Haruki Murakami / Kat Menschik – Birthday Girl

27 Nov 17 Haruki Murakami / Kat Menschik – Birthday Girl

Belfond, en plus d’assurer avec passion son rôle d’éditeur français des livres d’Haruki Murakami (après le Seuil) depuis maintenant plus de quinze ans, poursuit son offre de beaux ouvrages aux passionnés de littérature et d’illustrations.

La collaboration entre Kat Menschik et l’auteur japonais se prolonge avec un quatrième texte sublimé par ses dessins. Birthday Girl (バースデイ・ガール Bāsudei gāru) est une nouvelle publiée en 2002, présente dans le volume Saules aveugles, Femme endormie, où elle apparaissait alors sous le titre « Le Jour de ses vingt Ans ». Un gros travail de réorganisation attend les lecteurs fidèles de l’écrivain aux multiples textes, de façon à ramener son travail à sa chronologie initiale et à établir une liste raisonnée de ses textes (mais ça et là, sur le net, on trouve ces tableaux et les fans ont leur propre facebook).

Mais de ça, il n’est pas question ici, puisque, comme pour les trois autres volumes publiés, nous tenons un objet étrange, beau livre et nouvelle (bien plus que roman court à l’anglo-saxonne), remarquable dans ce qu’il produit de nouveau par rapport aux publications antérieures.

Sortir une nouvelle de son recueil pour la publier dans une revue est une chose. Faire un tirage à part en est une autre.

En effet, une fois lu ce « Birthday Girl », le lecteur ne tournera pas une page pour s’enfiler un autre texte de Murakami dans la foulée. Du coup, la dernière phrase est appelée à résonner : « Un seul. Ensuite, il vous sera impossible d’en changer. » Le pronom personnel va alors fortement s’ancrer dans le lecteur (alors qu’il désignait au départ la jeune femme dont on suivait le parcours) ; la formule impersonnelle crée une distance forte avec une sorte de déité non-présente (celui qui prononçait cette phrase plus tôt) ; l’emploi du futur de certitude renforce l’impossible changement. La traduction d’Hélène Morita renforce l’idée de boucle (puisque cette phrase, nous l’avons lue précédemment dans le texte) et entraîne de nouveau l’écrit de Murakami dans sa dimension la plus universelle : celle de contes pour adultes (les contes sont-ils vraiment pour les enfants), installés dans une modernité quotidienne où le bizarre confine au fantastique.

Ces derniers mots posés, Kat Menschik étale une dernière pleine page : une main en gros plan, fortement éclairée, laisse tomber une très grosse poignée de poudre. Poudre aux yeux, drogue, poudre de perlimpinpin ou encore sable du marchand nocturne. Le rêve et l’hallucination renvoient aux meilleurs de Caroll et de Wilde.

Dans ce récit, l’action se déroule dans un restaurant italien de Roppongi. Deux serveuses, un floor-manager, un directeur et un propriétaire, cloîtré dans sa chambre du cinquième étage. Chacun vaque à sa tâche, sans réellement observer ni les clients, ni ses collègues. La vie n’est pas là.

Et puis, tout bascule avec une coïncidence trop forte pour être honnête.

La jeune fille, obéissante (ce thème est toujours fort chez Murakami), se voit contrainte de monter apporter la desserte du plat au propriétaire, le soir de ses vingt ans. Alors, la servilité fait place à l’obéissance, et la politesse donne droit à un don. La vieille fée masculine prend le souhait et l’exauce.

Fin de l’histoire première, nouvelle bascule dans un récit cadre qui ne dit pas son nom, résumé de l’action pour une narratrice surgie d’on ne sait où, et morale absente, à formuler par le lecteur lui-même.

Les nouvelles de Murakami condensent son art : pas de verbiage, moins de cabotinage (à peine cite-t-il Charles Dickens), un essentiel dans le jeu avec les attendus du lecteur et les stéréotypes.

Les illustrations forment une nouvelle peau au texte. Évidemment, Kat se garde de donner son interprétation du vide laissé par Murakami.

En revanche, elle a le don nécessaire pour glisser à son tour hors du temps et de l’espace ses références visuelles. Filles de publicité aux yeux trop roses pour être honnêtes, succession de chiffres en colonnes, comme si cela avait un sens après tout (ajoutons qu’un an avant sa parution, le groupe Ladytron avait intitulé son premier album du nombre 604, choisi comme numéro de chambre et que la Kia-Peugeot 604 a été distribuée en Corée, mais sans grand succès ). L’immeuble hôtel se fait lisse, en rose et orange, les cheveux féminins ne cessent de tomber, cachant et révélant à la fois, les peaux se couvrent de failles, marbrées sur la chair. Les gros plans disent le besoin, la nécessité d’observer pour se souvenir, pour encrer l’Instant, superposant au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans ce récit cotonneux des plans les uns aux autres. Mosaïque de bulles ou de fragments sur un corps, verre de vin, plantes et visage découpé. Une vie réussie ? La formule est tellement creuse, qu’elle ne peut s’exhiber que sur ces dessins de type papier-peint, images publicitaires, beaux visuels qui camouflent, qui se vident de signification. Puisque « Le temps joue un rôle prépondérant dans cette affaire », Kat fait surgir les temporalités (ces chiffres qui se construisent, déconstruisent) et les dessous inconscients qui animent chacun de nous. Le Destin ainsi mis en branle par le vœu pourra-t-il en dernier ressort être modifié ? Et, la jeune fille devenue femme, voudra-t-elle reprendre sa vie en mains ?

Birthday Girl

Haruki Murakami et Kat Menschick

Traduit par Hélène Morita

72 pages, 27 illustrations

La page sur le site de belfond.fr

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