Jacques Barbéri

04 Juin 11 Jacques Barbéri

Articulées et sélectionnées méticuleusement par Richard Comballot, les nouvelles du recueil Le Landau du Rat confirment encore une fois le talent unique de Jacques Barbéri pour créer des univers déjantés et profondément poétiques. En bonus à notre entretien publié dans Obsküre #4, nous vous proposons d’explorer plus avant ce très bel ouvrage publié par les éditions La Volte.

ObsküreMag : Ces nouvelles marquent  tes premiers pas dans le milieu de la littérature et de la science-fiction (on y retrouve celles de ton premier recueil Kosmokrim). Quel regard portes-tu a posteriori sur ces écrits ? Sens-tu que ton écriture a changé depuis ? Te rappellent-elles des lieux et des odeurs ?

Jacques : Mon écriture n’a pas fondamentalement changée, mais elle s’est tout de même affinée, débarrassée des « mauvaise » graisses. Dans mes tout premiers textes, j’avais une certaine tendance à la boursouflure, la  préciosité, voire parfois à la redondance. Je crois que c’était simplement dû au passage de la poésie à la nouvelle et à la découverte de nouveaux principes littéraires qu’il me fallait assimiler. Une évolution qui a démarré dans les années soixante dix et qui s’est achevée au moment de la sortie de Kosmokrim. Elisabeth Gilles (qui dirigeait alors la collection Présence du Futur chez Denoël) avait bien senti cette évolution en écartant les textes les plus anciens de la première version du manuscrit. Aujourd’hui, après avoir travaillé sur les textes d’autres auteurs dans le cadre de mon boulot de traducteur et de lecteur d’édition et pratiqué l’écriture de scénarios pour la télévision, et dans une moindre mesure pour le cinéma, je pense avoir acquis une certaine technique dont je ressens les effets bénéfiques essentiellement dans l’élaboration des structures narratives. Mais cela ne va pas sans une certaine perte de fraîcheur et de spontanéité. Plus (+) de réflexions, plus de prises de décision. Mais également plus de souffrance dans l’acte créatif. D’aucun diront que le plaisir en est amplifié…

Tes obsessions sont déjà présentes (l’attirance pour les ambiances hallucinées et les psychotropes, un langage qui se fait chair en écho aux corps interchangeables des personnages, la mémoire, la science, la foi, etc). Fais-tu partie de ces écrivains qui pensent qu’on réécrit sans cesse la même histoire ?

Non, je ne pense pas qu’on réécrive sans cesse la même histoire, je pense qu’un auteur se promène dans un territoire fictionnel qui lui est propre mais qu’il connaît peu. Et c’est en explorateur, en aventurier des territoires intérieurs qu’il découvre peu à peu l’étendue de ce territoire. Il s’agit bien sûr d’une projection de son inconscient et certaines couleurs, certains reliefs, certaines odeurs, et bien évidemment certains phantasmes viennent régulièrement le hanter. Pour reprendre la métaphore de la jungle  : vu du ciel, celle-ci n’est qu’une étendue verte et brune, mais lorsqu’on s’aventure dans la moiteur du sous-bois, tout peut arriver…

Pour toi, la littérature est-elle une science et à l’inverse la science est-elle une pratique artistique ?

Oui et non. Tout est fiction. La théorie des cordes d’Edward Witten, n’est pas plus réaliste que celle de José Carlos Somoza. Le monde est un théâtre et la vie un roman.

A relire ces textes, il y a une vitalité, une liberté et une folie rares, que seuls peut-être les surréalistes et dadaïstes avaient réussi à développer dans leurs premiers travaux. Où se crée le lien entre science-fiction et surréalisme selon toi  ?

Avant de parler de lien établissons d’abord ce qui les différencie : le degré de contrainte. Le surréalisme s’accompagne d’une totale liberté formelle et structurelle. La science fiction, bien que permettant de jouer sur plusieurs niveaux de lecture, et donc d’écriture, se passe difficilement d’une structure narrative plus ou moins quantifiée. Je ne dis pas qu’elle oblige à passer par le trip standard thèse synthèse antithèse, mais elle fonctionne tout de même sur un principe « logique », elle produit certes des images, et pour en faire ressortir l’étrangeté lorgne avec délectation du côté du surréalisme, mais génère avant tout, que ce soit de manière implicite ou explicite, des concepts, donc du sens, ce qui requiert un minimum de cohérence interne. A l’opposée de l’écriture automatique en fait. La liberté, la vitalité et la folie ne sont donc obtenues qu’au prix d’une concentration intense, voire douloureuse.

Ceci étant dit, contrairement aux apparences et à des auteurs comme Emmanuel Jouanne ou Serge Brussolo, ouvertement surréalistes, je pense plutôt naviguer  sur les courants de la poésie symboliste « qui donne à voir et à sentir le mystérieux dédoublement du monde ».

A la relecture, on se rend compte comme certaines images sont fortes et poétiques. Pour n’en citer qu’une : « Les yeux de la nuit sont des boules de pus sur les façades sans visage ». En cherchant à décrire des images fortes et mentales, ton travail se rapproche de celui du poète, à moins que ce soit là la fonction de l’ « écrivain boucher », celle d’extraire la chair des mots pour en tirer des images purement mentales ?

Que mon travail se rapproche de celui des poètes est relativement logique puisque c’est par là que j’ai commencé. J’ai écrit de la poésie pendant quatre ou cinq ans avant de basculer vers la fiction. Ce passage fut pour moi nécessaire afin de libérer totalement mon imaginaire. Paradoxalement, la liberté poétique ne me permettait pas d’exprimer mes obsessions sur la perception et la nature du réel. Il me fallut quelques années et quelques tentatives plus ou moins réussies pour trouver un équilibre entre le désir toujours présent de travailler l’image poétique et les principes plus cadrés de la fiction. Par ailleurs après avoir pratiqué pendant cinq ans l’art dentaire et celui, admirablement parfait, de l’extraction, il est tout à fait normal que j’éprouve, comme tu le dis si bien, une certaine jouissance dans « l’art d’extraire la chair des mots pour en tirer des images purement mentales ».

Plusieurs textes ont été écrits à deux mains (à défaut d’autres choses). Comment cela se passe-t-il quand on collabore avec un autre auteur sur une œuvre de fiction ? Il faut ranger l’ego au placard, j’imagine ?

L’écriture à deux est fascinante, car lorsqu’elle fonctionne bien on assiste malgré soi, voire à l’insu de son plein gré, à la création d’un nouvel auteur qui a sa personnalité propre. Ce phénomène est hallucinant et particulièrement jouissif. De fait, l’ego n’est plus tellement un problème puisque ce nouvel auteur doit autant à l’un qu’à l’autre. Il est une sorte de progéniture, monstrueusement magnifique et étrange. Ceci étant, il me semble que cette fusion ne peut se réaliser avec succès que lorsque les deux intervenants se connaissent bien et apprécient pleinement leurs travaux respectifs.

Quels sont les souvenirs les plus forts que tu gardes de ces années 80 où émergeait toute une nouvelle manière d’appréhender la science-fiction en France  ?

La découverte de certains auteurs français qui me paraissaient œuvrer dans le même sens que moi, comme Serge Brussolo ou Emmanuel Jouanne et, un peu plus tard, Antoine Volodine et Francis Berthelot, avec des recueils ou romans que je trouvais hallucinants  : Vue en coupe d’une ville malade, Ici-bas, La biographie comparée de Jorian Murgrave, La ville au fond de l’œil. Je publiais dans la foulée Kosmokrim et la vie était belle. Je pensais alors que des tas de nouveaux auteurs iconoclastes et aventureux allaient venir grossir notre petite équipe pour créer un nouvel élan, mais c’est pratiquement l’inverse qui se produisit puisqu’au début des années quatre vingt dix la SF avait quasiment disparu des rayons des libraires. Avant cela est tout de même sortie l’anthologie du collectif Limite qui reste, aujourd’hui encore, un événement marquant de l’histoire de la SF française et dont je suis, avec le recul, plutôt fier. La publication de Kosmokrim en 1985, mon premier recueil, dans une collection prestigieuse de surcroît, est évidemment un moment fort pour moi,  comme la publication d’Une soirée à la plage, mon premier roman, commencé en 1974 et terminé en 1987  !

Parle nous de tes projets actuels en traduction, en écriture et avec tes projets musicaux dont Palo Alto ?

Alors pour faire le lien avec une de tes précédentes questions, j’accepte l’idée d’épitaphe. En fait, je suis bien mort au début des années quatre vingt dix, après la parution de mon dernier roman chez Denoël (par solidarité avec Kurt Cobain) mais je ne me suis pas gêné pour renaître une dizaine d’années plus tard en publiant Le Crépuscule des Chimères et voir ce qu’il était encore possible de faire au 21ème siècle. Alors, après avoir enfin bouclé ma trilogie Narcotique (Narcose, La mémoire du crime, Le tueur venu du Centaure), établissant ainsi un pont entre les années quatre-vingt (Narcose a été publié pour la première fois en 1989) et les années deux mille, j’explore à nouveau mes territoires intérieurs. Mais je prends mon temps. Je rédige quelques scènes, puis je les oublie, les perd sur un quelconque disque dur, les retrouve un jour par hasard et me dis « merde, c’est pas mal ça … ». J’en écris alors encore quelques lignes et les perd de nouveau, dans les dédales de périphériques en tous genres qui jonchent le bureau, la cave, la cuisine, le jardin, les puces de mes chiens… J’ai ainsi plusieurs romans en chantier, qui se répondent l’un l’autre et finiront peut-être par fusionner. Un mode de fonctionnement qui rappelle un peu le Not Available des Residents, gravé seulement lorsqu’ils l’eurent définitivement oublié… puis retrouvé.

Côté musique, un nouvel album de Palo Alto vient d’être bouclé. Il s’agit d’un hommage au cinéma SF des années cinquante/soixante qu’on aimerait voir gravé sur vinyle, pour être totalement dans l’ambiance. Et puis il y a un spectacle autour de La chasse au Snark de Lewis Carroll, qui doit être représenté le 26 mai 2011 au Cube, à Issy les Moulineaux.

Crédits photos : Célia Barbéri / Jérôme Schmidt

http://www.lewub.com/barberi

 

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