Interview avec David Keenan, auteur de England’s Hidden Reverse

27 Juil 16 Interview avec David Keenan, auteur de England’s Hidden Reverse

Le livre de David Keenan, England’s Hidden Reverse, bénéficie enfin d’une traduction française grâce aux éditions Camion Blanc. Cet essai, publié au début des années 2000, ne se contente pas de retracer l’histoire de Coil, Nurse With Wound et Current 93 à travers des heures d’entretiens récoltées avec les principaux intéressés, mais nous parle aussi du Londres post-industriel et de la résurgence dans l’underground de l’époque de figures marginales et d’auteurs passionnés par l’occulte. Nous ne pouvions passer à côté d’une telle publication et en avons profité pour poser quelques questions à l’auteur, connu notamment pour ses articles dans le magazine The Wire.

Obsküre Mag : Quand as-tu découvert la musique de Coil, Current 93 et Nurse With Wound and qu’est-ce qui t’as donné envie d’écrire un livre sur eux ?

David Keenan : Il me semble que j’ai d’abord connu Nurse With Wound, probablement par le cercle des collectionneurs de disques où on pouvait voir régulièrement le « liste » de Nurse With Wound mentionnée. J’ai fini par me procurer une copie de Chance Meeting… et j’ai été totalement soufflé. Pour Coil, je n’étais pas fan de leurs premiers disques, je les connaissais mais je n’avais jamais accroché, c’est après la période Love’s Secret Domain que j’ai vraiment commencé à tomber amoureux de ce qu’ils faisaient, en particulier quand la série des Moon’s Milk (In Four Phases) est parue. Je pense que ce qu’ils ont fait de mieux c’était dans leur dernière période, et leur dernier enregistrement, “Going Up”, est pour moi leur chef d’œuvre. Avec Current 93, je crois que c’est la parution de All The Pretty Little Horses qui a attiré mon attention et toute la trilogie The Inmost Light. Je suis retourné ensuite vers des disques comme Of Ruine Or Some Blazing Starre et j’en suis vraiment tombé amoureux. Tibet n’avait pas son pareil pour présenter ce qui semblait être un monde parallèle complet et hautement personnel dans sa musique et son art, à l’époque du moins. J’avais toujours eu un sentiment curieux envers Current et les groupes qui y étaient associés auparavant, je suppose qu’il y avait quelque chose d’un peu sans saveur dans cette « réputation ». Quand j’ai commencé à faire mes recherches, j’ai senti une grande différence entre ce que faisaient C93, Coil et NWW et tous ces innombrables groupes affreux de folk apocalyptico-gothique européenne sous-industrielle à la Death in June et consorts. Ce fut en partie la motivation pour écrire ce livre, pour les sauver de cet amalgame et recontextualiser ce qu’ils font.

Le livre s’étend, cela dit, à toute la scène postindustrielle londonienne. Sont mentionnés HNAS, SPK, Konstruktivits, Whitehouse, Death in June, Nocturnal Emissions, 23 Skidoo et tant d’autres. Vous avez d’ailleurs interviewé de nombreux artistes pour cela. Quelle démarche avez-vous suivie dans l’écriture? Combien de temps cela a pris de rassembler tous ces entretiens? Pourquoi ce choix de rassembler toutes ces voix qui parfois ne se souviennent pas des événements de la même façon?

Cela a pris de nombreuses années. Je pensais qu’il était important d’inclure autant de voix que possible, ce fut une période révolutionnaire pour les arts underground et la culture DIY et le renouveau magick où tout s’est accéléré et cela n’avait jamais vraiment été traité sérieusement et sûrement pas avec la profondeur que cela méritait. J’ai voyagé dans tout le Royaume Uni pour rencontrer les principaux acteurs chez eux, j’ai vécu avec Coil à Weston-Super-Mare dans leur grande maison sur la côte, je suis resté avec Steve Stapleton dans sa ferme où il élève les chèvres et dans sa maison qu’il construit lui même à County Clare en Irlande du Sud. J’ai rendu souvent visite à Tibet dans sa maison de l’époque à Walthamstow à Londres. Inévitablement il y a eu des rapports ou des souvenirs qui diffèrent mais comment peut-on démêler le vrai du faux dans tout cela? Je pense que la façon dont on se souvient les événements correspond à ce qui s’est passé, même si cela contredit l’expérience d’un autre. Donc j’ai inclus des histoires contradictoires. Je pense qu’avec la dose de drogues, d’alcool, de vie explosive et de rituels entêtants, il est presque miraculeux que tant de souvenirs soient encore relativement intacts. J’ai des centaines d’heures d’interviews sur bandes, la plupart que l’on ne retrouve même pas dans le livre.

Pourquoi ce désir d’avoir mêlé les différentes évolutions dans la carrière des trois groupes? Leur musique était très différente et leur public aussi. Quels seraient les points communs entre les trois groupes en dehors du fait qu’ils ont travaillé ensemble à un moment?

 La première fois que j’ai interviewé Stapleton pour le magazine The Wire dans les années 90 c’était sa première interview majeure depuis qu’il avait tout simplement disparu. Je me suis senti très inspiré après cet article, il avait beaucoup parlé de son travail avec Tibet, Coil et les autres. Il est devenu clair qu’il faisait partie de ce réseau de musiciens et d’artistes qui s’échangeaient des informations et qui allaient contre les modes de l’époque, incluant des artistes oubliés et des occultistes honteux dans leur histoire « inversée ». J’ai ensuite écrit des articles sur Coil et Current 93 pour The Wire et les connexions étaient trop fortes. Il semblait que les trois groupes avaient réactivé une forme de courant historique à rebours qui est particulièrement anglais.

Comme le suggère le titre, le livre parle de l’activisme ésotérique et artistique caché de Londres, avec leur lot de drogues, de clubs gay, de squats et d’underground occulte, suggérant aussi que le lieu a joué un rôle majeur dans la créativité de ces musiciens. Quelle a été la place jouée par la ville de Londres dans leur musique?

Oui, c’est un livre sur les manifestations culturelles qui se déroulaient toutes à la même époque. Je pense que Londres a servi de paratonnerre, tous ceux qui n’y vivaient pas y avaient déjà été, une grande capitale qui offrait tout un tas d’opportunités que l’on ne trouve pas dans une petite ville en termes d’expérimentations sur les modes de vie, la sexualité, l’accès aux drogues, à la culture, etc. De plus, il y avait une histoire alternative à laquelle on pouvait se rattacher, une tradition du Londres occulte, un Londres qui se trouve juste en dessous de la surface, une ville magique peuplée par les fantômes d’écrivains et des artistes qui y ont été auparavant. C’est ce qu’un auteur comme Iain Sinclair a très bien documenté par exemple. Aujourd’hui je m’intéresse moins à m’inscrire dans des orthodoxies établies, même si elles sont magiques et ésotériques. Je m’intéresse plus à ce qui se passe en dehors de ces centres culturels, là où il est difficile de se connecter et créer des mythologies. Mais Londres était le centre, sans nul doute, et c’était abordé explicitement, en particulier par Coil (« Lost Rivers Of London ») et Current 93, même si leur mythe a pris dans toute l’Angleterre, c’était vraiment l’Angleterre telle qu’elle est vue de Londres. Même Stapleton, et c’est discutable, a ressenti l’effet de Londres sur sa musique, les aspects les plus urbains et claustrophobes laissant place aux drones extensifs de la musique de Cooloorta quand il a déménagé en Irlande.

Ces groupes ont embrassé, en particulier Coil, les aspects les plus sombres du monde, avec un intérêt pour le macabre, l’apocalyptique. Êtes-vous toujours attiré vers ces ténèbres et n’était-ce pas un endroit un peu dangereux à explorer ? A la fin du livre, on a l’impression que jouer avec les choses et les idées négatives apporte ses propres tragédies…

Oui, cela arrive. Balance a sûrement été consumé par sa propre personnalité publique. Mais je ne vois pas cela comme nécessairement tragique. C’était la façon de faire de Balance. Il est allé loin et cela comporte des risques. Principalement, les risques sont ceux de devenir une personnalité publique, de te penser comme ceci ou comme ça. C’est pourquoi la pratique de la magick a souvent mené à des impasses tragiques et pathétiques. Devenir un « magicien » devient juste une autre couche de personnage, une autre façon de justifier ton comportement et finalement une autre façon d’abandonner les responsabilités vis à vis de toi même au lieu d’y faire face, mais c’est là une autre discussion. Pour être honnête, j’ai été impliqué dans la scène occulte pendant des années et dire que celle ci est sombre c’est plutôt hilarant. Si seulement vous saviez, on est plus dans la comédie, le tragique, le triste, le pathétique, le maniaque ou le loufoque. Pas que je nie le fait qu’il y ait des praticiens sérieux. Et de grands écrivains et penseurs. Je suis toujours fasciné par la profonde perspicacité de gens comme Crowley, Achad, Ouspensky, Watts, Grof, Campbell, Jung, Jed McKenna et d’autres. Comme je l’ai dit dans ma postface cela dit, je n’ai pas encore rencontré un magicien praticien qui se revendique comme tel et qui a été capable de garder son bonheur le plus basique. Je crois que le problème c’est de s’auto-proclamer. Être silencieux sur ces choses là est une bien meilleure démarche.

Il y a beaucoup de références dans le travail de ces musiciens. T’ont-ils ouvert des portes que tu as ensuite explorées pour toi même ?

Oui, certains des artistes et écrivains mentionnés sont très proches de mon cœur. Je les ai lus et étudiés et me suis impliqué dans la culture du magick plus ou moins sur quelques décennies. Cela dit, ce n’est pas moi. Je suis méfiant  envers tout ce qui se rapproche de la mentalité de groupe et de tout ce qui me définirait en rapport à quelque sorte de sous-culture. Je prends ce qui est utile. J’adore Denton Welch. La musique de William Lawes. Les livres de Aleister Crowley. Le plus que je puisse dire c’est que je suis un écrivain et que tout se dirige vers ça.

Le livre a été d’abord publié il y a presque treize ans. Quel regard portes-tu sur ce travail aujourd’hui ?

Je ne regarde pas en arrière. Personnellement je n’étais pas motivé pour que le livre ressorte. Mais Strange Attractor sont super. Je savais qu’ils allaient faire un super boulot. Ils étaient passionnés et j’en avais marre des gens qui se plaignaient de ne pas avoir pu se procurer un exemplaire de la première édition. Mais j’aurais été tout aussi heureux de laisser faire et que le livre ait eu son existence en tant que one-off. Je suis fier de ce que j’ai fait mais ce n’est pas ce qui me préoccupe aujourd’hui.

Dans le dernier chapitre ajouté, tu suggères qu’en 2004, la mort de John Balance, la reformation de Throbbing Gristle et la nouvelle direction de Current 93 vers une musique plus commerciale ont marqué la fin de cette scène musicale. As-tu l’impression d’avoir écrit sur quelque chose qui a complètement disparu?

Je pense que c’était un soulèvement archétypal. Les traditions reviennent par vagues et par cycles. Elles émergent et disparaissent à nouveau. Je pense que cela reviendra. Pour le moment il n’en reste rien. Mais cela se manifestera sûrement de façon différente à l’avenir. Je regarde cette période avec fascination mais pas de nostalgie. J’attends sa future manifestation.

Pourquoi penses-tu qu’il y a eu aussi peu de livres sur la scène postindustrielle ? Est-ce dû aux sujets provocateurs abordés par le mouvement ? Était-ce important d’analyser l’œuvre sans la juger?
Je pense que l’imagerie peut repousser les gens et le style a la réputation d’attirer les crétins et les adolescents en colère mais je pense aussi que le plus grand art du XXe siècle est né de cette lutte et de traiter de cet héritage de la violence, de l’horreur, du totalitarisme et de ce que les êtres humains sont capables de faire les uns aux autres. J’ai moi même émis des jugements. Dans le cas de Whitehouse en particulier, je trouve d’une grande profondeur ce qu’ils font. Je suis fatigué des accusations qui vont de pair avec la tentative de parler de ces images et ce que Whitehouse fait. J’ai pensé qu’il était temps, dans cette édition, de faire front à ces critiques et insinuations. Whitehouse a produit l’un des arts le plus profond et radical du XXe siècle. Mais cela demande de grandes exigences.

Quelle serait la définition d’un bon journalisme musical selon toi?

Une écriture qui ne trahisse pas son sujet. Une écriture intelligente mais qui ne soit pas paralysée par un discours académique. Une écriture qui vient de l’intérieur. Une écriture qui est aussi vivante, excitante, provocante et stimulante que les sujets qu’elle aborde. Une écriture qui puisse s’apprécier tout autant. Une écriture qui évite l’idéologie, les idées préconçues et tout ce qui finit par des -ismes.

Depuis, as-tu travaillé sur d’autres projets de livres?

Je me consacre pleinement à la fiction aujourd’hui. Mon premier roman This is Memorial Device sera publié au Royaume-Uni chez Faber & Faber en février 2017. Il y aura une édition française plus tard dans l’année chez Buchet Chastel.

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http://www.camionblanc.com/

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