Helen Money – Interview au TINALS

27 Juin 16 Helen Money – Interview au TINALS

La performance de Helen Money lors de la quatrième édition du festival This is not a Lovesong reste sans hésitation le moment le plus fort de la dernière soirée, tout comme le concert survolté des Irlandais de Girl Band. Seule sur scène, Alison Chesley, alias Helen Money, manipule son violoncelle avec autorité et intensité, semblant lui trancher la gorge avec l’archet ou se recroquevillant sur lui, telle une créature à deux têtes, invitant à une introspection déchirante. Basé en grande partie sur des titres de son prochain album, Become Zero, à paraître en septembre, le concert nous a fait plonger plus avant dans les ténèbres et leur indicible beauté, alternant férocité et tristesse (écouter le touchant « Blood and Bone »). Une musique viscérale, émotionnelle, hantée par la mort des parents de l’artiste, qui ont inspiré l’écriture de ces nouvelles pièces sonores.

Crédits photos : Philippe Cruveilher et Christophe Lapassouse

ObsküreMag : Dois-je t’appeler Helen ou Alison?

Helen Money : Je sais que ça prête à erreur, mais appelle moi juste Helen. C’est le nom que j’utilise pour la scène mais je me rends compte que c’est très confus pour les gens. On va donc essayer d’être le moins confus possible.

Nous allons te voir jouer ce soir au festival TINALS. Quand j’ai vu le programme avec ton nom, j’étais ravi car j’avais écrit avec enthousiasme sur tes albums. Est-ce que tu fais souvent ce genre de festivals plus pop/rock ou est-ce que tu joues plutôt dans la scène expérimentale?

Je ne me vois pas comme une musicienne expérimentale. Je viens plus du rock et les gens qui me suivent le plus viennent de la scène métal. En général, quand je fais des tournées, ce sont des salles de rock plus petites sauf quand je fais la première partie de Shellac. Dans ce cas là, les salles de concerts sont plus grandes.

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© Philippe Cruveilher

Tu te produis seule avec le violoncelle, donc d’abord peux-tu juste nous dire quand tu as commencé cet instrument et pourquoi tu l’as choisi et tu lui es restée fidèle?

J’ai commencé à huit ans. J’allais à l’école à Los Angeles et tu devais jouer dans un orchestre quand tu avais cet âge là. J’avais choisi le violoncelle et ma mère m’avait aidé. Puis j’en suis tombée amoureuse. Il y a eu des périodes où je ne voulais plus jouer mais j’y suis toujours revenue. Pendant une de ces pauses, je me suis vraiment passionnée pour le rock, j’allais voir les Minutemen, Meat Puppets et tous ces groupes signés sur SST. J’adorais Bob Mould, les Who. Dans les années 80, je suis donc allée voir beaucoup de concerts, puis j’ai décidé de revenir à l’école de musique classique. Et ensuite je suis revenue au rock mais en tant que musicienne, ce que je n’avais jamais fait avant. Pourquoi je suis restée sur le violoncelle? Je pense qu’il fait juste partie de moi, de la façon dont je m’exprime. Je crois qu’après un certain point, il n’y a plus de choix, surtout quand on a investi tant de temps dans quelque chose. Aujourd’hui c’est comme un ami. Je suis heureuse avec cet instrument et je ne jouerai rien d’autre.

Et tu joues toujours avec le même violoncelle?

Oui. J’avais un violoncelle vraiment pas terrible, même quand j’étais en enseignement supérieur. Dans les années 90, le groupe dans lequel je jouais Verbow a été signé sur un label. C’était l’époque où tous les groupes signaient sur des labels. Ils avaient beaucoup d’argent. Ils nous ont donné une avance et j’ai pu m’acheter un bon violoncelle. C’est le seul que j’utilise. Peut-être un jour je ferai l’acquisition d’un nouveau mais j’aime beaucoup celui ci, c’est mon pote. Je ne saurais pas comment jouer sur un autre.

Tu as donc eu ce parcours dans le rock, quelles furent les étapes avant que tu trouves ton style particulier avec l’instrument? Est-ce que ce fut long?

Cela a été assez naturel. Je jouais dans Verbow puis nous avons splitté vers 2001. Nous faisions une musique à la Bob Mould. Nous jouions très fort mais c’était très mélodique et très rythmique. J’aimais beaucoup ça. Après la séparation, je ne voyais pas comment j’allais trouver un autre groupe dans lequel je pourrais jouer ce que je faisais avec Verbow. A ce moment là, j’ai composé ma propre musique. Puis cela a évolué doucement, d’abord j’ai fait un disque, puis j’ai commencé à faire des tournées. Et la chance a fait que j’ai pu continuer et je m’y suis tenue. Je me sens vraiment chanceuse en ce sens là.

Est-ce que la technologie, l’évolution des samplers et des pédales d’effets a joué un rôle important?

Oh oui. Quand j’ai commencé à composer, je n’avais qu’un lecteur 4 pistes. Quelqu’un a dû me parler du looper. Ce devait être en 2005, et j’ai réalisé que je pouvais mettre une bande son dans le looper, puis j’ai compris que je pouvais construire une chanson. Quand j’ai commencé, je faisais comme Zoë Keating, je superposais les boucles. Aujourd’hui, c’est un instrument. Je joue une partie du morceau et je travaille dessus, mais c’est vraiment comme un groupe. Je ne pourrais pas faire ce que je fais sans ces outils, donc ça a été un apport énorme pour moi.

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© Christophe Lapassouse

Il y a non seulement les samplers, les boucles, les pédales d’effets mais aussi les pistes préenregistrées, avec du piano par exemple ou des percussions. Donc il y a toute une « machinerie » à gérer. Est-ce qu’il reste un espace pour se laisser aller dans la musique et échapper à la concentration que toutes ces manipulations demandent?

Si je suis très fatiguée, je dois penser comme si j’étais aux commandes d’un avion. En général, je n’appuie sur les pédales qu’à des moments précis et c’est comme appuyer sur les touches d’un clavier. C’est comme si cela faisait partie de la musique, donc je me laisse vraiment porter par la musique quand je joue. Puis ça fait tellement longtemps maintenant, c’est devenu naturel.

Il y a une autre artiste qui se produit en solo avec le violoncelle et qui a développé un style très personnel avec ses pédales et ses boucles, c’est Julia Kent. As-tu pu être inspirée par d’autres violoncellistes ou tes influences viennent-elles vraiment du rock?

Elles viennent vraiment des groupes de rock. J’ai entendu parler de Julia Kent mais je ne l’ai pas encore vue sur scène. J’aime beaucoup ce qu’elle fait. Mais ce sont plus les guitaristes que les violoncellistes qui m’inspirent. Cela peut sembler vieux jeu, mais le son de Jimi Hendrix est si beau. J’aime les sons intéressants, mais pas forcément le violoncelle.

Quand tu travailles sur une pièce musicale, tu commences par un son, une mélodie, un rythme?

Un son, toujours. C’est probablement la raison pour laquelle j’ai toutes ces pédales. Car je recherche un son qui va me plaire.

Juste pour revenir sur les albums que tu as faits en tant que Helen Money. Même si c’est considéré comme un projet solo, tu as en fait collaboré avec d’autres musiciens sur les disques. Est-ce que Helen Money c’est un espace ouvert?

C’était mon intention de départ, mais je n’ai jamais joué sur scène avec quelqu’un d’autre dans le cadre de Helen Money. En ce moment, je réfléchis sérieusement à ajouter quelqu’un qui peut jouer du piano ou qui déclenche des sons. Cela me plairait. Mes pédales me vont bien mais j’aimerais intégrer quelqu’un pour m’aider à jouer les morceaux.

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© Christophe Lapassouse

Peut-on revenir sur le dernier album avec Jarboe. Penses-tu que sa façon d’utiliser le chant et d’expérimenter avec la voix trouve des échos avec ta façon de jouer du violoncelle? Et comment ce sont faites les combinaisons de vos deux univers?

Elle est venue vers moi pour me le proposer et la façon dont nous l’avons fait, c’est qu’elle a écrit trois morceaux, j’en ai écrit trois. Elle a ajouté des sons sur deux de mes chansons et j’en ai ajouté sur deux des siennes. Ce qu’elle a ajouté c’était parfait. On a dû retravailler un peu ce que moi j’avais ajouté. Mais tout a très bien fonctionné. Elle apprécie ma musique et j’apprécie la sienne. C’était très simple. On s’est envoyé des fichiers car nous sommes loin l’une de l’autre.

Du coup, vous n’avez pas joué ensemble physiquement?

Si, nous avons fait une tournée ensemble.

Vous avez travaillé sur des nouveaux morceaux ensemble?

Non, c’était centré principalement sur sa musique. On a travaillé des arrangements pour ses morceaux. Par exemple, on a refait « Seizure » qui se trouvait sur l’album qu’elle avait fait avec Neurosis. C’était très épuré, presque acoustique par moments. C’était intense. Elle est incroyable sur scène, et le violoncelle colle bien à sa voix. Ce fut un privilège de jouer avec elle et de la voir.

Tu as aussi travaillé en tant que musicienne de studio pour des artistes d’univers très variés. Avec lequel tu as appris le plus?

Peut-être avec Mono car ils ressentent leur musique si intensément. J’ai joué sur trois albums. Sur le premier il y avait un quatuor à cordes. Sur le second il y en avait encore plus et sur le dernier il y avait carrément tout un orchestre de cordes. Quand Taka venait vers nous pour nous dire comment il voulait que ça sonne, il disait quelque chose comme « j’aimerais que cela sonne comme une montagne triste ». Je trouvais que ces images poétiques c’était une très belle façon de jouer de la musique. Ce n’était pas classique. C’est ce que j’aime chez les musiciens rock. Ils n’écrivent pas la musique, ils créent et en parlent. J’ai appris beaucoup en les regardant travailler. Puis je suis partie en tournée avec eux. J’ai vu leur éthique de travail, comment ils se préparent aux concerts. J’ai aussi appris beaucoup de mon travail avec Steve Albini. C’est un grand ingénieur du son. Mais on apprend de tous les gens avec lesquels on joue, la façon dont ils travaillent te fait forcément penser à la manière dont tu fonctionnes toi même.

Et tu as collaboré avec des gens tellement différents !

Oh oui !

J’ai lu que tu avais joué avec Morrissey !

Avec Verbow, on avait fait sa première partie, mais je n’ai jamais joué avec lui !

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© Christophe Lapassouse

En parlant de cette façon de travailler avec Mono et de ces images, est-ce que tu es visuelle dans la façon dont tu fais de la musique?

Je suis plus dans le sentiment, plus que des images. J’apprécie les arts visuels, mais je ne le suis pas.

D’un côté, on a tes concerts solo. De l’autre côté les albums sont souvent faits avec des collaborateurs, comme s’ils s’agissaient de concepts. Est-ce que tu travailles le studio et le live de façon très différente? Est-ce que Helen Money serait plus un projet solo pour la scène et les albums ne seraient là qu’en tant que concepts, que projets collaboratifs?

Non, quand je compose, je joue et j’ai la même installation que celle que l’on voit sur scène. Le prochain album a été enregistré sur bandes, je n’avais pas beaucoup d’éléments et de sons digitaux. J’ai voulu travailler de cette manière et j’ai travaillé avec un ami, Will Thomas, qui fait beaucoup de musiques ambient. Il est très bon en sampling et pour trouver des sons intéressants. C’est principalement mes chansons avec des effets qu’il a rajoutés. Parfois il samplait mon propre violoncelle. A des moments, je me suis dit, mais comment je vais faire pour jouer ça sur scène? Et il m’a répondu que ce serait des versions différentes. Quand j’ai fini l’écriture du disque et que j’ai travaillé sur le live, ce n’était pas pareil mais dans l’ensemble les morceaux restent proches entre le disque et les concerts.

Pour quand l’album est prévu?

Pour le 16 septembre.

Donc tu vas jouer des chansons de cet album?

Oui, ce sera un set assez court ce soir, mais presque tout se trouve sur le nouveau disque.

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© Christophe Lapassouse

L’album aura aussi des invités?

Jason Roeder toujours aux percussions, et Rachel Grimes qui joue sur un morceau. C’est assez similaire à ce que j’ai fait jusqu’à présent, mais les soundscapes, eux, changent.

Si l’on revient sur ton premier album solo en 2007 et ce que tu fais aujourd’hui, y vois-tu une évolution personnelle?

Oui, je crois que ça continue à devenir de plus en plus sombre. Je ne crois pas toujours en l’espoir. Mais je suis moins intéressée par le fait d’écrire quelque chose de beau. J’ai commencé à jouer avec un médiator de guitare et je sens à présent que je peux jouer ce que j’ai envie.

Oui, les deux morceaux que j’ai entendu du prochain album sont très mélancoliques et très sombres.

Je suis désolée.

Oh non ce n’est vraiment pas un problème pour moi. Au contraire ! Pour toi, la bonne musique est souvent de la musique sombre?

Oui, je trouve la musique introspective plus intéressante, même s’il peut y avoir de la musique joyeuse de qualité. Je ne sais pas pourquoi je suis plus attirée par ça.

Merci à Christophe et Philippe pour leurs photos.

Leurs sites pour plus d’images https://www.flickr.com/photos/52134693@N04/

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