Jérôme Bertin – Interview pour Cas soc’

19 Déc 18 Jérôme Bertin – Interview pour Cas soc’

Il est rare que Jérôme Bertin sorte de son « bunker » et de ses apparitions publiques pour accepter de s’affirmer pleinement lors d’une interview. Changement de braquet et d’humeur, alors qu’est sorti le très chouette Cas soc’ et qu’il réside pour un temps à Limoges en compagnie du fort recommandable Sylvain Courtoux. Les quelques questions envoyées via son éditeur ont cette fois-ci trouvé réponses. Un ton sérieux, sans épanchement, ni vide intersidéral : un point de vue en forme de retour sur soi et sur la création, qui éclaire un rapport à l’écriture multiple et évident, sous toutes ses formes. Une leçon de vie, quoi. Simple, franche, sans fioriture. Avis aux apprentis qui débutent, ou comment actualiser les Leçons à un jeune poète en trois pages A4…

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre : Pour commencer, comment, à quel âge es-tu passé de la lecture à l’écriture ?

Pour être précis, j’ai commencé à écrire avant de lire. De là où je viens, la littérature est suspecte. Vers douze ans, j’ai écrit une nouvelle qui racontait le combat entre mon cousin Vince et moi contre des extra-terrestres mangeurs d’hommes. Je l’ai conservée. Je l’avais tapée sur la machine à écrire de mon père, il était agent d’assurance. J’ai commencé à lire vraiment en terminale, grâce à ma prof de philo, personnage haut en couleurs, c’était une insoumise adepte de Cioran, de Nietzsche. J’ai donc commencé par La Généalogie de la morale et De l’inconvénient d’être né. À dix-huit ans, j’ai écrit beaucoup de poèmes surréalistes après avoir découvert Eluard et Desnos. J’écrivais aussi des chansons pour mon groupe de hardcore de l’époque. C’était vraiment mauvais. La découverte tardive de Bukowski, celles de Céline et d’Artaud allaient me faire un peu progresser. J’ai ensuite eu une période poésie blanche, dans la lignée de Char ou Dupin, très lyrique, hermétique. Aujourd’hui ce n’est vraiment plus ma came. Je considère que mon premier livre à peu près lisible est Bâtard du vide.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé pour toi ? Dans l’importance que tu accordes à ce geste : te mettre devant l’écran, couper avec dehors et te donner du temps pour placer tes mots ?

J’étais un gosse fragile et timide. J’étais souvent malade et solitaire. Imperméable aux choses de ce monde, j’ai décidé de m’en éloigner. Ma clé vers l’ailleurs a vite pris la forme de l’écriture. J’ai saisi qu’ainsi je pouvais m’exprimer et contrer la vacuité qui m’étouffait littéralement. Quand tu écris, tu es le maitre de ton œuvre. Tu fais naître, cloue, déforme, tue à volonté. Le sacerdoce littéraire demande une marginalisation, pour affirmer le prisme à travers lequel tu diras. Je me suis rapproché de la vie pour mieux la dire. En même temps, en passant mon temps à me défoncer et à picoler dans les bars les plus glauques, je suis devenu un véritable bâtard. Il est aujourd’hui trop tard pour revenir en arrière… Tant mieux et tant pis… Je suis une sorte de monstre, au sens étymologique du terme. Pour moi l’écriture est devenue vitale. Si je ne lâche pas ma bordée de mots je suis vite souffrant. J’écris comme on vomit, c’est indispensable. Nanette (ma meilleure amie) à qui est consacré (en partie) Goulag sous les étoiles, me dit que je ne suis plus qu’une machine à écrire, ce en quoi elle a parfaitement raison.

Relis-tu tes anciennes publications ?

J’ai du mal à relire mes anciens textes. Quelques fois je me dis, tiens, c’est pas mal ça. Mais la plupart du temps j’ai un sentiment de honte. Comme je fais le plus souvent de l’autofiction, je me montre sous tous les angles et à relire je rougis un peu. Il y a des livres que je n’aime pas, comme Le Projet Wolfi, qui ne sont même pas dans ma bibliothèque. En gros une fois que le livre sort, passés les entretiens, les lectures, il ne m’appartient plus vraiment et rapidement je m’en cague. On essaie toujours d’écrire, me semble-t-il, à son niveau, LE livre qui légitimera tout le reste. Très peu y arrivent. Céline, Dostoievski, Tolstoi peut-être, en gros ce n’est pas ma catégorie.

Cette légèreté que tu obtiens sur un plan formel depuis Célébration, elle est difficile d’accès ? Tu effaces beaucoup ?

Quand j’écris un texte, je commence par faire un gros bloc de cent-cinquante pages à peu près, puis je sculpte dedans à la hache. Tout ce qui me déplait part à la poubelle. J’essaie d’atteindre une certaine densité montée sur un rythme propre afin de captiver l’attention du lecteur. Je lui sers du miel pour y camoufler des petites épines, un peu pernicieuses il est vrai. Célébration et Cas Soc’ ont été écrits dans une période un peu moins dure de ma vie, moins d’hospi, plus d’air. Et puis j’évolue je pense, politiquement, philosophiquement. Je suis moins dans la provoc’, plus mûr aussi.

As-tu des « écrits-poubelle » ?

J’écris tous les jours parce que j’en ai besoin. Mon Ami Bidou Courtoux [NDLR : Sylvain Courtoux] se moque un peu de moi, me dit qu’il n’arrive pas à suivre ma production intensive. Il n’a pas tort. Il m’arrive d’écrire pour écrire, à moi de discerner le bon du mauvais.

Pourquoi ce titre Cas Soc’ ? Après Bâtard du vide et Retour de Bâtard, tu avais besoin d’une identité neuve ?

Au départ, le cas soc’ c’est le bâtard dans la crise de la quarantaine. Un type paumé jusqu’à que dalle dont le corps vieillit mais qui demeure un ado sous nombre d’aspects. C’est le bâtard fatigué mais toujours debout pour faire des siennes, toujours prêt à cracher de la pisse et à pisser du poison sur la gueule des salonnards et des bobos de tous genres. Cas soc’, c’est une expression que je déteste. Cas soc’ est aussi bourgeois que wesh est lascar. Si j’entends une personne utiliser ce langage, je l’exclus très vite de ma vie. Le cynisme de ces connards arrogants me débecte. Le livre aurait pu s’appeler Le cas soc‘ vous pisse à la raie… d’ailleurs, je crois que là, c’est le cas soc’ qui parle, et qui prend les commandes de l’entretien.

L’écriture de soi ne cesse de se travailler, de travailler ses auteurs et ses lecteurs. Ce tripalium, tu le vois comment pour ta part ? Où te situes-tu dans le contrat tacite passé avec ton lecteur : vrai à 100 %, à 50 % ?

Pour moi l’autobiographie et son éthique un peu bêta, ce n’est pas très intéressant. Je suis un joueur, un vampire, un tricheur. Je ne sais jusqu’à quel point je dis la vérité, je m’en fous, je place mon éthique ailleurs. Je veux émouvoir les gens, avant tout. Qu’ils se marrent, qu’ils soient attendris. Sinon j’aurais fait de la philo ou de la socio. Ce n’est pas le cas. C’est parce que j’aime mon lecteur que je considère comme seul juge, que je veux le détendre un peu. Si je peux glisser deux trois vérités un peu âpres, ok. Mais je ne suis pas en mission. Je ne supporte plus les mystiques et les militants. Ils me fatiguent d’impuissance. C’est foutu, alors autant se marrer un peu avant la fin.

Tu aimes Marseille. Cette ville est pulsionnelle et attractive / répulsive.

Je suis de retour à Limoges en tant que réfugié sonore. De plus je viens retrouver Bidou Courtoux pour retravailler ensemble (et l’aimer). Marseille est super fatigante et gueularde, fantasque, folle… au bout d’un moment t’as envie d’un bol d’air, ou de fuir une conne, de renifler la terre et les champignons. Les seuls champignons qu’il y a à Marseille, ce sont les mycoses des tapins. Marseille c’est vraiment mi-putes mi-soumises. J’ai adoré ce lieu, mais il est gavant, et comme je me lasse de tout et de tous les accents… Je suis un infidèle.

Discutes-tu de ta carrière d’écrivain (on ne peut appeler ça autrement avec le nombre de livres que tu as publiés) avec ton psy ?

Avec mon psy de Marseille, un type super fort, La Caboche, on ne parlait que de littérature, de peinture, de cinéma et il me faisait du bien. Il m’encourageait. Il était drôle. Il me manque, ce con. Parce qu’arrivé à Limoges, ses confrères m’ont rappelé ce qu’est cette secte ignoble des freudiens intégristes…

Es-tu connu dans tes lieux de vie pour ton comportement, ton caractère, tes publications ; est-ce qu’on a déjà dit de toi : « Alors, c’est vrai tu écris, j’ai vu ton nom en librairies… » ? Est-ce que cette situation te déstabiliserait ?

Oui y’a toujours trois poètes pour connaître mon nom. J’avoue que c’est chouette narcissiquement parlant mais que ça me suffit largement. Être vraiment connu ce doit être super lourd. Bon, ce ne sera jamais mon cas, et tant mieux. Non ce qui me fait plaisir c’est que des copains font tourner les livres, et leurs potes aiment, et qu’ils le passent à d’autres gens qui se marrent. Mais pas des pontes du bon goût : des gens sincères et avec de l’humour. Ça change du milieu poétique où les mecs ont la tête trop grosse pour porter un bonnet… après j’ai une réput’ de merde dans certains lieux, des librairies où je me suis battu, où j’ai volé, des facs où j’ai craché sur des gens. Je ne regrette pas mais ne pratique plus. Je suis devenu beaucoup plus sage et courtois, voir hypocrite. À présent j’évite toute sorte de conflits. Le courage, c’est comme l’homme : c’est galvaudé.

J’embrasse Bardamu, Soso, La fraise, Murielle, Pedro, Vince, Bidou Courtoux, Souki, Pifou le borgne, Boubi, Fiona la bâtarde, gros Lo, ma sœur, et tous ceux qui forment ma vraie famille. Merci à Phillipe, et à toi, Sylvain.

Photo par Julie Emmanuel.

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