Kas Product (Interview)

04 Mar 15 Kas Product (Interview)

Le 14 février dernier, la salle Le Metronum (Toulouse) lançait le concept des soirées Memories 80’s. Parmi les groupes invités se trouvait le duo mythique de la new wave française Kas Product. Avec leur approche minimaliste électronique, Spatsz et Mona Soyoc ont enfanté de nombreux titres mythiques qui ont traversé les époques. Try Out (1982) et By Pass (1983) ont définitivement marqué des générations et restent toujours aussi originaux, plus de trente ans après leurs créations. À l’occasion de la réédition de leur troisième album, Ego Eye, chez Ici d’Ailleurs, nous nous sommes entretenus avec les musiciens pour en savoir plus sur le passé, le présent et l’avenir de Kas Product.

Crédits photos : Chymer (www.chymer.com)

Obsküre Mag : Je vous avais vus à Paris en 2005 à la Loco, à l’époque c’était un retour exceptionnel, puis il y a eu une période assez calme jusqu’à 2011 environ où l’on a pu vous voir sur scène plus régulièrement.
Spatsz : Oui, il y avait eu les Eurockéennes, cette date à Paris, puis on a arrêté. C’est vraiment depuis 2011 qu’on retourne et on a fait des dates en France ou en Europe.

Vous les faites dans quel état d’esprit ces concerts justement?
Mona : Personnellement je m’éclate bien. C’est génial de retrouver le public de notre génération et aussi une nouvelle génération de personnes qui ont la vingtaine ou la trentaine qui apprécient notre musique et nous déclarent leur flamme. C’est un public mélangé. C’est comme si la musique voyage à travers le temps. Il en résulte une énergie qui est aussi forte, si ce n’est plus, qu’à l’époque.
Spatsz : Au niveau des titres que l’on joue sur scène, il y a un mélange. On fait des titres que l’on a composés récemment et des morceaux des années 80 réactualisés avec le son de 2015. Parce qu’on ne peut pas vraiment réutiliser les machines de l’époque, où il y avait sept claviers sur scène et des boîtes à rythmes. C’était assez compliqué pour tourner, ce qui nous limitait aussi au niveau des concerts. Avec les machines actuelles ça s’est vraiment simplifié.

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Du coup, est-ce que vous pensez à retourner en studio pour peut-être un quatrième album?
Spatsz : Il y a des projets, oui.
Mona : Le troisième album, Ego Eye, est réédité pour la première fois. On a déniché un morceau inédit des années 80 qui va sortir sur une compilation d’Agnès B. et on avance sur le projet d’album !
Spatsz : Un album donc, avec des machines et des compositions nouvelles.

Ego Eye, originellement de 1987, était un peu votre album mal aimé. Du moins, il n’avait pas reçu l’accueil ultra enthousiaste des deux précédents.
Spatsz : Oui, si l’on veut. Disons que c’était une autre approche de la musique. Sur les premiers albums, on utilisait essentiellement des machines analogiques, alors que là on avait abordé le sampling. Il y avait beaucoup d’arrangements différents, moins minimalistes.
Mona : Il y a des morceaux que j’aime beaucoup sur cet album et on en joue quelques uns sur scène.

Je me souviens d’avoir séché les cours pour vous voir dans une émission télé qui s’appelait C’est encore mieux l’après-midi et vous aviez joué « Peep Freak » si ma mémoire est bonne ! Bon c’était du playback mais on était content quand même.
Spatsz : Oui, c’était chez Dechavanne, je m’en souviens.

D’ailleurs, c’est étonnant de voir que l’enthousiasme des médias a été immédiat pour Kas Product, quand on se replonge dans la presse de l’époque.
Mona : Tout à fait. A l’époque, on disait que la musique électronique était froide, autant quand on est arrivés, le rédacteur en chef de BEST a dit : « Peut-on encore dire maintenant après Kas Product que la musique électronique est froide? » Une formule du genre. C’était déjà une première critique super bonne.
Spatsz : C’est un autre contexte aussi. Au début des années 80, le CD n’existait pas encore. Quand on a fait les deux premiers albums c’était dans l’optique de les sortir sur des vinyles. Au niveau du son, c’était travaillé pour ce format. Il y a eu des rééditions par la suite sur CD avec des remasterings pour s’adapter justement au son actuel. Mais à l’époque tout était fait à la main. Il n’y avait pas d’ordinateur, pas de séquenceur, etc. Toutes les parties de claviers étaient faites à la main.

En parlant de musique chaude, il y avait une esthétique très érotique et sexuelle sur vos premières pochettes de disques. Et c’est vrai qu’à part des figures comme Siouxsie ou Nina Hagen, peu de chanteuses assumaient un érotisme assez agressif. Cela venait avec l’esprit punk selon vous?
Mona : C’est vrai, c’était casser les stéréotypes. Il y avait une provocation, une autre manière de s’affirmer. Il ne faut pas contester non plus qu’à cet âge là on a une énergie sexuelle débordante aussi, mélangée à la musique.
Spatsz : Je ne rajouterai rien par rapport à cela. Mais c’est sûr que c’était une époque novatrice à tous les sens du terme. La sexualité c’était ce que l’on ressentait aussi à travers les textes et à travers les graphiques dans lesquels on peut voir beaucoup de choses. Même le nom du groupe, si l’on inverse le Kas, on obtient Sex. Ce n’était pas vraiment voulu, c’est juste arrivé comme ça. C’est la fusion de toutes ces choses qui a fait que ça devenait très sexuel.
Mona : Les sons des synthés aussi possédaient une chaleur différente, des fréquences différentes qu’une basse électrique ou qu’une guitare. Il y avait une autre sensualité musicale qui se dégageait avec un synthé joué avec une boîte à rythmes, mais aussi des tempos très rapides. On pouvait varier et speeder. C’était le côté punk aussi.

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D’ailleurs, je pense que vous étiez le seul groupe punk à d’un côté venir du milieu hospitalier pour Spatsz et à venir du jazz pour Mona !
Spatsz : J’ai arrêté presque du jour au lendemain pour ne me concentrer qu’à la musique. Depuis, je n’ai d’ailleurs jamais repris d’autres métiers. J’ai exploré différentes facettes bien sûr, mais le fait de faire Kas Product a été déclencheur pour moi .

Il n’y a jamais eu de retour en arrière?
Non, jamais. Sur l’utilisation des machines dont parlait Mona, on a pu aussi bien utiliser les machines dans des rythmes ternaires un peu jazzy déjà à l’époque que des rythmes speed à 180, voire 190 BPM. Les machines nous permettaient d’aller plus loin. On avait fait des essais avec des batteurs mais cela ne correspondait pas du tout à ce qu’on attendait. il y avait plutôt un bon contrôle des machines.

C’est vrai que des morceaux comme « Mingled & Tangled » ou « Sober » avaient des côtés un peu jazzy. Vous aviez d’ailleurs joué dans des festivals jazz à l’époque.
Mona : Oui, le festival de jazz de Nancy justement.

Le public ne devait pas être très habitué aux boites à rythmes !
Spatsz : Pour l’anecdote, on avait joué les premiers concerts derrière un grillage. Au cas où. C’était début 80 quand on a fait nos premiers concerts.
Mona : Le fait qu’il n’y ait pas de batteur mettait les gens en colère.
Spatsz : Il y avait déjà des groupes électroniques, mais le fait d’amener les machines sur scène et de faire des concerts sans batteur et sans rien d’autre, ça ne se faisait pas beaucoup. Les machines restaient essentiellement en studio. Être juste deux sur scène et tout faire avec des machines, les gens pensaient que ce n’était pas de la musique. C’était autre chose, on/off comme on dit, on appuie sur un bouton et ça marche tout seul. Ce qui n’était pas du tout le cas à l’époque.
Mona : C’était plus compliqué !
Spatsz : Personnellement j’aurais pu m’en passer et me reposer sur un batteur, parce que ce n’était pas de tout repos de programmer tout ça.

En parlant de grille, il y a aussi ce rideau déchiré que vous avez utilisé régulièrement sur scène. C’était venu d’où cette idée?
Mona : Ce sont des idées de mise en scène. On faisait tout avec des choses très simples.
Spatsz : On l’a fait un peu partout, parce qu’on a pu aussi bien tourner sur des scènes où il y avait des performances artistiques – ce qui est revenu avec les années 2000 – donc ce côté performeur était aussi là dans nos concerts. On l’a atténué sur les concerts de ces dernières années, mais on essaie de garder ces racines.

Je voulais revenir sur quelques rencontres et musiciens avec lesquels vous avez travaillés, notamment Rowland S. Howard. Vous avez carrément fait des concerts avec lui.
Mona : On a fait une création pour Bourges. Quelqu’un m’en a parlé l’autre jour et, Spatsz, je voulais te dire que j’ai retrouvé les bandes ! On aimait son talent, j’adorais le personnage. C’était le prince australien.
Spatsz : On l’avait contacté pour ça, pour son style de guitare, notamment par rapport aux morceaux qu’il avait composés avec Lydia Lunch à l’époque.
Mona : Et aussi son groupe These Immortal Souls que j’aimais beaucoup.
Spatsz : Il avait un style très particulier de jeu de guitare. Il y a eu toute une préparation. Des répétitions avec lui, puis on a fait deux concerts. Un à Bourges et un à Paris.

J’avais d’ailleurs cru comprendre qu’à l’époque vous souhaitiez déménager à Berlin, en raison de l’énergie artistique qui y régnait.
Mona : On y est allé souvent.
Spatsz : On a rencontré Nick Cave même à l’époque qui y arrivait dans la ville.
Mona : On avait plein d’amis. Il y avait Blixa Bargeld, tout un groupe de personnes qui vivaient beaucoup la nuit. Des bars alternatifs s’ouvraient dans des lieux improbables tenus par des étrangers. Tout était plus ou moins non déclaré. Il y avait des squats partout. Des artistes partout.
Spatsz : C’était un îlot. C’était la fête permanente. Je pense que des côtés sont restés encore aujourd’hui, mais à cette époque c’était très intense.

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Mona, j’avais aussi cru comprendre que tu étais partie en tournée avec Nico !
Mona : Oui, j’ai fait plusieurs dates à les suivre, mais parce que je connaissais les gens qui s’occupaient d’elle et les musiciens qui l’accompagnaient. On avait signé Nico sur notre label Pussy Discs chez Musidisc et on a sorti l’album Camera Obscura de Nico en France.
Spatsz : C’était sorti dans le monde et nous nous sommes occupés de la distribution en France.
Mona : Donc je les avais juste accompagnés. À une époque, j’avais aussi vécu à Manchester en Angleterre.
Spatsz : Sur Pussy Discs, on avait aussi sorti l’artiste Jim Foetus. C’était son deuxième album, aussi pour une distribution en France.

Thierry Mérigout et Laurent Petitgand de Geins’t Naït auraient aussi apparemment joué à des époques avec Kas Product ?
Mona : Thierry Mérigout a joué sur la toute première tournée qu’on avait faite avec Marquis de Sade. On l’avait embauché pour faire des petites percussions. Des percussions électroniques. Il jouait par terre même!

Lui aussi a repris avec son projet Geins’t Naït et cela reste de grande qualité.
Spatsz : Avec Laurent Petitgand, disons que j’ai travaillé avec lui dans les périodes où on avait plus ou moins arrêté. Jamais dans le cadre de Kas Product.

Stephan Eicher aurait été aussi roadie de Kas Product !
Spatsz : Oui. Sur la première tournée suisse. C’est son manager qui avait organisé notre tournée.

Vous avez partagé l’affiche avec de nombreux groupes devenus cultes, Marquis de Sade, Blurt, Suicide !
Spatsz : Même les Residents. On avait fait leur première partie.
Mona : On les a vus à visages découverts, sans les yeux !!!

À présent, il y a un documentaire et on a vu les têtes qui se cachaient derrière. Mais peut-être qu’on ne voulait pas vraiment savoir !
Mona : Non.
Spatsz : Il y avait encore Snakefinger à l’époque.

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D’autres bons souvenirs d’affiches?
Spatsz : On a joué plusieurs fois avec les Stranglers dans les festivals. Une des plus grosses scènes qu’on a faite c’était les Eurockéennes en 2005, puis aussi Marsatac, le festival de Jazz de Nancy en 2013 où il y avait un melting pot d’artistes de tous les horizons.

Quand on vous voyait dans les émissions télé des années 80, que ce soit Décibels, Les enfants du rock ou autres, vous aviez l’air d’être de sacrés rigolards, en train de courir en caddies dans les supermarchés, etc.
Mona : On avait très bien mangé avec le réalisateur. Il fallait des gens comme Alain Maneval ou comme Pascal Signolet des Enfants du Rock. Pendant une semaine, il nous a suivi et on a déliré.
Spatsz : Il y avait aussi Bernard Lenoir qui a été un peu à la base de tout ça.
Mona : Il a parlé de nous avant que l’on soit signé sur une major. On avait enregistré notre premier album nous mêmes et en fait on l’a vendu à une major.
Spatsz : C’est ce qu’on appelle une licence. On l’a produit et la major s’est occupé de la distribution.

Et le son est quand même génial. Pour de l’autoproduction, c’était pas mal.
Mona : Oui, le son est vraiment bien.

Dernièrement, il y a eu des documentaires faits sur la scène postpunk/new wave en France et on se rend compte que selon les localités géographiques, cela se vivait de façons complètement différentes.
Spatsz : Bien sûr. Déjà il n’y avait pas Internet ou les médias actuels. Tout se passait dans les villes, dans les appartements. Par exemple, à Nancy, il n’y avait pas de labels. Il y avait une petite scène où on pouvait jouer de temps en temps. Le fait qu’il n’y ait pas de label engendrait le fait qu’il fallait en créer. Il y avait un côté pionnier. Il y avait beaucoup de choses à faire.
Mona : Pour nos premiers 45 tours, nous sommes allés voir le disquaire du coin. Il s’appelait Punk Records, il importait des disques anglais mais surtout américains. On lui a dit, on a une cassette, on veut faire un label avec toi. Il a pris le weekend pour réfléchir et il a accepté. Après on a enregistré sur un Revox. Il a dit : « Je connais un mec qui a un magnéto ! » On a fait nous mêmes les pochettes et ça a commencé ainsi.

D’ailleurs, ça portait bien son nom, Punk Records.
Spatsz : Lui était plutôt spécialisé dans le punk des années 60, Sky Saxon, The Stooges et tout ce qui correspondait aussi au psychédélique des sixties. Il a changé par la suite. Mais l’origine vient de là.

Merci pour ce moment et on est impatient de vous voir sur scène.
Mona : Génial.
Spatsz : Merci, à tout à l’heure !

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