Jérôme Bertin – Cas soc’

09 Déc 18 Jérôme Bertin – Cas soc’

« On meurt une première fois à douze ans. Une seconde à quarante. Le reste, ce sont des arrêts de jeu. »

Voici le Bertin cru 2018. Fin 2018. En pleine production, l’auteur marseillais passe encore par des hauts et des bas. 2017 s’était achevé sur le poignant Célébration et Jérôme s’était ensuite recroquevillé un temps sur lui et sur sa ville.

Pour la sortie du livre, l’éditeur m’a envoyé un petit mot, léger et joyeux, car le contenu de ce court roman autobiographique appelle l’ouverture des fenêtres. J’aime quand un éditeur est content de défendre sa parution. J’aime être surpris par un auteur que je suis depuis sept ans désormais (Bâtard du Vide en 2011 marque ma rencontre avec Bertin, qui était déjà publié bien avant).

Jérôme vit toujours à Marseille ; il est indissociable de ce que raconte cette ville de notre monde contemporain, de la scission entre classes, du mélange des peuples, des frictions entre valeurs, de la solitude et des rencontres toujours faciles, de la mendicité et des solidarités, du centre, du péri-urbain et de la « campagne » en horizon mental.

Ce Bertin est un très bon cru. D’abord peut-être parce qu’on y sent l’auteur heureux et on est content pour lui. Plus heureux que d’habitude, ce malaise-de-soi qu’il transcrit dans son fond de commerce littéraire, souvent positionné en chantre du noir et du vide, des espoirs tâchés (« D’un caveau l’autre. Il est impossible de se fuir, ce qui annule d’emblée tout pragmatisme au jeu du voyage. »). Content pour lui, mais aussi parce que cette demi-joie (on n’est pas dans un hymne solaire, hein…), il a trouvé comment la partager.

Sa prose poétique atteint des sommets de naturel, entre écriture automatique-lacanienne avec jeux de mots et éruptions de signifiants (« Je me regarde nu dans le miroir. Je me vois nu dans le mouroir. Dans ma chambre froide le jour a des dents ») et travail acharné pour noter, corriger, trier (« Je lui parle des trois éléments, nécessité, honnêteté, méthode, qui selon moi font l’écrivain. On n’écrit pas pour écrire, on écrit comme on respire, pour éviter de s’étouffer. »). Le texte, ici, fait sens tout du long de cette déambulation tant géographique que psychologique que temporelle.

Cas soc’ est le carnet de route d’un dévoilement aux autres.

La raison de cette métamorphose en cours est double : la confiance de l’éditeur, certainement, les retours des critiques (ce qui donne plus de poids à sa formule : « Mes amis m’ont tué en oubliant mon nom. »), mais aussi et surtout l’amour des autres.

L’amour, c’est celui de sa chatte Jean-Pierre Bardamu (peut-être deux différentes : pas très clair) au prénom masculin hérité du Voyage au bout de la Nuit. Une chatte régulièrement personnifiée, qui passe son code, qui devra sans doute redoubler une classe, dont le pelage est la plus belle des robes. Un animal dont la présence aide à vivre et à voir la beauté des choses.

L’amour, c’est aussi cet attachement à l’Homme aussi bien dans les bonnes rencontres que dans les mauvaises, car, en creux, on sait ce que Bertin apprécie chez ses semblables. Ce livre compte aussi son lot de portraits de vies, misérables souvent, esquisses d’être humains : Din, Nanette, Annie, Patrick, l’araignée rouge, Dame Coccinelle (là où la chatte s’humanise, certains humains deviennent bestioles)… Des rencontres permises par le choix de la déambulation. L’auteur reste moins dans son bunker, il sort, pour voir son fumant psy La Caboche, pour déposer son CV à la librairie La Ruelle de Digne-les-Bains. Marseille reste cependant l’ancrage de cette vie et on en visite plusieurs quartiers (Bonne Mère, Roucas Blanc, Noailles, Prado, Périer, Castellane…). Métro et bus sont également pris au hasard, pour provoquer ces rencontres, aussi bien pour avoir de la matière que par un processus plus fort désormais de rattachement à la vie des autres.

Les écrivains dont il est fada ne sont plus des lourds fantômes qu’il porte, mais des références enfin, utilisées à bon escient (ah, cette gamine fan d’Harry Potter !) alors que le foot est dorénavant moins apte à favoriser les échanges, tant avec l’amoureuse qu’avec ce « vieux perfecto » croisé au hasard.

Enfin, le tournant décisif de ce livre, c’est Fanny, réelle ou inventée (comment le savoir et pourquoi vouloir savoir si c’est vrai de vrai ?). La rencontre est importante, l’auteur saisit ce qu’il a de malsain parfois dans son lien à l’autre, s’expose dans ses défauts, écrit par amour, écrit sur l’amour. Il réussit deux paragraphes pornographiques. Odes à la vie, odes à l’envie ; ça marche parce que c’est cru, parce que les mots disent pleinement la jouissance, le bonheur à être deux, la désillusion du post-coïtum, le lâcher-prise, le jeu des sens et des esprits. Etre deux, c’est ça, et c’est aussi facile que ces lignes inscrivant l’instantané dans l’éternité. Non, je ne les copierai pas. C’est pages 47 et 51.

Un échange plus tard avec l’éditeur : lui aussi a été touché par ces passages. C’est important l’éditeur, puisque dans ce texte, ce sont Les Allusifs qui en prennent pour leur grade, ayant refusé un manuscrit avec des mots assez durs sur les talents absents de Bertin. Pas juste, tout comme la vengeance de l’écrivain éconduit, mais drôle et obligeant le lecteur à se faire son avis…

Le mien est fait, on tient là du très bon Bertin, bien plus complexe et nuancé qu’il y a quelques années ; plus doux, plus subtil. Présentable et vrai.

« Je veux des cieux qui pèsent et qui posent juste pour moi. Je veux des cieux en geste et en champignons atomiques. Je veux des cieux où dieu bouge encore. Ici les aubes se ressemblent et une douceur blèche persiste et règne pareille à une centenaire acariâtre. Je veux des terres trempées de lacs incandescents. Je veux des terres à trésor, des chemins noyés de couleurs de feu d’automne. Le téléphone sonne pour rien. Le facteur arrive comme un père Noël aux mains vides. »

Jérôme Bertin

Cas soc’, roman

octobre 2018, 74 pages, 12 €

Editeur Vanloo, collection V2O

Page de l’éditeur pour commander.

 

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