Henry Miller – Crazy Cock – l’avis de Mary Dearborn

01 Oct 13 Henry Miller – Crazy Cock – l’avis de Mary Dearborn

 

Mary V. Dearborn est américaine, diplômée en littérature comparée à l’Université de Columbia en 1984, cette auteur de critiques analyse avec finesse l’œuvre de Miller (une biographie, une préface pour Crazy Cock et une autre pour Moloch)… Au sujet du second roman de Miller, elle a rédigé une préface précise et sensible à la nouvelle édition de Crazy Cock chez Belfond Vintage. À l’occasion de l’article et de la chronique publiés dans notre Obsküre Magazine # 17, elle a répondu à nos questions avec chaleur et humilité. Trouvant nos questions intéressantes, elle s’est étendue plus que ce qui était prévu, délaissant pour un petit moment son travail. En effet, après avoir étudié la vie de Peggy Guggenheim, elle écrit actuellement une biographie consacrée à Ernest Hemingway.

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre Magazine : Pourquoi l’amour entre Hildred et Vanya nous dépasse-t-il tous : est-il à ce point incompréhensible ou insaisissable ?

Mary Dearborn : On ne peut pas pénétrer dans cette passion entre Hildred et Vanya parce que Henry Miller ne pouvait pas non plus y toucher. Vous devez bien comprendre qu’à cette époque personne n’assumait de manière flamboyante l’homosexualité, et ce surtout dans l’éducation stricte, bourgeoise, d’Henry Miller. Il était totalement abasourdi par le fait que deux femmes puissent s’aimer l’une l’autre, ça le mystifiait et en même temps, il trouvait ça absolument fascinant, à ne pas confondre avec une éventuelle excitation comme on aurait tort de le croire. Et pourtant, il avait assez de distance pour saisir que son incapacité à admettre cet amour entre ces deux femmes allait être la source de son art. C’est là qu’était le roc qu’il allait devoir franchir pour lancer sa carrière. Hildred et Vanya l’ont profondément cassé, fait tomber plus bas que terre, et lorsqu’il s’est relevé, c’est devenu de la littérature.

En quoi Henry Miller était-il le mieux placé, le bon mec au bon endroit, pour rendre compte de la vie dans le Village, à New York au cours des années trente ?

Paradoxalement, je pense qu’il était le mauvais mec au bon endroit ! Henry venait d’une famille profondément middle-class et la vie de bohème, il n’y connaissait pas grand chose. Mais c’est précisément parce qu’il était hors du sujet qu’il a su découvrir sa voix. Il était hors de cette société, y compris de la bohème, et c’est ce qui lui a permis de développer un style si hautement ironique, un point de vue bien amer parfois. Cette façon de voir distinguera alors ses meilleurs travaux. N’oubliez pas : Tony ne fait que regarder Hildred quand elle travaille dans ce bar clandestin, il ne la rejoint pas au milieu de la foule.

Quel est l’apport principal de Miller à la littérature mondiale ? En quoi Crazy Cock est-il toujours moderne ?

Henry Miller a vraiment pris ses marques en redonnant de la vigueur à la langue anglaise. Nous voyons dans Crazy Cock un grand écrivain qui trouve sa propre voix, ce qui est un sujet intemporel. Aborder la vie en partant du mauvais côté, des couches les plus basses de la société n’était pas une méthode très américaine à l’époque et c’est ce qui a rendu Miller si novateur [NDR : à l’inverse, l’Europe était habituée au roman picaresque dans lequel des auteurs de bonne société décrivait à des lecteurs de bonne société, l’ascension d’un anti-héros, des bas-fonds aux sphères de pouvoir]. Ces livres traitant d’Henry, June et Jean, de ce Crazy Cock à Tropique du Capricorne et à la trilogie « Sexus », « Plexus », « Nexus » (soit La Crucifixion en rose) n’étaient pas des romans, et pourtant ce n’étaient pas non plus des autobiographies ou des Mémoires. C’étaient des confessions, Miller a pris sa vie et l’a transformée en une forme quasi fictionnelle, de son propre chef. Ne passez pas à côté de la présentation qu’a fait Miller de son Tropique du Cancer (et qui est valable pour le reste de son travail) : « une insulte prolongé, un crachat dans le visage de l’art, un coup de pied au cul de Dieu, de l’Homme, du Destin, du Temps, de l’Amour, de la Beauté… ce que vous voulez. »

Ce n’est pas une devise moderne, ni même post-moderne… Pour Miller, c’est une vérité éternelle, intangible.

HENRY MILLER

Crazy Cock (Belfond Vintage) (2013)

http://www.belfond-vintage.fr/

Be Sociable, Share!