Jérôme Bertin : La Peau sur la Table + Autoportrait

01 Nov 14 Jérôme Bertin : La Peau sur la Table + Autoportrait

Jérôme Bertin ne chôme pas contrairement à ce que pourrait penser une administration aveugle ou des voisins malveillants. Jérôme Bertin se débat et son éditeur en livre les traces avec régularité. Projet Wolfi et Première Ligne, ses deux précédents ouvrages, étaient sortis en début d’année. Même pas terminée, 2014 voit arriver pêle-mêle La Peau sur la Table et Autoportrait.

Pêle-mêle car les deux textes assemblés dans le même volume se ressemblent sur le plan formel. Le nouveau Bertin cache sa narration sous une prose de plus en plus poétique. Ses phrases ressemblent à des aphorismes sanglants (« Le flic dans la tête est plus balaise que le flic en uniforme »), des cut-ups en fait, inspirés par La Machine molle de Burroughs et diverses expériences d’écriture automatique en « raison close ». Rimbaud et Noir Désir sont là aussi pour un « Je de massacre » impressionnant et difficile à lire. C’est que chaque phrase doit se déguster lentement, obligeant à des arrêts successifs.

La Peau sur la Table part d’extraits d’articles de journaux, de phrases ou d’expressions toute faites, vidées de leur sens par une décontextualisation vacharde mais salutaire : « Une femelle cafard pond 1 million d’œufs par an. Qui dit mieux. Ou se taise à jamais. Voix de crécelle démocrate. Haleine merdeuse républicaine. Ils nous appellent complotistes paranos provocateurs. L’écriture est un acte fort. Le poème doit être armé. Orange amère. Oronge empoisonnée. Rien à faire de leur progressisme aveugle. Plante grasse Marianne obèse. La révolution bourgeoise. Je radote ratiocine. Il y a le feu au lac. Dans une société des plaisirs qui n’a plus de stock. Donner à entendre dans une forme moelleuse. Ma forme c’est le canapé. »

Les jeux de mots abondent, Lacaniens et/ou par le principe du « Marabout. Bout d’ficelle ». C’est un conglomérat d’observations sur la politique, la nécessité d’une lutte des classes, un climat de pré-révoltes (plus que pré-révolutionnaire, il y manque encore la fusion des luttes, constate-t-il), une ambiance psychiatrique et cernée par la merde. Il y a toujours chez Bertin un goût prononcé pour le scato et le scabreux. La télé, Israël, les Texans, les courbettes du monde de l’art et les foules abruties : Bertin dégomme tout ce qui bouge.

Plus long et plus travaillé, Autoportrait est un instant autobiographique, « un autoportrait sous vide ». Un moment situé en décembre 2013. Cette fois Bertin cite les noms de Mahmoud (Darwich ?), Charles Manson, Artaud et Van Gogh (et aussi Public Enemy, Tricky, The Ex, Die Antwood et Ez3kiel). Il dévoile son caractère bipolaire dans un cut-up de monologue intérieur fait des fantasmes et des visions qui assaillent ce « jumeau de l’abîme. Bâtard du vide. ». Toujours aussi sèche et violente, sa langue poétique confond parfois judaïsme et politique dans des anathèmes gênants (« Kippas képis crapauds », la dénonciation d’un président revêtant une kippa…) mais on ne sait pas qui parle réellement. Peut-être y aurait-il là un discours à creuser pour un portrait autre, celui d’un antisémitisme latent dans la population française.

Revenons à l’essentiel : dans ce texte vibrant et trouble dans sa forme-même, les tensions sont fortes. « Marseille la belle, l’hystérique perle » est habitée par dix-mille SDF, les bagarres et règlements de compte sont en rafales. Bertin n’ouvre plus son courrier, se claquemure dans des visions passées (« Elle se cambrait sous ma langue »), présentes (« je crache encore ») et à venir (« Bien sûr qu’il faudra avoir recours au manichéisme »), consomme des drogues (héroïne, CC, shit) et voit les corps déformés par les médicaments, lui se gavant aussi de neuroleptiques. C’est l’hiver, il a faim, il a froid, il maigrit, il ne dort plus. Il ausculte une ville au bord de l’explosion sociale, en proie aux racismes, prête pour tous les terrorismes (et surtout prête, semble-t-il, pour son terrorisme littéraire).

Et puis, il y a Elle, présente dans les anaphores qui scandent et font monter la tension narrative : « La fille disait que… ». C’était une rousse aux yeux verts, qui est venue, qui est repartie (ou qui est morte) en « courant d’elle ». Le narrateur reste isolé un temps, hésitant entre asile et prison, de plus en plus malade. Il côtoie alors les putes, les arabes et les dealers, cherche les voies d’une rébellion, épouse les voix du rejet, attaque les mots et les remplace : « Des peines de mots / Un voyage en bâtons / Un magret de connards / je voyage à travers les tempes… », créant une série d’attentats qui disloquent le propos, l’écartèlent, obligeant savamment le lecteur à prendre sa part de travail pour remonter le puzzle et sentir au plus près cette pensée éparpillée, contaminée.

D’où ce constat jubilatoire pour le lecteur : explosé comme ses phrases, le parcours de Bertin quitte le singulier (la promesse mensongère depuis Rousseau de l’autobiographique vrai) et se fait multiple, polyphonique. Sa dérive prend alors dans ses filets tous les incompris, les mal-aimés, les solitaires, les « cocus de la cocarde ».

Intense.

Jérôme Bertin

La Peau sur la table suivi de Autoportrait

(Al dante)

76 pages

11 €

http://al-dante.org

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