Jérôme Bertin – Retour de Bâtard

28 Mar 16 Jérôme Bertin – Retour de Bâtard

On avait salué la parution du premier Bâtard du vide en 2011, dans lequel Bertin s’ouvrait une veine autobiographique sans complaisance. Ce Retour ne peut donc plus jouer sur l’effet de surprise ou la provocation facile. Il est plaisant par ailleurs de constater que l’auteur accepte l’idée d’un retour sur soi, soi étant ici vécu comme une entité à part entière, le Bâtard en question, agrégat des mauvais côtés du bonhomme. Le livre sort aussi dans un contexte où la haine vouée aux autres est suspecte, et pourtant, l’auteur n’assagit pas son propos, comme en témoigne ce qu’il assène à ses lecteurs : « Vos écoles vos prisons vos bureaux vos salons. Je déteste ça. Je crois que je déteste tout ce qui vous ressemble. Peut-être même les singes et les porcs. Parce qu’ils sont trop similaires à vous. Je crois que je vais arrêter. Cesser pour de bon, renoncer à filer de la confiture aux cochons. Vos cachots vos cachets. Je n’écris que contre vous, vous me faites beaucoup rire, pour ne pas pleurer. Garagistes au faciès, boucher au gros cœur tout mou. Pour la dernière fois, et bien je vous déteste. Lecteurs enchantés et docteurs es fientes. Direction dodo. Dodu bédo et bonne nuit les très petits. »

Alors, Bertin, sans forcément y réfléchir – car il conserve intacte sa spontanéité créatrice – module son propos. Il n’y aura pas que de la haine. Il n’ y aura pas que cette espèce d’exposition masochiste de ses travers. Au départ, il y a une structure ingénieuse en paragraphes titrés, a priori indépendants les uns des autres. Portraits de footballeur, de tenancière de café ; esquisses de ville, de quartier, de logement ; tentatives de définition du poète, du malade, du lecteur… Ensuite, de cette structure contenue, jaillit un rapport au monde. C’est parce qu’il évite de donner corps à sa logorrhée et ses ressassements, qu’il ne se donne pas d’ampleur, que Bertin touche autrement.

photo pour flo

L’auto-analyse, critique forcément, ne cherche pas l’apitoiement ou la rigolade mais expose les faits. Rien de cru non plus, contrairement à ce que suggère une phrase sur la quatrième de couverture : « Je me vends en spectacle ». Non, Bertin se dit et dit son monde. Celui d’une « chic planète qui déconne », observée par un narrateur acerbe et vilain : « Je sous-vis dans un six faces perché au sommet d’un vieil immeuble albatros marseillais. De ma fenêtre je vois pousser les murs et s’affaisser le ciel azur. Un paysage albinos qui s’exprime à coups de klaxons et pérore ses grognements de moteurs. Des piles de livres m’encerclent et chaotent tout au long de mes murs. » Reportage extra et intra-muros, témoignage en phrases brèves, souvent nominales. Plus de souffle, plus de verbe : c’est comme si Dieu n’existait plus. On ferme le livre en se disant qu’il a peut-être raison, ce con. Mais ne le lui répétez pas : il n’aime pas les compliments.

http://al-dante.org/al-dante/

(merci à Nanette pour la photo)

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