Jérôme Bertin – Pute (roman)

02 Juin 13 Jérôme Bertin – Pute (roman)

Pute démarre mal. Le narrateur paumé s’est épris amoureux fou d’une prostitué sans éclat pour le lecteur, persuadé de tenir son avenir dans ce coup de foudre.

Alors, quand le narrateur surprend un client bourge « cafard cravate » en train d’agresser sa copine, il voit rouge et massacre l’homme, puis la femme qui hurle. Les visions « d’images obscènes et violentes » s’enchaînent les nuits suivantes sans que l’on sache très bien où Jérôme Bertin nous mène dans cette histoire si différente de ses précédents livres. C’est que Bâtard du vide et Le Patient (Foküs et chronique dans [Obsküre] Magazine #11) nous avaient fortement marqués. Là, l’écart avec l’autofiction nous laisse de prime abord attentistes.

Et puis, la grâce surgit. C’est pas rien d’obliger en si peu de pages un lecteur à revoir son jugement. C’est d’abord la violence crasse des policiers qui se satisfont d’avoir arrêté le meurtrier du Député (c’était lui le client), un politique vicieux dont tous lèchent le cadavre par habitude. Plus personne ne parle de Pute, la victime violentée, femme ratée à laquelle même la mort ne permet pas de laver son image. Pas de seconde chance pour les ratés. La justice exhibe sa parodie de procès dans laquelle les faibles ne peuvent être entendus, noyés d’entrée de jeu par le cirque médiatique. Un monde pourtant vide de clowns et qui ne fait rire personne. Des jeux du cirque sans espoir de sortir de l’arène.

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Pute atteint alors sa pleine force. On file au côté du narrateur en prison. On sourit jaune aux baptêmes d’Homer, Camout et Dehors, les cafards et mouche cloisonnés eux aussi entre ces murs. On salue le personnage de Tom, codétenu, anar solitaire explosant la classe supérieure au nom d’une cause qu’il a lui-même perdue en route, quelque part dans son délire. Enfin, la fin du livre sans pathos (malgré la noirceur du propos) ranime l’esprit Nada des BxN avec les ultimes pensées du narrateur.

La langue déliée emporte ; libre, elle saute d’une phrase à l’autre, mêle les comptines et les anglicismes, les jeux de mots, les phrases nominales. Sans point d’exclamation ni points de suspension, les phrases de Bertin vivent et explosent en une large palette d’émotions. 69 pages – le nombre n’est pas un hasard – de jouissance politico-littéraire.

Une nouvelle voix pour Bertin, à écouter de toute urgence.

Éditions al dante

69 pages, 10 euros

Parution avril 2013

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