Jacques Barbéri – Interview bonus Obsküre Magazine # 20

27 Avr 14 Jacques Barbéri – Interview bonus Obsküre Magazine # 20

Supplément bonus de l’entretien avec Jacques Barbéri à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Cosmos Factory (La Volte).

Obsküre Magazine : En lisant le roman, j’ai pensé à des ouvrages de poche comme La chose des ténèbres où des auteurs faisaient perdurer le mythe de Cthulhu, dont le fameux Robert Bloch. Etais-tu un fervent lecteur du Lovecraft Club?
Jacques Barbéri : Un fervent lecteur, non. Je n’ai lu que Retour à Arkham de Robert Bloch et une poignée de nouvelles d’August Derleth, mais Lovecraft a, tel un prophète, créé les germes d’un mythe devenu autosuffisant. Il s’enrichit au fil du temps d’une série d’ouvrages qui pourraient être l’équivalent des livres du Livre pour la Bible. Les différentes variantes du Nécronomicon, mais aussi les « révélations » que l’on découvre au hasard des fictions composées par certains adeptes (apôtres ?) du maître, que ce soit en terme de nouvelles, de romans ou de scénarios de jeu comme ceux de Call of Cthulhu. J’en ai créé une variante (extension) dans Cosmos Factory, ajoutant ainsi une pierre à l’édifice. Je pense qu’elle s’accorde assez facilement avec la création originelle de Lovecraft, suffisamment floue, cryptique, rationnelle et irrationnelle à la fois pour que l’on puisse la pervertir sans être taxé d’hérésie. Et quand bien même cela serait, le plaisir demeurerait entier…

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Une autre influence a été majeure sur le récit : c’est La Maison au bord du monde de Hodgson. Les liens entre les univers des deux auteurs relevaient-ils d’une évidence selon toi?
Oui, il y a me semble-t-il un lien évident entre eux : de La chose dans les algues à L’appel de Cthulhu, des Canots du Glen Carrig au Cauchemar d’Innsmouth, leur attirance pour le doux bercement amniotique des profondeurs abyssales (de la psyché ?) et des monstres qui s’y camouflent. Mais bien que l’eau soit présente, voire omniprésente dans Cosmos Factory avec le ∆ de la Miskatonic, c’est sur deux textes précis qu’ils s’y retrouvent le plus : L’étrange maison haute dans la brume pour Lovecraft et La maison au bord du monde, le chef d’œuvre de Hodgson. En combinant la vision époustouflante de la nouvelle de Lovecraft à l’ambiance psychotrope du roman d’Hodgson, l’édifice s’est emboîté comme l’élément d’un Rubik’s cube dans le chaos de la Structure.

Après le cycle Narcose, ce roman, tout comme Le Crépuscule des chimères, se rattache au cycle de la Structure. Ton œuvre elle-même se constitue-t-elle en cycles? D’où est née l’idée de cette Structure? Vas-tu te limiter à un diptyque ou comptes-tu explorer plus avant cette idée?
L’appellation du Cycle vient du Crépuscule des Chimères, mais, même si elle n’était pas encore nommée, La Structure existe depuis longtemps car l’idée de mondes créés par un processus psycho-quantique remonte à ma toute première nouvelle publiée en 1974 dans la revue Nyarlathotep (prédestination ?) : Et comme la poussée fugace d’un coquelicot au sein d’un champ de betteraves, il s’éleva dans les cieux au son des trompettes de Jéricho. L’idée de mondes enchevêtrés suite à la matérialisation de mythes et d’archétypes remonte à une novella écrite deux ans plus tard : La Ballade du chevalier errant. Quant aux Mouches et aux Araignées, elles se chamaillent entre les Univers depuis la nouvelle La stratosphère considérée comme l’enceinte-femme de nouveau-nés prématurés, écrite dans les années 80 et qui figure au sommaire du recueil L’homme qui parlait aux araignées. Le principe de l’anamorphovers s’est donc construit au fil du temps. J’ai d’ailleurs le sentiment un peu absurde de découvrir le monde de la Structure et non de l’inventer. Les données de bases ont été programmées et le système est devenu auto-suffisant. Je ne suis plus là que pour enrayer la machine, mettre des bâtons dans les roues à ces maudites araignées qui surfent en jacassant sur les vagues de l’entropie…

Détail fort sympathique, tu as intégré dans ton récit la librairie cultissime Un Regard Moderne et son gérant Jacques Noël. Souhaitais-tu lui rendre hommage ou trouves-tu que cet espace a sa place dans un récit de science-fiction?
Les deux. Ce lieu a été pour moi un choc lorsque je l’ai découvert dans les années 80. J’ai même failli y succomber au syndrome de Stendhal. Son caractère unique et anachronique, surtout en ce 21ème siècle obscurci par les nuages, en fait par ailleurs un élément résolument fantastique, dans tous les sens du terme…

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Il y a aussi un personnage un peu déluré qui se nomme Marilyn Chambers. Hommage aux premiers Cronenberg, au porno seventies ou aux émois de jeunesse?
Il s’agit certes d’un clin d’œil à Cronenberg et plus précisément à Rage, mais surtout aux films qui traitent des connexions entre religion et sexualité comme le sublime Häxan de Benjamin Christensen et le non moins sublime Les diables de Loudun de Ken Russell, ainsi qu’à toute la nunsploitation avec en tête Le couvent de la bête sacrée de Norifumi Suzuki ou Les Lettres d’amour d’une nonne portugaise de Jésus Franco.

Tes personnages ont souvent eu la capacité de se métamorphoser en permanence, à mi chemin entre l’animal, l’insecte et l’humain (et tout ça bien avant les métamorphes de True Blood !). Leurs descriptions sont très visuelles. Toi même, en tant qu’écrivain, fonctionnes-tu par images?
Oui, je fonctionne essentiellement par image. L’analogie avec le cinéma est d’ailleurs significative à plus d’un titre : Toutes les scènes ne sont pas forcément rédigées dans l’ordre. Ce qui n’a pas grande importance car je passe ensuite pas mal de temps sur le « montage ». Mon objectif premier, pour ne pas dire mon obsession, est alors le rythme. Rythme des mots, de la phrase, des paragraphes et des chapitres. Pour moi, un texte doit avant tout bien « sonner » à la lecture. Vient ensuite ce qu’on pourrait appeler la puissance d’évocation. J’aime que le lecteur ait immédiatement à l’esprit des images fortes. J’insiste pour cela sur certains traits visuels et pas sur d’autres. On m’a reproché de très peu décrire physiquement les personnages principaux. Je ne le fais effectivement que si cela est important pour l’histoire ou peut avoir des conséquences psychologiques sur le personnage lui-même ; s’il se sent trop gros ou trop maigre ou si la couleur de sa peau risque d’induire des comportements racistes par exemple, mais il m’arrive de faire l’impasse sur la couleur de ses cheveux ou même de ses yeux. Si un autre personnage juge bon de le préciser, ok, mais je n’impose jamais au narrateur de le faire. Au lecteur de compléter lui même le personnage à sa guise. Je suis sûr, en plus, qu’il ne se trompera pas. Je préfère concentrer mon énergie sur ce que le lecteur serait a priori incapable d’imaginer : le monde physique et mental dans lequel ces personnages évoluent… Ce qui se passe dans leur tête, étant finalement la seule véritable « réalité ». Sinon, pour recadrer un peu ma réponse, les métamorphoses sont, certes, un sujet qui me fascine et qui parasite (métaphore appropriée) la quasi totalité de mes textes.

Les citations de début de chapitres sont toujours très importantes chez toi. Cette fois-ci, tu es beaucoup allé piocher chez Shakespeare ou dans le romantisme noir du XIXe (Baudelaire, Nerval, Hugo, Melmoth etc.). Tes histoires dictent-elles tes lectures? En appellent-elles souvent à tes souvenirs de lecteur?
Oui. Mes histoires guident totalement mes lectures. J’ai besoin de m’immerger par tous les moyens possibles (livres, films, musiques) dans l’ambiance du roman. Pour Cosmos, j’ai bien sûr relu certains textes de Lovecraft, mais j’ai également regardé quasiment tous les films qui ont été réalisés de près ou de loin autour du mythe de Cthulhu, lu les mémoires de quelques stars du couvent, des essais sur les indiens Lakota, les légendes sioux, tout un tas de bouquins sur la faune et la flore de la Nouvelle Orléans, sur celles des embouchures et des deltas, etc. Mais au bout du compte j’utilise directement peu de choses et laisse plutôt travailler mon imagination. Je suis « en immersion » et c’est le plus important. Je choisis les citations avec soin car elles synthétisent ces lectures et font partie intégrante de la mécanique du récit en servant de caisse de résonnance au chapitre qu’elles chapotent. Alors il y a effectivement une facette romantisme noir, mais également un côté plus avant-pop ou post-moderneavec Samuel Delany, Michel Cassé, Jo Davis, ou Bret Easton Ellis, reflets de l’équilibre du roman que j’ai essayé de trouver entre mythe et « modernité ».

Cette histoire traite en grande partie d’un enfantement démoniaque, on rencontre Dieu en personne et on assiste même à une renaissance d’une figure divine. Est-ce que cela relève du jouissif quand on joue avec de grandes figures mythiques et un héritage judéo-chrétien, ou cela peut-il aussi révéler une part de danger?
Oui, c’est pour moi excessivement jouissif de jouer avec les mythes et les grandes figurent qui y sont associées. La marche du monde  (vers son anéantissement ?) n’est par ailleurs alimentée que par un carburant « mythique ». Si on supprimait du jour au lendemain toute la mémoire qui s’y rattache, le monde disparaîtrait. Quand à l’héritage judéo-chrétien, c’est une lourde croix à porter, mais l’on s’y fait…

On retrouve ici certains de tes personnages dont Anjel, puis l’Alice de Lewis Carroll réinventée. Fais-tu partie de ces auteurs qui vivent avec leurs personnages, leur parlent la nuit, les citent dans les conversations. La fantasy imaginaire devient-elle parfois bien trop tangible?
Non. Les personnages de mes romans n’interfèrent pas dans ma vie. Je ne leur parle pas et je ne les cite pas dans les conversations, mais je ne suis pas pour autant totalement clair d’un point de vue mental car avec Cosmos Factory ils ont pris pour la première fois les rênes du récit et ne m’ont laissé qu’une marge de manœuvre relativement limitée. Aha surtout, le dieu nain, a fait ce qu’il a voulu. Jack un peu moins, mais j’ai tout de même eu du mal à le maîtriser. Lorsqu’ils m’échappaient trop, je leur jetais quelque chose d’horrible entre les pattes, histoire de bien leur faire voir que j’étais toujours le maître. Non, mais…

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