Jérôme Sevrette et Cie – Terres Neuves / [Re]Visions

07 Jan 17 Jérôme Sevrette et Cie – Terres Neuves / [Re]Visions

Le titre de ce nouveau volume est révélateur. Le premier Terres Neuves avait « marché », comme on dit : l’objet livre-photos-CD, les expositions, les retours critiques et l’aura prise par le projet. Il ne s’agissait pourtant pas d’un coup marketing et la chose a son importance. Jérôme Sevrette, le photographe à l’origine de cette œuvre composite, est d’abord un fan de musique. Plusieurs de ses photos avaient auparavant été retenues par des groupes qu’il aime. C’est donc lui qui avait imaginé Terres Neuves, qui avait contacté les groupes, qui avait monté le projet dans ses moindres détails, dont, le plus important à mes yeux, ce format carré, référence au vinyle et au polaroid. Du côté de l’éditeur, il y avait aussi un gros risque pris : l’objet devait être à la hauteur sur le plan technique et dans le choix des matières. C’est un objet qui coûte cher en fabrication et, Jérôme n’étant pas réellement un adepte de Polnareff, Renaud ou Kaas, le grand public n’allait pas se presser pour offrir Terres Neuves en cadeau de Noël. Les Éditions de Juillet l’ont suivi, habitués des projets beaux et casse-gueule (50 ans de musiques électrifiées en Bretagne ou encore Sahara Rocks !…)

Donc, oui, ça a « marché ».

De là à en faire un second volet, il y avait un pas. Il a fallu retrouver l’envie, l’énergie… Et puis, les photos ont de nouveau surgi. Des lieux, bords de mer ou d’océan, horizons, bâtiments et morceaux de structures élaborées par l’homme, visuels vides d’humains si ce n’est par un double portrait peint sur un mur, feuillage absent. Restent les nuages et le cycle du jour et de la nuit, les photos se calant sur un entre-deux captivant, en clair-obscur : l’aube ou le crépuscule. Ce moment où la forme prend une vie faite de fantasmes : le volet de la maison au soleil rasant va-t-il bouger ? Une bête va-t-elle surgir de ce bosquet de ronces au pied du mur ?

Il ne s’agit donc pas d’une révision, mais bien d’une série de nouvelles visions.

Ces nouvelles icônes paysagistes, aux teintes et effets proches des peintres de la fin du XIXème siècle, mettent en scène des sujets contemporains : même les églises sont, dans leur décrépitude et abandon, des témoignages modernes ; c’est l’homme abandonnant ses créations ; ou alors ce sont ces créations qui se remettent à vivre sans l’homme ; ou alors, c’est le regard du spectateur (via celui du photographe) qui leur (re)donne vie. Terres neuves, pas au sens strict, pas des nouveaux territoires géographiques, mais une errance spirituelle s’interrogeant sur ce qui pourrait être ou avoir été.

Accompagnant ces vingt-deux nouveaux polaroids*, deux CDs de titres mélancoliques et beaux, en voix féminines et masculines, électrifiés et vrombissants ou bien minimalistes et résonnants. Piano, cordes, synthé, drone, chants en français ou dans d’autres langues. Rock, folk, new wave, ambient, electronica, chanson, épique, néo-jazz et dark. Malgré ce format de compilation, le résultat est terriblement homogène (une exception, le terrible « 2600 » de Franck Vigroux qui affolera le chat, le chien, le petit neveu), les titres glissent de l’un à l’autre, tout au plus entend-on ici et là une différence de niveau de mixage.

Et surtout, il y a en filigrane dans ces compositions musicales un même besoin d’ampleur spatiale : aucun des titres, même les plus intimiste, n’est fait pour une petite pièce. Tous ont besoin d’un horizon large, d’une vaste pièce pour emplir cet espace. Les sons gardent en eux quelque chose des visions de Jérôme : l’appel du large, de la voûte céleste et, malgré tout, les résonances de la terre ferme sous les pieds.

La variété des artistes sollicités ou qui se sont proposés d’eux-mêmes expose un univers riche qui dépasse Jérôme, pourtant calé en musiques : les Brisa Roche, Ulan Bator, Tue-Loup, This Grey City, Lambwool, Arkane, Kramies, N-Nomized ou encore Frantic avec Robert Palmer font vivre les visuels chacun à leur façon, par un procédé cinématographique et sonore proche de l’effet Koulechov : ce qu’on voit ne porte pas la même intention selon la musique entendue.

Ainsi, le titre [Re]Visions prend-il une autre dimension : trente titres, c’est trente manières différentes de percevoir ces nouvelles photos.

Cerise sur le gâteau, trois textes sont insérés dans leur propre livret : Arnaud Le Gouëfflec livre une très bonne nouvelle inscrite dans un réel bizarre, entre paranoïa et thriller à l’humour acide. Son « Lunettes » interroge à son tour les contours flous et ce qu’on projette sur notre environnement. Éric Scatton-Tessier s’amuse avec un lexique scientifique à faire germer la parole philosophico-poétique, pas loin des écrits d’un Blixa Bargeld ces dernières années. Ses vers dans « Lobotomie des Trous noirs » sont habiles et fins : doit-on chercher à tout comprendre, ne peut-on accepter d’être repoussé hors des espaces clos de l’entendement ? David Jacob mêle narration et poésie, dans une prose en versets plus qu’en paragraphes courts. Rapidement les références visuelles défilent, témoignant du goût du narrateur pour les réalités fugaces, rapiécées, imagées. Le titre « La Pointe des Possibles » cerne là aussi le projet dans son ensemble : des visions de Jérôme Sevrette, chacun fera l’usage qui lui sera le plus essentiel.

* Un livret avec dix grand formats et huit formats réduits, le livret textes avec un autre grand format, le gatefold avec six photos dont quelques-unes sont reprises du livret 1.

Terres Neuves [Re]Visions

Les Éditions de Juillet

31 cm x 31 cm

format gatefold en trois volets

2 CD et trente titres exclusifs

site dédié au projet

ISBN : 978-2-36510-033-5

35 €

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