Jérôme Bertin – Bâtard du Vide

11 Juil 12 Jérôme Bertin – Bâtard du Vide

Belle idée que celle des Éditions al dante : publier coup sur coup les livres de deux de ses auteurs phares, Sylvain Courtoux et Jérôme Bertin. Ainsi, ce Bâtard du Vide fonctionne en parallèle avec le Still Nox de Courtoux déjà chroniqué sur notre site.

Le parallèle est établi par le sujet : la mise en place d’une pratique autobiographique (ou presque) qui dévoile une enfance et une adolescence misérables avant l’éveil à la poésie. Le parallèle est renforcé par le contexte puisque les deux auteurs se connaissent depuis des années et qu’ils ont grandi dans les mêmes villes. Tous deux partagent également les mêmes références musicales ou à peu près : DJ Shadow, Pergolese, les Bérus, The Clash, Cockney Rejects, Gogol 1er, Anorexia Nervosa, Madball, Pennywise, Cutkiller, Massive Attack, Atari Teenage Riot ou Pan Sonic sont ainsi nommés dans le livre.

Toutefois, la forme est différente. Chez Bertin, pas de jeu avec les caractères, les ratures ou les schémas. Pas non plus d’écriture syncopée. Non, Bertin a son propre style, une nouvelle fois brillamment mis en application ici. Courtes phrases stoppées dans leur élan, à l’image de ce que vit l’auteur, comme un dégagement qui tape dans le vide. Et puis, il y a le vocabulaire ordurier et les tournures familières. L’écriture de Bertin est l’égout à ciel ouvert d’un auteur allumé qui aime la saleté et qui adore provoquer. ici, il dresse en trente-quatre textes son parcours qui rebutera plus d’un lecteur du fait de cette fausse désinvolture affichée pour le style.

On le découvre donc, petit enfant fan de « fightball », grandissant pas loin du village d’Angoisse, déjà en but contre les agissements de l’arbitre, symbole d’un pouvoir que Bertin ne cessera de combattre. Tout rachitique, le Bertin enfant grandit en fantasmant sur les équipes avant de flasher sexuellement sur les vieilles. Quelques paragraphes illustrant ces amours sont dignes d’un Jean-Louis Costes (dont le roman Grand-Père est chroniqué ici) et une manie pour le cracra qui se marie bien avec son affection pour le travail d’Anne Van der Linden. Les expériences sexuelles passées en revue oscillent entre la narration de la lose (l’impuissance liée aux abus divers) et la vantardise discrète (Henry Miller aussi a eu sa période montre-tout). Là encore, l’auteur se refuse toute grâce puisque ces propos sont contrebalancés par l’exhibition de ses travers, la paranoïa en premier lieu : peur d’avoir un cancer ou le sida, il se monte son propre « univerdâtre »…

Le foot est donc l’exutoire sexuel des adolescents qui se touchent. Le foot, c’est aussi l’apprentissage symbolique des coups à donner. Ce goût pour la bagarre culmine avec un combat contre des gars de l’UNI. Performance du cassage de gueule. Se vante-t-il un peu trop le Bertin ? Non, car la scène le montre défoncé et à peine maître de ses actes. Non, car le jugement est sévère contre l’embrigadement politique qu’il vivait, antifasciste par mode et non pas par choix. Cruel miroir dans lequel l’auteur, juge et partie, ne cesse de s’envoyer des coups de lame :

« C’est mes premières règles. Ma première période rouge. L’époque des mes primes manifs contre le Fion National (…) Et on va crier justice devant les comités d’accueil musclés du Fion. Quoi de plus anti démocratique que ce comportement grégaire. Rien à foutre du Fion. De ses discours révisionnistes. De son libéralisme débridé camouflé sous un sourire de bienveillance édenté. Le problème est pas là. Le Fion c’est le Fion. Mais quels petits trous du cul on fait moi et mes acolytes ! Avec nos corps d’omelettes et nos cultures de beignets à la poire. On voudrait donner des leçons au monde entier. On cite Socrate. Il faut pas toérer l’in-to-lé-rable. Et nananana. F comme fasciste. N comme nazi. À bas. À bas. Le Fion National ! On est ridicule. On est raie du cul. On ferait mieux d’apprendre à dire merci » (pages 32, 33)

Alors, Bertin se coupe de ses amis coco et anar. Descente dans la singularité et l’isolement. Descente raide des bouteilles vidées pour s’affaler sur des lits sales, avec des maîtresses peu ragoûtantes. Ce qui sauve progressivement cet adolescent de la zone totale au sein de sa « glande famille » des paumés (le film La Vie de Jésus est cité), c’est l’apprentissage de la poésie. Lecture de Bukowski, de Saint François d’Assise. Les premiers écrits fleurent bon la copie des maîtres, voire la copie de livres qu’il n’a pas encore lus (c’est ainsi qu’il découvre Cummings ou Guyotat). Alors, il quitte son statut d’« intellectuellement défichiant ».

Bâtard du Vide prend à ce moment une autre dimension : est-il réellement autobiographique ? Y a-t-il un pacte de véracité ? On en doute régulièrement. Bertin explique qu’il doit écrire un bouquin sur le foot, suite aux pressions amicales de Courtoux et que cet axe de travail débouche sur un récit dans lequel il raconte ce qui lui est arrivé, mais par lequel il sublime aussi la réalité. Le foot est un prétexte, autant qu’il sert d’allégorie pour expliquer son parcours. Bertin rêvait foot, avait des copains, une vie sociale. Le foot supprimé, il ne reste que la bassesse de comportements humains. Contre cette bassesse, l’écriture est là, pour faire rêver de nouveau, pour transformer les essais. Par exemple, lors de ce concert de Madball, lorsqu’il raconte qu’il profite du pogo général pour dérouiller un ancien ennemi du collège, allant jusqu’à lui pisser dessus, l’auteur lance sans prévenir : « Puis tout cela n’est qu’une putain de fiction. Merde ! » (page 22). Fiction car, plus que la véracité, ce qui compte, c’est de dresser un parcours. Comme chez Courtoux, Bertin refuse la chronologie franche, préférant basculer d’un temps à l’autre, d’un lieu à l’autre au gré de ses divagations et réflexions. Deux joueurs sur un même terrain tapant la balle écriture en parallèle.

Le parallèle est d’ailleurs saisissant quand la même scène au centre culturel d’Arras est racontée (et pour cause puisque le duo poétique Courtoux / Bertin s’y produisait). On y retrouve alors exaltée la geste de Philippe Boisnard le Karaté Kid tançant le poète de merde Courtoux. Ainsi doublée par ces deux livres, la scène se charge de tout le grotesque nécessaire : les années sont passées, les participants se sont rabibochés et cette génération de poètes produit des livres de bonne facture (Pancake, le roman de Philippe, est d’ailleurs lui aussi chroniqué ici, ainsi que l’anthologie Raison Basse des Éditions Cameras animales).

Devenant par la force des choses animal littéraire plus que joueur de foot ou musicien, mais sans revenus ni sans avoir réglé ses addictions à l’herbe et à l’alcool (la grand-mère maternelle en est morte), l’auteur se retrouve à faire des séjours réguliers en H.P. où ses tentatives de suicide et scarifications variées le poussent. La poésie qu’il compose fait fonction d’exutoire. Il se doit désormais d’écrire « avec ses tripes, certainement pas avec ses trips ». Il a lu Artaud et applique le dérèglement des sens rimbaldien. Enfant des expériences agaçantes qui ne peut s’empêcher d’enlaidir le moindre de ses paragraphes par une pirouette finale :

« Un putain de poète. Une putain poétique non. Vendrai mon cul à personne. Artistiquement je suis peu fréquentable. Un violent. (…)J’écris de la para-poésie. De la poésie de science friction. De la poésie sur des violeurs en série. À l’hôpital de jour ils voudraient bien que je leur montre. C’est ça ! Pour que je finisse à l’hôpital de nuit ! Robert K n’est pas un livre pour enfants. Pas un livre pour adultes. Pas un livre pour vieillards. Un livre pour tueurs en série à la rigueur. Les Chants de bataille L’hommage à Pound. Personne n’en veut non plus. Toute cette violence. C’est que de la complaisance. (…)Les lecteurs sont les voyeurs débiles de cette déchéance macabre. Moi j’aurais voulu être Frédéric Chopin ou Samuel Eto’o. Et pas un taré raté qui rame derrière son clavier d’ordi avec la peur au ventre. La peur que ça passe pas. Que ce soit trop indigeste pour vos petits estomacs tellement sensibles. Pour vos cerveaux remplis de ferme célébrité. De garou. De Daniel Cohn Bendit. Et qui ose parler de vulgarité en lisant mes magnifiques poèmes. Putain, la merde c’est sale quand ça sort de ton cul. Mec. pas quand ça sort de mes vers. Mais pour dire vrai. Des vers au cul ça a jamais fait beaucoup de mal à personne. » (pages 41, 42)

Il faut attendre d’être publié pour exister, affronter les Goliath de l’édition, armé d’une seule fronde : la haine. Bertin ne sait pas quel poète il veut être. La dope le conduit dans une période mystico-catho. Puis il tape sa compagne. Pages lourdingues : surtout ne m’aimez pas. En cela, il suit l’évolution des joueurs de foot : les idoles tombent. Les exemples à suivre n’existent plus. Il se fait surveillant en collège quelques temps, vieillit prématurément. N’écrit plus. Le passage à vide est brutal. Jusqu’à sa rencontre avec une nouvelle femme, Mouton (non, pas de lien avec Richard Morgiève, autre écrivain de la déglingue). Publication dans la revue Nioques. Premiers livres. Les copains vieillissent, se rangent, ne jouent plus au foot. D’ailleurs, les joueurs de foot ne le font plus rêver. Mondial 1998, Euro 2000. On fait semblant de revivre à fond. Avec les joueurs de foot, c’est l’enfance qui se noie. L’hôpital le requinque pour un moment, lieu paradoxal où tu ne dois pas montrer que tu es malade.

Et lui, il poursuit son chemin de croix, un nouveau livre en poche, comme un ballon qui s’écrase contre la transversale. Mi-temps. Contrat rempli avec Courtoux. Chacun son livre, chacun son jeu, mais une série de passes qui fera date pour ces joueurs de langue.

Jérôme Bertin

Bâtard du Vide

al dante, 2011

96 pages  |  13 x 17 cm  |  13 €

Site de l’éditeur

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