Guy Maddin – Interview Bonus Obsküre Magazine # 26

11 Nov 15 Guy Maddin – Interview Bonus Obsküre Magazine # 26

La chambre interdite découle du projet Séances, une tentative sous forme d’installations, de performances et de réalisations de raviver l’esprit de films disparus dont il ne reste parfois que le titre. Périple fantasmatique dans l’histoire du 7e art, il s’agit sûrement d’un des films les plus ambitieux du canadien Guy Maddin, épaulé à la réalisation par Evan Johnson. Voici quelques extraits de notre entretien non publiés dans le numéro 26 d’Obsküre. La rencontre a eu lieu les 11 et 12 septembre derniers lors de l’Etrange Festival. Nous en profitons pour revenir sur d’autres classiques du maître d’un cinéma surréaliste, expressionniste, sensoriel et définitivement onirique : Archangel et Careful.

Obsküre Mag : La chambre interdite est un film qui a été coréalisé avec Evan Johnson. Peux-tu me parler de ta collaboration avec lui. Comment cela a commencé ?
Guy Maddin : Evan était un de mes étudiants quand il avait dans les dix-huit ans. Il a 32 ans à présent mais il a été mon meilleur élève pendant plusieurs années. Nous sommes devenus amis, on a commencé à regarder des films ensemble. Et quand je quittais la ville pour de longs voyages, il venait à la maison nourrir le chien ou sortir les poubelles. Puis il a été mon assistant de recherche dans ce projet Internet autour des films perdus sur lequel j’ai commencé à travailler en 2010, Séances. Il était très bon dans le domaine de la recherche et on a passé des heures dans la même pièce à parler ensemble de nos découvertes. Il a vite eu de très bonnes idées sur le projet et il est devenu évident que nous étions co-créateurs de ce projet qui sera relancé au début 2016. Au moment où j’ai commencé à tourner en direct au Centre Pompidou de Paris, nous faisions le projet ensemble. Je suis celui qui dit « Action » et « Coupez », donc le public n’a peut-être vu qu’un seul réalisateur mais il n’était jamais très loin, à un ou cinq mètres. Dès que je disais « Coupez », nous parlions pour savoir de quel plan nous aurions besoin à présent. Nous étions les deux moitiés d’un même cerveau à ce moment là. Sa moitié était plus intelligente et elle avait plus d’énergie. La mienne était plus en colère et d’humeur changeante et plus encline à crier. Quand nous serons morts, il faudra demander au coroner d’examiner nos cerveaux et voir ce qui s’est passé lors du temps consacré à ce projet. Mais il y a tellement de collaborateurs sur des projets de films qu’on pourrait appeler des coréalisateurs. Si un monteur hérite des séquences filmées de la seconde guerre mondiale et les découpe pour en faire un documentaire, on l’appelle un réalisateur. Le monteur est un réalisateur. Mon éditeur, John Gurdebeke, reçoit toutes ces séquences et les met en forme. Parfois avec mes retours ou ceux d’Evan mais il a beaucoup de latitude créative. C’est un collaborateur à temps complet également. Il y a des années en arrière, je lui ai demandé s’il voulait le statut de coréalisateur car je trouvais ses contributions tellement énormes mais il a dit non, il préfère être payé ! (rires) Il est payé du coup alors que moi et Evan on est complètement fauchés. Mais John travaille beaucoup et il mérite ses crédits. Il a une maison alors qu’Evan et moi vivons dans une niche de chien ensemble. Mais tout cela importe peu, nous aimons travailler ensemble. Le frère d’Evan a aussi été un très grand contributeur, il était concepteur de production, concepteur sonore et graphique. Tous les intertitres, la partition musicale, c’était lui. En général il s’agissait d’enregistrements du domaine public re-contextualisés dans des paysages sonores étranges et détrempés, et puis il a travaillé à la conception des décors aussi. On pourrait appeler Galen Johnson un coréalisateur.

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La chambre interdite

George Toles a été un collaborateur de longue date également.
Pas sur celui ci. Mais absolument, il a été indispensable à plusieurs films. Je lui ai demandé s’il voulait participer à ce projet car je sentais qu’il y avait tellement de scénarios qui nécessitaient d’être écrits, et j’avais déjà demandé à John Ashbery, le poète américain, qui a contribué sur un des films perdus que l’on retrouve dans le film. J’espérais qu’il en ferait plus mais il a sa propre vie. Il est une telle légende pour les lettres américaines. Il a sagement choisi de prendre ses distances vis à vis de moi mais George a dit qu’il préférait écrire seul. J’ai respecté cela, mais j’aime le processus de la chambre d’écriture où des choses émergent que l’on rationalise, que l’on justifie. Le scénario de La chambre interdite est tellement plus resserré que mes anciens scénarios. J’ai toujours été plus ou moins heureux avec mes films mais j’ai toujours ressenti que leur accueil était exagéré de 20 %. Dans presque chaque cas j’ai l’impression qu’il aurait fallu un passage en plus sur le scénario. Cette fois ci il y a eu tellement de réécritures de chaque scénario et nous condensions encore et encore. Les spectateurs disent que La chambre interdite est une expérience visuelle très intense, c’est parce que les choses sont très resserrées.

La chambre interdite part d’un postulat proche du spiritisme : réveiller l’esprit de films disparues dans les méandres de l’Histoire du septième art.
Ce fut l’opportunité de travailler avec de la vidéo numérique en couleur, mais de travailler entièrement dans le domaine spirituel. Les origines du film proviennent d’un très étrange esprit éctoplasmique de matériaux perdus. Juste des petites notices, synopsis ou textes de présentation très sommaires que l’on peut trouver de temps en temps sur des films perdus il y a des lustres. L’idée était de faire ressentir ces films, les donner à voir. J’ai passé beaucoup de temps à faire du spiritisme « médiumystique » avec les acteurs, en communiquant avec l’esprit de ces films perdus qui sont entrés dans ces acteurs et leur ont ordonné de jouer ces intrigues oubliées depuis longtemps. Je n’avais qu’à me tenir là avec la caméra et enregistrer ce processus. Puis nous l’avons monté. Il y eut six semaines de tournage avec quelques uns de mes acteurs préférés et quelques uns des esprits du cinéma dont je me sens le plus proche.

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La chambre interdite

Ce qui intéressant c’est que ce projet ouvre sur une vision très vaste qui s’en réfère à l’histoire du cinéma elle même. Peut-on revenir sur certains de ces films perdus qui ont servi de base à la chambre interdite. Pour certains, vous n’aviez que des phrases ou des résumés de scénarios ?
Oui. Si ce sont des films américains, Variety est là depuis 1902, donc on peut toujours trouver les synopsis, mais il y a aussi des films perdus du Danemark, du Japon ou de Grèce. Souvent on n’avait qu’un titre, parfois avec un poster, on prend ces objets comme un chien policier avec un bon flair. Ou comme un spiritualiste qui juste avec quelques objets crée un tout. Un personnage ou une histoire derrière cela. Nous avons essayé de faire la même chose en tant que scénaristes.

Ce qui est intéressant dans la carte blanche que l’Etrange Festival vous a offerte, c’est qu’on trouve autant Peckinpah qu’Ed Wood ou George Kuchar, et dans les films perdus sur lesquels vous avez travaillés, il y a autant de réalisateurs qui sont considérés comme de grands artistes (Murnau, Lang, Ford…) et d’autres qui viennent de l’exploitation (Dwain Esper pour How to Take a Bath)…
Dwain Esper, Ed Wood et d’autres films se sont retrouvés dans des vide-greniers. Je ne sais pas s’ils sont vraiment perdus. Nous avons tourné un film des Trois Stooges à Paris : « Hello Pap ». Mais il fut retrouvé entre temps donc à présent il y a deux versions. J’ai fait un film des Trois Stooges avec que des filles puis il y a l’original qui existe. C’est un peu dans l’esprit de mon ami John Ashbery le poète qui aime mêler les choses de la haute et de la basse culture, surtout la basse d’ailleurs.

Tu ne fais pas de distinctions entre les deux ?
Non, j’aime penser que s’il y a une vie après la mort, une sorte de paradis où nous irons tous, il n’y aura pas de structures de classe, pas de couleurs, de genres, de distinctions par l’âge, et j’espère que l’esprit du cinéma sera pareil. Quand ces esprits de films redescendront pour se manifester à nouveau, ils viendront sous n’importe quelle forme et ils pourront venir de toute part, ils peuvent venir du Poverty Row comme de la MGM.

Le casting de ce nouveau film est impressionnant. Il n’y a jamais eu autant de stars dans un de tes films. On trouve quand même des noms comme Charlotte Rampling, je crois que c’est la première fois qu’elle tourne pour toi ?
J’espère la coincer pour qu’elle en fasse un autre. Elle est plus présente sur notre site web plus qu’on ne la voie dans le film. Mais bon sang, quelle présence ! Et charmante. J’étais terrifié par elle et je l’ai appréciée d’emblée. On a beaucoup de choses familiales en commun. Et Matthieu Amalric aussi qui est formidable. Jacques Nolot et moi même ne parlions pas la même langue mais il m’a rendu des vibrations si chaleureuses, même chose pour Slimane Dazi, Ariane Labed, Adèle Haenel, je ne peux tous les citer, mais toutes les personnes avec qui j’ai travaillées ont été tellement bonnes. Et j’étais ravi car ce sont des stars. Je les ai vus dans des films sans vraiment croire qu’ils existent. Mais ils étaient bien présents et ils se sont montrés face à ma caméra.

Ils sont iconiques.
Ils le sont.

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Careful

La couleur est quelque chose que tu avais commencé à expérimenter avec le film Careful en 1992 alors que ton cinéma est à dominante noir et blanc.
J’ai fait Careful il y a vingt-trois ans, c’était le bon temps. Ce fut les débuts de mon travail avec une équipe de tournage. Mes premiers deux films je les ai faits quasiment tout seul. Pour mon premier film Tales from the Gimli Hospital, je composais toute l’équipe, et ce sont des faux noms que j’avais mentionnés à la fin. Mais j’en avais besoin pour rallonger le film au format long métrage. Au début je voulais tourner Careful en noir et blanc. Mais mon distributeur qui avait investi dans le film m’a ordonné de le faire en couleurs. C’était en 1992 et il m’a dit que les Japonais achètent tout ce qui est en couleurs. « Fais le en couleur et nous retrouverons notre argent ». Cela me semblait improbable car il n’y avait pas beaucoup de films faits en noir et blanc dans les années 90. C’était ma chance pour travailler sur la couleur, et j’ai créé la couleur Careful. Deux décennies plus tard je m’en veux, de ne pas avoir mis, « tourné en Careful color ».

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Archangel

Les thèmes de l’amnésie et de la mémoire qui sont au centre de La chambre interdite t’obsèdent depuis longtemps. On peut remonter jusqu’à ton second long métrage en 1990, Archangel.
Ce fut le premier film que j’ai fait sans l’aide de quiconque. Je l’ai tourné sur sept semaines alors que quatre jours auraient pu suffire. J’adore ce film, c’est celui que j’ai eu le plus de plaisir à faire de toute ma carrière, car j’avais peur. Je ne savais pas combien de temps cela allait prendre, sept semaines de tournage pour un film de quatre-vingt minutes et tout a été filmé dans des décors de cartons et de papiers mâchés. Quand nous n’avions plus d’argent pour les cartons et le papier mâché, on a tourné dans mon appartement. De temps en temps, on peut voir que les pièces semblent plus solides, c’était chez moi. J’ai tourné avec des amis qui venaient d’une troupe de théâtre locale de Winnipeg. Souvent les pièces dans lesquelles ils jouaient étaient très ennuyeuses et je ne connaissais pas les acteurs du tout. Mais je fermais juste les yeux et j’écoutais leurs voix car je savais que ce serait un film parlant. J’ai toujours aimé les mélodrames sur l’amnésie. J’aimais ce qu’ils voulaient dire, les sentiments qu’ils éveillaient en moi, car je suis moi même amnésique. Je me suis demandé ce que cela donnerait si chaque personnage dans un film avait une sorte d’amnésie différente. Quelqu’un qui a oublié ses engagements maritaux, quelqu’un qui a oublié ses obligations en tant que père, etc. Je voulais faire le film amnésique ultime où chacun des personnages souffre d’une sorte d’oubli. Quand j’ai arrêté d’être scénariste et j’ai commencé à réaliser, j’ai oublié ce que j’avais l’intention de faire en tant que scénariste, et le film a fini par être ultra confus. Je rendais les spectateurs aussi désorientés que je l’étais ou que mes personnages l’étaient. Le résultat est peut-être le film le plus purement amnésique qui n’a jamais été fait.

Image de prévisualisation YouTube

Des extraits fantômes de La chambre interdite seront mis en ligne sur le site dédié au film tout le mois qui va précéder la sortie en salles le 16 décembre : http://www.lachambreinterdite.fr/

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