Ici d’Ailleurs : le label qui voit loin

11 Jan 12 Ici d’Ailleurs : le label qui voit loin

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #7 (janvier/février 2012, en kiosques depuis le 11 janvier), www.obskuremag.net publie cet extrait inédit (et militant) de notre entretien avec le fondateur du label Ici d’Ailleurs, Stéphane Grégoire, un type qui a plus surfé sur ses goûts et son feeling que sur quelle que mode que ce soit.
Au bilan : une vraie philosophie, un fond de catalogue sacrément beau (Matt Elliott, Third Eye Foundation, Bästard, Mein Sohn William…), et quinze ans d’existence au compteur en pleine mutation du marché de la musique. Une mutation souvent meurtrière pour les petites comme les grosses structures.

Obsküre Magazine : Quelles sont les difficultés auxquelles fait face aujourd’hui une structure telle que la vôtre et comment essayez-vous d’y répondre ? Comment voyez-vous muter le marché de la musique ?
Stéphane Grégoire : On est en mode survie, il ne faut pas se leurrer. Le marché est dans un état catastrophique car il est depuis trop longtemps entre les mains de personnes qui n’aiment pas vraiment la musique et qui s’en occupent comme on s’occuperait de boites de conserve. Le problème majeur vient de là. Les majors, depuis l’aune des années quatre-vingt, ne recrutent que du personnel issu d’écoles de commerce ; or s’il s’agit bien de vendre de la musique, il s’agit avant tout d’une histoire de passion, pas de chiffre d’affaires, de tableaux excel et de réunions-briefing et débriefing… On ne produit pas un artiste sur son potentiel de vente et une stratégie commerciale mais tout simplement parce qu’il vous fait vibrer et que la sincérité de son travail vous donne envie de l’accompagner et lui donner les moyens de s’exprimer. Enfin je dis « majors » car c’est plus simple de résumer ainsi, mais cela s’applique aussi à pas mal de maisons de disques (que je distingue bien des labels) qui n’envisagent que la musique sous le format business…
Il y aurait long à dire sur cette « industrie » du disque où certains magasins culturels ont pourri l’offre parce qu’ils appliquaient eux aussi la méthode des boites de petits pois – des têtes de gondoles de David Guetta par exemple, mais plus de choix par ailleurs -, où certaines personnes ont crié au loup sur le téléchargement pour mieux focaliser l’attention dessus et redéfinir un marché sans tenir compte, encore une fois, des désirs des musiciens ni des amateurs de musique.
L’idée étant comme à l’époque du CD et des vinyles – « le vinyle est mort », criait-on il y a vingt-cinq ans… – de faire passer des vessies pour des lanternes auprès du grand public… et à tous les coups, ça marche !
Et puis, pire que tout sans doute, les radios et télévisions qui balancent les mêmes daubes formatées et pathétiques à longueur de journées… À l’image de McDo et du fast food, nous sommes en pleine ère de la fast music. Pas moyen de se trouver dans un commerce sans se prendre de la musique à deux neurones, c’est de l’abrutissement de masse relayé in fine par la masse elle même… toujours le même système qui marche. C’est juste du nivellement par le bas. On en appelle juste au cerveau reptilien du consommateur potentiel… Mais c’est à l’image de notre société et donc, une partie grandissante de gens prend conscience de cela et veut avoir une approche différente. La musique n’est pas une industrie, mais un art et qui peut être populaire. Certaines personnes le savent et c’est pour elles que nous travaillons.
Notre avenir passe surtout par cette relation au plus proche entre ces mélomanes et nous, nous vivons parce qu’ils supportent les artistes que nous défendons. On vend de plus en plus en direct à de meilleurs prix et souvent avec des choses en plus. On travaille plus que jamais sur l’objet du disque, puisque si tu veux te le procurer gratuitement, Internet est là pour te l’offrir, parce que l’on s’adresse à un public amoureux de la musique et du disque et qui veut nous soutenir par l’’acte d’achat. Cela dit, on propose tous les formats parce qu’il n’y a aucune envie d’être élitiste et ne s’adresser qu’à ceux qui ont des moyens, le but étant de respecter autant notre public que nous respectons nos artistes. Plus tu as un discours sincère et digne, plus ta démarche est respectée au final. Cela prend toujours plus de temps mais c’est moins éphémère, il me semble que c’est le cas d’Ici, D’Ailleurs…
il y aura toujours une résistance, une opposition au mercantilisme de base. Nous n’avons jamais accepté par exemple que notre catalogue soit sur Deezer ou autres plateformes de ce type, car c’est de l’arnaque pure pour les labels et les artistes. Mais au delà de ça c’est surtout parce que cela ne répond pas à une valorisation culturelle de la musique. C’est juste un business plan établi par des gens qui n’ont rien à faire de l’avenir des artistes et de leur rémunération. Même si c’est bancal, c’est toujours de l’argent pris vite fait….
On ne bougera pas d’un iota notre approche artistique, le commerce ne nous le dictera pas ! Plutôt crever… donc un travail de niche, certes, mais de qualité. On a notre fierté.

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