Jérôme Bertin – Célébration

16 Déc 17 Jérôme Bertin – Célébration

Le nouveau Jérôme Bertin est un ancien manuscrit qu’il hésitait à publier depuis un bon moment. C’est l’éditeur Vanloo qui a réussi à le convaincre que cet écrit avait sa place dans sa bibliographie.

Absence. Présence. Le fait-même que ce livre ait pu osciller entre les deux est déjà un regard sur son contenu.

En effet, Bertin y est plus absent que présent. D’abord, une évidence : puisque ce récit se situe en hôpital psychiatrique, c’est forcément une absence au monde et aux siens. Peu de contacts avec l’extérieur, pas de sortie programmée dans les jours qui suivent, un isolement géographique fort. Ensuite, Bertin, le vitupérant, celui de Bâtard du Vide (2011) ou encore La Peau sur la table (2014) se fait discret. Il est là, bien sûr – on y reviendra – mais en sourdine. Il s’est mis au vert, il se la tient fermée, il rumine sur ce qu’il est, ce qu’il écrit.

Du coup, à sa place surgit une présence, celle de Karim. Un double dégradé du narrateur-auteur-personnage. Karim, sin on insiste, est tout ce que Bertin n’est pas.

Karim est interné à cause de ses crises de violence non-contrôlée. C’est un Rebeu baraqué, patibulaire, sportif et fumeur – à moins que ce ne soit l’inverse : fumeur d’abord, sportif après ? Il a une tête de tueur. Un bon stéréotype. Derrière la façade, il est évidemment celui qui accompagnera l’errance de Jérôme entre ces murs, ces couloirs, ce semblant de jardin. Ou alors, c’est celui qui donnera des ailes à Jérôme grâce à l’envie de sentir, de voir, de comprendre. Au contact de Karim, Jérôme reprend pied, prend de la voix. Cette empathie de Jérôme pour les cassés de la vie est l’une des lignes de force du texte. Dès le départ, comme le narrateur de La divine Comédie Bertin sait, en entrant une nouvelle fois en HP, qu’il va rejoindre la cohorte des damnés, des fous, des asociaux, des remisés. Ces gens-là, il ne les aime pas particulièrement : à vrai dire, à cause d’un effet-miroir honteux, ils le dégoûtent, ils lui font un peu peur, ou, pire, ils lui font pitié et là, quand il arrive au Centre suite à une vilaine TS balafrant ses avant-bras, Bertin n’est plus en état de faire avec cette pitié.

Mais, progressivement, les visages se défont. Les cachets et les insomnies, les échanges toujours brefs ou rendus avec vides et trous, dessinent des destins, des vies et des rapports sociaux.

Karim est amoureux, Karim est jaloux. Karim est un baisé de la vie qui ne sait pas y faire. Karim est l’un de ceux pour qui c’est trop tard. Un homme auquel on ne peut que rendre un hommage incertain puisque d’autres ne le feront jamais, ne voyant que l’animal sur l’homme. Rendre un semblant d’honneur au gars qui tape. Le livre aurait pu s’appeler Karim, faisant écho au Presque de Manu Larcenet dans lequel on a aussi le portrait en creux d’une victime invisible.

En fin de compte, il s’appelle Célébration. Parce que Karim n’est pas seul, même s’il est l’élément déclencheur puis l’élément central. Saïd est là. Jean-Marc est là. Odette et ses insultes sont là. Marie est là, avant d’être exclue de chez les exclus… Et il y a l’arrivée de la jeune Swan. Comme la chatte écailles de tortue qui vient narguer et folâtrer avec Bertin, Swan est ce rayon de lumière que cherche à tout prix Bertin. Sur les conseils d’Aurélien Marc (copain poète), Bertin s’interroge sur son besoin d’exprimer uniquement de la noirceur. Peut-il se tourner vers une prose plus lumineuse, chanter la vie, Dieu, les femmes ? Il va essayer de célébrer le monde. Alors, par petites touches, le tableau de ce centre s’égaye. Le premier plan n’est que grotesque et sordide, à commencer par ce psychiatre bourré, à finir par ces ateliers pour neuneus. Mais, on a des points sur lesquels focaliser l’attention. C’est fugace, ça pétille, ça miroite et il faut chercher.

Surtout que Jérôme est là, en sourdine. Il provoque en mentionnant son goût pour les vieilles, ses auto-mutilations, ses appétences pour l’abject, la crasse, la haine des autres. Pire, le salaud, il tait ce que l’équipée sauvage enfermée dans une chambre se raconte tout en liquidant de la tequila, sans doute le moment le plus vivant et rebelle de cette villégiature !

Surnagent quelques lignes sur le foot, quelques brèves sur Bukowski, comme une carte de visite, des fraises Tagada bouffées à la va-vite, des odeurs de foin et de tendresse sur le dos des chats, des images de pétanque. La vie qui se crée ici, au plus profond des détresses. Des points lumineux qui, réunis, ne donne qu’une seule célébration, parce que, faut pas pousser quand même.

Célébration : (n.f.) (du latin celebrare) massage d’espoir que se donne un auteur de prose poétique en exerçant son poignet sur les pages.

Jérôme Bertin, Célébration, 2017

Editions Vanloo, 87 pages

Page de l’éditeur

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