Interview – Thomas Ekelund (Beläten / Trepaneringsritualen)

20 Mai 15 Interview – Thomas Ekelund (Beläten / Trepaneringsritualen)

Le 5 avril dernier, l’association Kosmo Kino Plaza organisait la nuit « Le Syndrome de Stockholm » avec de nombreuses formations suédoises invitées, dont Thomas Ekelund du projet Trepaneringsritualen et du label Beläten, devenu un fascinant vivier de talents de la scène dark/indus/minimal synth en l’espace de trois années et d’un peu plus d’une quarantaine de parutions, essentiellement sur formats cassettes ou LP. En plein milieu de la nuit, nous nous sommes posés dans un coin tranquille de la salle du Petit Bain à Paris et nous sommes revenus sur l’histoire du label, ainsi que sur les différents projets musicaux dans lesquels Thomas Ekelund a été impliqué.

ObsküreMag : Bonjour Thomas ! Nous allons te voir sur scène dans un peu moins d’une heure avec le projet Trepaneringsritualen pour une soirée spéciale avec que des formations suédoises, enfin apparemment car on m’a dit qu’il y avait aussi des allemands…
Thomas M. Ekelund : Oui, mais ils souhaitaient se concentrer sur la Suède. En revanche, je ne capte pas l’allusion à Stockholm dans le titre car aucun des groupes ne vient de Stockholm.

Avant de parler de la scène suédoise, on va revenir sur ton parcours. Tu as donc ce projet Trepaneringsritualen mais tu as participé à de nombreux autres groupes auparavant et tu continues à jouer avec d’autres musiciens.
En ce moment pas tellement. J’ai ce projet qui se nomme Soma Sema. On ne fait rien en ce moment mais on parle de s’y remettre. Je fais des collaborations de temps en temps bien sûr mais en ce moment je me focalise vraiment sur TRP.

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Il faut aussi dire que tu es le boss du label Beläten, et par le passé tu as pu faire autant du dark ambient que de l’electro minimale, des choses très différentes.
Je suis assez instable quand il est question de musique. J’aime tous les genres de musiques, et ils peuvent se révéler plus importants dans certaines périodes de ma vie, donc j’essaie de rester aussi ouvert que possible.

A quel moment as-tu décidé de t’impliquer sérieusement dans la musique, que ce soit pour en faire ou produire celle des autres?
Cela s’est fait graduellement, comme un passe temps d’abord pour s’amuser. Depuis mes quatre ans, la musique a fait partie de ma vie. Puis quand tu commences à t’intéresser à l’underground, tu deviens actif. J’ai eu des labels auparavant, pas aussi sérieux et ciblé que peut l’être Beläten mais ça a toujours été là. Tu veux faire des choses.

Beläten est en effet un label qui retranscrit une vision artistique, il y a un graphisme spécifique qui crée une unité et même si les groupes sont très variés, je dirais qu’ils travaillent tous autour des aspects les plus angoissés et sombres de l’existence.
C’est sûrement vrai, en tout cas cela gravite autour. Je ne sors pas exclusivement de la musique sombre mais dans Beläten il y a souvent cette angoisse, cette obscurité, ce déplaisir. Mais je ne suis pas sûr de ce que je recherche vraiment. C’est mon problème. La musique parle d’émotions, parfois très abstraites. Je ressens quand quelque chose colle. Ce n’est pas juste la question de mes goûts personnels car j’aime tout. Pour être sur Beläten il faut que cela colle à cet état d’esprit et cette esthétique. L’esthétique est l’âme de Beläten. C’est ce qui unifie malgré cette diversité.

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Pour signifier cette unité, tu utilises une expression « post-avant-garde pop for pre-apocalyptic world ». C’est intéressant car cette expression me rappelle l’idée de « retro-avantgarde » de Laibach que j’ai d’ailleurs vu sur scène un peu plus tôt dans la soirée.
Je ne sais pas vraiment d’où est venue cette expression. Il y a cette compilation allemande qui se nomme « Die Neue Deutsche Post-Avantgarde » qui avait été faite par Asmus Tietchens. Cette expression est restée dans ma tête pour je ne sais quelle raison. Et elle évolue sans cesse, car il faut bien dire que je n’ai pas sorti beaucoup de pop. Mais je veux devenir populaire, c’est comme ça que ça devient de la musique pop je suppose. Et nous sommes dans un monde pré-apocalyptique, c’est très proche. Et nous y aspirons.

Et quant au choix du format cassette, est-ce que c’est un réseau dans lequel tu es impliqué depuis longtemps? Car la cassette relève d’un choix, je suppose, vu qu’aujourd’hui cela doit revenir au même prix que faire un cd?
En fait, c’est plus ou moins la même chose. Je suis né dans les années 70, j’ai grandi avec des cassettes. Au début des années 2000 j’ai sorti des CDRs mais pour je ne sais quelle raison, ils semblent très stériles. Je n’aimais pas le format mais c’était tellement simple d’en faire, c’est ça qui leur donnait une valeur. Mais bien sûr la présentation est très importante. En ce moment, je fais de plus en plus de vinyles. J’ai sorti l’album de Veil of Light l’année dernière et là j’en sors trois : Daybed, Distel et un autre EP de Veil of Light. Et je dois dire que le vinyle est le meilleur format, mieux que les cassettes, je suis désolé de le dire.

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Restes-tu une sorte de fétichiste?
Je pense. Je donne de la valeur à l’objet. J’ai bien trop de disques et j’aime les avoir entre les mains et la présentation. Il y a eu une longue période pendant laquelle je n’achetais plus de CDs, peut-être pendant dix ans, mais je redonne de la valeur à ce format aujourd’hui. Pour certaines choses c’est préférable, en particulier les travaux assez longs, ambient, et ça marche mieux sur ce format, en particulier quand tu veux écouter une longue pièce musicale sans interruption.

Quant à la distribution, c’est évidemment bien différent d’il y a vingt ans, en particulier avec l’arrivée d’Internet. Tu mets d’ailleurs très régulièrement des codes de téléchargement dans tes cassettes pour les adapter à cette forme d’écoute digitale. Est-ce que l’Internet est un outil indispensable aujourd’hui dans la distribution de ces formats limités?
Je le pense. C’est tellement plus simple. Et 90 pour cent des gens écoutent la musique sur des lecteurs adaptés à ces formats digitaux, donc ça inclut un code de téléchargement. Mon premier label était dédié exclusivement aux mp3s au début des années 2000. Je trouvais la distribution digitale de musique excitante. Sur Beläten, je n’ai fait que deux sorties en mp3. C’est un moyen de distribution facile quand on a ni le temps, ni l’énergie ni la volonté de faire une sortie physique. Tu peux le diffuser vraiment rapidement et à un maximum de gens.

En parlant de culture suédoise, il y avait par exemple les cassettes sorties par Börft avec Frak ou En Halvkokt i Folie dans les années 80, est-ce qu’ils t’influencent sur un plan personnel mais aussi pour le label?
Oui, je connais très bien leur travail. Personnellement, sans aucun doute la plus grande influence fut Roger Karmanik. Pour ce qui est de la scène industrielle suédoise et la scène cassette des années 80 et 90, c’est qu’elle s’intéressait à être drôle, ce qui ne m’attirait pas vraiment, même s’il y a quelques exceptions. Evidemment, Börft font partie de la légende. Je suis ami avec eux. Ce sont des gens super et ils ont sorti des choses très bonnes. Mais je ne pense pas que la culture cassette suédoise ait eu un si grand impact sur moi. Peut-être? Mais sur un plan plus général.

Et c’était d’ailleurs le but, une culture globale où on pouvait échanger entre l’Australie et le Royaume Uni ou l’Italie et l’Amérique du Sud par exemple.
Quelles ont été les rencontres importantes dans l’histoire du label? Et ses plus gros succès même si nous sommes dans de la petite échelle?
Les plus gros vendeurs sont facilement localisables, évidemment Distel, l’album de Veil of Light est parti en moins d’un mois. Pour ce qui est des cassettes : Xiu, All your Sisters. Mais les ventes ce n’est pas important. Bien sûr j’y investis mon argent. Cela a commencé comme un coup de veine, je voulais rééditer une de mes cassettes et celles de mes amis Aether et Michael Idehall. J’ai donc décidé d’en sortir trois d’un coup. Donc ces trois sont chères à mon coeur, d’autant plus que j’ai continué à sortir des titres d’eux par la suite. Un peu comme une famille.

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En fait, tu n’as pas tant sorti ta musique qui paraît sur d’autres labels.
J’essaie d’éviter de sortir ma musique car cela te met dans une position étrange d’être à la fois le label et l’artiste. J’ai eu l’opportunité de pouvoir sortir mes disques sur des labels qui ont une portée bien plus grande que la mienne, donc cela semble logique aussi de le faire avec eux.

On n’a pas parlé du mot « Beläten ». Tu t’intéresses beaucoup à la magie et à l’approche rituelle des choses et le terme lui même s’y réfère.
En effet, cela signifie les « effigies ». Cela vient d’une citation d’un film d’Ingmar Bergman, Le septième sceau, où le personne parle de faire des effigies et questionne Dieu et le judéo-christianisme. Il se demande si nous avons tout transformé en effigies et nous prions une idole nue. J’aime aussi la sonorité du mot. C’est très beau, un terme presque archaïque et oublié. Les gens en Suède ne savent pas ce que ça veut dire.

Comme tu l’as dit, tu as des goûts très variés mais nous avons tous des albums vers lesquels nous revenons, qui ont été importants dans notre vie. Quels sont les albums vers lesquels tu as parfois besoin de revenir pour trouver l’inspiration mais aussi ces albums qui nous font du bien quand on retourne vers eux?
J’adore The Ronettes, c’est très spécial pour moi. Tout ce que Phil Spector a fait dans les années 60 est spécial pour moi. Cela possède un contenu émotionnel qui n’a jamais été surpassé. C’est la musique la plus fantastique pour moi. Il y avait aussi un groupe post-punk suédois qui se nommait Cortex, ils avaient fait l’album Spinal Injuries que j’aime beaucoup et pour quasiment les mêmes raisons. C’est émotionnellement très dense. Peut-être aussi la trilogie The Inmost Light de Current 93 et aussi Great Death de Brighter Death Now. Ce serait ces albums réconfortants.

J’ai aussi cru comprendre que tu t’intéressais aux musiques anciennes.
Oui c’est une de mes nouvelles fascinations. Depuis l’année dernière, j’écoute de la vieille musique folk de toute sorte et de partout dans le monde, Europe, Afrique, Amérique, récemment je me suis intéressé à la Prusse aussi , je suis novice mais cela semble être une folk très belle et mélancolique.

Dans moins d’une heure, on va te voir avec TRP. Tu as donc décidé ces dernières années de te focaliser sur ce projet. Et tu as beaucoup tourné avec ces derniers temps. Est-ce que c’est parce que tu rencontres un vrai succès avec le public avec ce projet ou parce que tu as vraiment trouvé le moyen d’exprimer véritablement ce que tu souhaites dire?
C’est les deux. Les gens me demandent de venir jouer et je dis oui aussi souvent que je peux. C’est difficile à formuler mais cela a été assez terrifiant sur un plan émotionnel et ésotérique. Car ce n’est pas comme ça que je me suis perçu dans ma vie jusqu’à présent. Je n’ai jamais été une personne spirituelle jusqu’à ce que cela arrive. Je ne vais pas dire que c’est venu de nulle part. Quelques années auparavant j’essayais de sortir des choses de moi et j’ai réalisé que je ne contrôlais plus rien. cela a évolué et je me suis retrouvé à un point où je ne pouvais plus rien arrêter. Il fallait que je le fasse. Et je le ressens encore. Je me sens plus à l’aise avec ça aujourd’hui bien que je n’en sois pas entièrement sûr. J’ai réalisé que cette chose que je n’arrivais plus à contrôler était là pour quelque chose. Je ne sais pas encore pourquoi mais cela avait à voir avec l’évolution spirituelle. Auparavant je ne pensais même pas avoir un esprit. J’étais recentré sur moi en tant que morceau de chair, un être humain.

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Comme tu l’as dit, ce projet est une découverte de toi même mais est-ce aussi une lutte, car il y a de la violence dans cette musique. Y vois-tu de la violence d’ailleurs?
Oui, dans un certain sens. Evidemment il y a une violence infligée à moi même, ce passage d’une personne non spirituelle à une personne qui l’est beaucoup. C’est une transition violente. Cela fait mal. Une partie se focalise sur l’accusation d’autres forces spirituelles dont je ne ressens pas le besoin, comme Yahvé, Jéhova, Allah, ce faible paysan de Dieu qui a pris notre monde d’une façon disproportionnée quant à ce dont il est vraiment capable et les pouvoirs qu’il a. C’est surtout la douleur de ressentir que cette chair dans laquelle nous sommes prisonniers, ces circonstances, cela ne veut absolument rien dire. C’est un moment très bref dans le temps et c’est sans but.

Comme tu en parles, on pourrait s’imaginer que c’est un projet très introspectif mais en même temps tu l’externalises sur scène où tu deviens un performeur. La performance pour toi dans le cadre de ce projet est-elle naturelle?
Absolument. Je ne me considère pas comme un performeur et je n’ai jamais apprécié faire ça avant que TRP apparaisse. « Apprécier » n’est pas vraiment le mot qui convient. J’ai eu des projets avant et je dois faire des concerts depuis quinze ans mais cela ne m’a jamais rien apporté avant TRP. C’est vrai que TRP est quelque chose d’intérieur comme tu dis mais aussi de très extériorisé. Dead Letters Spell out Dead Words, mon projet précédent, était extrêmement recentré sur moi, et il y avait quelque chose de très refermé, un espace très resserré dans lequel mes démons personnels dictaient les choses.

C’était peut-être plus sombre et psychologique alors que TRP est bien plus physique.
C’est physique, mais c’est aussi essentiellement porté sur la lumière. C’est une force créatrice positive alors que Dead Letters était très sollipsistique, très destructeur. Je pensais que par ce biais je pourrais externaliser mes démons mais à la fin c’est devenu un espace de plus en plus confiné où je me haïssais moi même. Dans TRP ce n’est pas qu’à propos de moi. Je peux y inclure des gens. Apporter de la lumière dans le monde. Les gens trouvent que TRP est plus sombre et plus lourd mais pour moi Dead Letters l’était bien plus. TRP c’est plus sur la créativité et sur le fait d’enflammer quelque chose chez les gens.

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Et tu apparais aussi un peu comme un dieu, mais un dieu terrifiant couvert de sang, et apparemment cela dégage aussi une odeur particulière. C’est comme si l’homme se transformait en un dieu qui a un message à transmettre.
Je veux réveiller une flamme. Tout le monde peut devenir un dieu. Plus tu attaques les gens, plus ils vont être ouverts à ce genre de situations. On peut les attaquer avec les sons, avec l’odeur, avec tout un tas de choses, et si tu les combines, il va s’en dégager une puissance. Puis tu peux annihiler toutes leurs inhibitions. C’est le but.

Les prochaines sorties ?
Trois nouveaux vinyles paraissent ce mois d’avril. Distel, avec Nord un 45 tours. Un nouveau EP par Veil of Light. Ils sont fantastiques, attention c’est un mot que je vais dire souvent. Puis il y aura l’album de Daybed qui existent depuis quelques années. Ils avaient sorti un EP pour Genetic, il me semble bien. Mais c’était il y a cinq ans. Là ce ne sont que des nouveaux morceaux. De la synthpop minimale. Puis il y aura trois cassettes qui vont sortir. Une par Lakes, mon groupe néofolk favori en ce moment. Un groupe suédois death drone et un autre projet suédois de techno industrielle dans la lignée des productions Galakthörrö. Tout ça sortira avant l’été.

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