Hypno5e – interview (bonus Obsküre Magazine #9)

14 Mai 12 Hypno5e – interview (bonus Obsküre Magazine #9)

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #9 (mai/juin 2012, en kiosques depuis le 11 mai), www.obskuremag.net publie cet extrait inédit de notre entretien avec les volubiles Gredin et Emmanuel Jessua, respectivement bassiste et chanteur / guitariste d’Hypno5e. Leur deuxième album est une violente explosion dans le paysage du metal français.

Obküre Magazine : Cinq ans séparent Des deux l’une est l’autre d’Acid Mist Tomorrow… qu’avez-vous fait durant ce laps de temps ? Sur combien de temps s’est étalée l’écriture d’Acid Mist Tomorrow ?
Gredin : Après Des deux l’une est l’autre, Manu nous a proposé beaucoup de riffs acoustiques afin de créer un set pour Hypno5e mais ce n’était pas totalement satisfaisant. Pour effectuer une scission entre les deux projets, on a baptisé le groupe A Backward Glance On A Travel Road et avons publié les chansons gratuitement sur Internet. Les retours du public ont été au-delà des attentes et on a donc décidé de matérialiser l’album, en prenant soin de  fabriquer un bel objet. On a tourné en Europe et en Inde : jouer assis, parfois sans même transpirer… ça a été un incroyable changement pour Hypno5e! Pour Acid Mist Tomorrow, tout s’est fait sur deux ans, entre les prises de son, le mixage, la sortie presque mondiale, on a essayé de faire les choses au mieux. L’écriture a été réalisée rapidement car Manu avait une bonne centaine de riffs, puis Thibault l’a aidé à les mettre en place dans un ordre cohérent. On s’est alors réuni pour écouter les morceaux un par un et décider si l’unité de chaque chapitre était respectée. A Backward Glance On A Travel Road, qui n’était au départ pas un vrai groupe, nous a un peu dépassé et c’est sûrement cela qui a ralenti la sortie d’Acid Mist Tomorrow.

L’enregistrement est une étape déterminante pour un disque, comment s’est passé celui-ci ? Avez-vous dû faire face à certaines difficultés ? Si oui, lesquelles ?
On a pris le temps de faire les choses, on ne s’est pas risqué à expédier le processus studio en quelques jours pour à la fin regretter certains choix. On a retouché certaines structures jusqu’au mastering, qu’on a fait en janvier 2012. Zool, du studio Le Chêvre, nous a beaucoup aidés et orientés ; on a fait beaucoup de réamplifications en enregistrant quasiment toutes les guitares en son clair pour les repasser dans plusieurs amplis, pour être sûrs du son qu’on voulait leur donner. On vient du Sud, on fait les choses lentement, mais sûrement.

Vous souvenez-vous de l’état d’esprit dans lequel vous étiez lorsque Acid Mist Tomorrow était enfin pressé, prêt à être distribué ?
On les a reçus juste avant la première date de la tournée en février, j’ai déballé mon premier CD d‘Acid Mist Tomorrow dans le camion sur l’A75. Ça faisait tellement longtemps qu’on avait fini de l’enregistrer que je me suis senti soulagé d’enfin le voir entre mes mains. Les commandes sur Internet commençaient à s’amonceler et ceux qui avaient précommandé leur exemplaire commençaient à râler. Dès notre retour de tournée il a fallu tout envoyer d’un coup, deux jours ne furent pas de trop pour accomplir cette tâche ! Je ne l’ai toujours pas écouté, il m’a bien assez usé les oreilles avant de partir au pressage. Je l’ai entendu résonner pendant deux ans dans toutes les situations de voyages possibles : paysages du nord, paysages du sud, montagnes, plaines, déserts, forêts, voitures, camions, trains, avions… Je trouve qu’Acid Mist Tomorrow passe bien en toutes circonstances, chaque arrière-plan donne un nouveau relief à la musique et pour moi, c’est le signe que c’est un bon album !

Votre musique est une catharsis, quels sont les démons que vous tentez d’expulser ?
Manu : Toute création pour moi doit suivre un processus de mise en danger et faire appel à des blessures innommables, toute création est réussie à partir du moment où elle parvient à les nommer. Nous ne cherchons pas à expulser des démons mais plutôt à les exprimer, et si démons il y a, qu’ils restent en nous.

Aussi, elle emprunte parfois la rage du punk hardcore tendance holy terror (le chant surtout). Possédez-vous des accointances avec cette scène ?
Gredin: Pas vraiment, dans le groupe il n’y a que moi qui écoute de la musique violente. J’ai fait partie de beaucoup de groupes punks (N.D.L.R. : Accident, Prohiber) mais la seule facette du punk hardcore qui se retrouve dans Hypno5e est la spontanéité. On fait les choses telles qu’on les sent sans se soucier du regard des autres, on fait du hors-format et des mélanges improbables pour d’autres, mais on s’en fout. Je trouve que la violence d’Hypno5e réside plus dans le tout de l’album plutôt que dans un simple blastbeat ou un tempo relevé. On ne se contente pas d’une violence de surface dont se satisfont le grindcore ou le brutal death, on vise une violence plus profonde, plus élaborée. Si on se sent touché par la musique sans qu’elle ait eu à user d’artifices préétablis on considère que le but est atteint, on n’y touche plus.
Manu : Pour être honnête, je n’écoute ni de metal ni de punk hardcore, et ne connais pas la scène holy terror. Personnellement, j’écoute très peu de musique, essentiellement de la musique classique. Il me semble que tout acte de création ou de composition doit se libérer naturellement ou non, de toute influence extérieure. Créer est un chemin vers l’intérieur. Si notre musique est éclectique c’est parce qu’on fait appel à plusieurs étapes différentes dans la composition, car chaque partie se justifie, chaque chose que l’ont veut retranscrire dans un titre fait appel à des modes d’écriture différents.

Acid Mist Tomorrow peut être perçu comme un « livre sonore », parsemer sa musique de lectures est-il une manière d’orienter l’auditeur, de le guider vers une meilleure compréhension de l’œuvre ?
L’évocation de la structure d’un film ou d’un livre dans la construction de notre « œuvre » résulte du fait que rien ne peut être gratuit et que tout trouve justification. Chaque succession de sons, de ce à quoi il fait appel dans nos sentiments, est construit pour arriver à un point final. Ce point final est la beauté, l’émotion éprouvée face à une chose qui nous échappe, quelque chose d’indéfinissable, mais qui nous renvoie à notre moi profond, à ses blessures, à ses désirs et regrets… En ceci, un parcours se dessine naturellement dans notre disque, un parcours qui fait appel à plusieurs personnages, celui de ma voix, celui des différents samples, etc. On ne cherche pas à guider le pas de nos auditeurs. Chaque oreille posée sur nos disques sera une interprétation nouvelle donnée à une somme d’éléments qu’on aura choisi de mettre ensemble. Notre musique est nourrie de notre expérience personnelle, elle est surtout en rapport avec le voyage, et la construction imaginaire que le voyage produit, la puissance évocatrice des souvenirs produit lors de ceux-ci. Nous ne racontons pas les choses, nous ne faisons que les évoquer, et c’est une manière pour nous d’essayer de toucher à quelque chose de plus universel. Alors, oui, on entretient un rapport très étroit avec le cinéma, et la construction de l’image, dont on se sert pour nos compositions et pour structurer nos albums.

Si nous considérons Acid Mist Tomorow comme un voyage initiatique, quelles en seraient les étapes ?
C’est le parcours d’un personnage que l’on suit d’une étape à une autre. Sur Des Deux l’une est l’autre, c’était un personnage confronté à la fin de quelque chose. Dans « Remords Posthumes » (N.D.L.R. : dernier titre du premier album), c’était le constat d’une perte, le constat d’une étape révolue pour ce personnage. Le nouvel album reprend le parcours de ce personnage, qu’on utilise comme vecteur pour signifier nos idées et sensations. Il s’ouvre sur « Acid Mist Tomorrow », qui parle de la mise à mort d’un homme. Cet album suit un chemin brumeux où tout est flou, sans aucun repère, une sorte de traversée de la vie à la mort. Un homme traverse une route, une route qui ressemble à un éternel présent. Une route qui pourrait être associée à la Géhenne, la vallée de la mort. Ce chemin parle de l’impossible, l’impossibilité d’être. C’est un disque autour de cette fatalité qui va conduire le personnage jusqu’à l’obscurité la plus totale (« Brume Unique Obscurité »). Le sentiment de fatalité autour duquel s’articulent les émotions et sensations les plus fortes d’un homme, où, dans la contrainte de ce triste constat, les plus grandes choses se produisent. Une fois ce constat de l’impossible effectué, le regard sur le monde peut réellement exister.

Chose rare, la presse peine véritablement à poser des mots sur votre musique, à la préciser. Et vous ? En deux ou trois phrases, comment la définiriez-vous ?
Gredin : L’idéal serait de s’affranchir de toutes ces étiquettes et de dire qu’on fait simplement de la musique. Les étiquetages créent des cantonnements et empêchent certains d’écouter les sons désignés par des étiquettes qu’ils n’apprécient pas, c’est absurde, des raccourcis malheureux car restrictifs. Zappa disait qu’on ne peut pas être heureux si on ne peut pas écouter tous les genres de musique, il n’avait pas tort. Celle d’Hypno5e se nourrit de tout notre passif musical, que ce soit dans les disques de musique classique qu’écoute Manu ou dans les écoutes « accidentelles » de tubes techno que les radios diffusent. Toute expérience musicale peut être une influence, même involontaire. Cela explique le fait qu’on nous compare à tout un tas de groupes que nous ne connaissons pas nommément. Remarque, c’est amusant de découvrir par la presse des styles qu’on ne connaissait pas, il y a des styles déconcertants et pas encore bien définis comme le djent ou des styles complètement ridicules comme le crabcore, on en apprend tous les jours bien que parfois ce soit vide de sens.

La littérature semble être une matière d’inspiration où vous allez puiser pour mettre en forme votre musique. Quels mouvements artistiques vous servent de base de travail ? La période d’avant-guerre semble vous intéresser, celle de Brecht et du mouvement expressionniste…
Manu : Le début du XXe siècle est une période qui nous influence énormément dans la manière d’approcher le processus de création. Cette façon de vouloir raser toute présence du passé ou quelque influence que ce soit. J’ai aussi une affection pour la génération beatnik de Kerouac, Ginsberg ou Burroughs. Un de mes auteurs de référence est Bataille, et son Bleu du ciel, que je trouve bouleversant et qui a pas mal influencé l’écriture d’Acid Mist Tomorrow, notamment dans des titres comme « Story Of The Eye ». J’attache également une grande importance à la littérature latino-américaine, à des poètes comme Cesar Vallejo, ainsi qu’au réalisme magique de Julio Cortazar ou Juan Rulfo. Je ne peux évidemment oublier Artaud et Breton qui ont traversé notre premier album et dont les écrits résonnent dans chacun des titres de Des deux L’une est l’autre.

Le mot de la fin, c’est pour vous !
Je crois que le plus important est de rester curieux, de laisser s’envoler les préjugés pour outrepasser les limites. Une petite note bibliographique pour les lecteurs d’Obsküre : Conversations avec John Cage de Kostelanetz, ce sont des extraits d’interviews de John Cage où le plus gros de la philosophie de cet artiste hors-pair est dévoilé simplement… une grande référence.

 


 

 

 

 

Be Sociable, Share!