrielle des années 80. Est-ce que vos bases viennent de là? On retrouve d’ailleurs des similitudes avec le son d’un groupe comme Clock DVA.

Les années 80 étaient le meilleur moment pour la musique en général, pas que la musique industrielle. Dans tous les genres, de très grands albums ont été faits. Du son post-industriel de Dome et Duet Emmo jusqu’à Clock DVA, Zoviet France ou Test Department, ce sont vraiment les meilleurs groupes qui soient apparus dans la scène industrielle. Chaque année, nous rendons hommage à cet âge d’or. L’année dernière, nous avions Konstruktivists par exemple. Psychic TV. Cindytalk.

Vous avez vus tous ces groupes fabuleux à ce festival. Quels sont les meilleurs souvenirs que vous gardez de groupes sur scène?

Il y en a plusieurs. Psychic TV. Sigullum S. Cindytalk, c’était parfait. Esplendor Geometrico. Merzbow a fait un très bon concert. Savage Republic. Il y en a eu vraiment beaucoup.

Des déceptions aussi?

Je ne veux pas en parler.

Quelques anecdotes quant au festival?

En 2003, Lina Baby Doll de Deutsch Nepal s’est fait arrêter par la police de Wroclaw après une fête. Il a été bloqué au poste pendant 24 heures. Il était complètement ivre. C’est très facile en Pologne de se faire arrêter quand tu es saoul. Ses amis l’ont cherché partout. A la fin, tout est rentré dans l’ordre, mais c’était bien drôle.

Une autre anecdote?

Tu sais, chaque année, c’est beaucoup de stress, nous somme débordés car c’est moi et Arek qui nous en occupons. Bien entendu, nous avons l’aide de nos superbes femmes et de quelques amis mais ce n’est pas de l’amusement. C’est très stressant, entre les lieux de concerts, la technique, et les artistes. Nous avons chaque année environ 70 musiciens originaires de pays différents. Et ils ont tous des questions différentes sur les câbles, le backstage, l’hôtel, les vols. En général, je vois les concerts en vidéo après que le festival soit terminé.

Merci beaucoup. Nous vous souhaitons un très bon festival en Novembre. Je pense que le festival de Wroclaw est vraiment un des seuls du genre.

J’espère qu’il y aura beaucoup de monde qui viendront. Plus de la moitié du public est composée d’étrangers qui viennent d’Allemagne, de France, d’Autriche, d’Angleterre, mais aussi du Brésil, du Mexique, d’Israël.

Ok donc nous allons attendre cet album avec Matt Howden. Vous ne travaillez pas sur d’autres projets en ce moment?

Nous nous concentrons sur l’enregistrement de cet album avec Matt Howden. Et nous enregistrons aussi de la musique pour des films d’une façon plus commerciale.

Il y aussi l’idée de faire un remix pour Phallus Dei. Il y a une semaine, ils nous ont envoyé un email pour que l’on participe à un troisième volume de remixes de leurs morceaux. Pour Noel, nous allons enregistré un chant de Noel pour une compilation de Klanggalerie. Ce sera en téléchargement libre pour les amis.

Et vous allez chanter sur ce titre là?

Non, jamais!

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