Guillaume Belhomme / Daniel Menche – D’entre les Morts

05 Mar 17 Guillaume Belhomme / Daniel Menche – D’entre les Morts

Guillaume, à la tête de lenka lente, sort de temps à autre l’un de ses livres. Du talent il en a dans les découvertes qu’il publie ; il en a aussi dans son écriture. Il est toujours intéressant de voir ce qu’un directeur de publication a dans le ventre et dans la tête, de faire des ponts entre ses lectures, ce qu’il publie et sa propre recherche.

Il est utile aussi de faire savoir que Guillaume Belhomme se sert après les autres et que son autopromotion est nettement plus discrète que l’énergie qu’il met à défendre ses autres sorties. De l’humilité, peut-être un peu de gêne, certainement. Pourtant son jeu avec les mots a déjà séduit Les Inrockuptibles, Jazz Hot, Volume ou encore Mouvement, tandis qu’il lançait de son côté Le Son du Grisli. Côté livres, sa connaissance du jazz lui a permis de signer trois volumes à ce jour.

Mes premières minutes avec D’entre les Morts ont été difficiles : le lieu de l’action associe le train et les abattoirs, le narrateur fortement misanthrope n’a que haine pour ses congénères de fortune (il traite intérieurement une pauvre femme de « morue ») et insulte systématiquement Dieu en le nommant « L’autre connard ». Aïe, c’est pas politiquement correct (je m’en fiche) et ça lorgne vers un vilain Dom Juan qui ne sait s’occuper des autres mais se plaint d’être délaissé.

Et puis, très vite, Guillaume Belhomme sublime son personnage en le densifiant et, surtout, il donne à son récit un recul salvateur qui l’éloigne définitivement de tous ces tristes ladres contemporains incapables d’aimer la vie et le monde, se réfugiant dans le dégoût des autres sans avoir jamais lu Huysmans.

Plutôt qu’un train – avec sa référence subliminale aux convois vers les camps, de la réalité historique aux textes d’Antoine Volodine (Terminus radieux) et Franck Doyen (collines, ratures) – le narrateur s’incruste chaque jour dans un RER (ou son Intercités équivalent), passant son temps en aller-retours d’un terminus à l’autre. L’époque n’est pas plus définie, puisque même la mention des « réseaux que tissent les passagers » trouve un écho, non pas dans les téléphones portables et la vie sociale virtualisée, mais dans ces cartes du réseau ferroviaire, avec ses « veines rouge et bleu ». C’est donc la vie et son auscultation médicale qui forment une époque indéterminée, dans laquelle les loisirs des fabricants d’alcool sont très fin de siècle ; l’hippodrome et le théâtre en cabriolet…

Le long de la ligne, immuablement mais en se lassant progressivement, le narrateur n’ose faire ce dernier pas qui le poussera de l’autre côté (de la ligne), hors du monde des humains qu’il exècre. Des apostrophes haineuses sur le quai, à demi-rêvées, un contact avec la vitre contre laquelle il se colle, pareil à une bête d’aquarium incapable de savoir si elle est humaine ou si ce sont les autres qui le sont (renvoi subconscient à l’Axolotl de Julio Cortazar). Les autres, souvent qualifié de kilos de viande, « agressions quotidiennes et renouvelées », comptabilisés par quintaux, aux corps flasques le plus souvent interchangeables, fiers de pousser leurs caddies (comment ne pas y retrouver la Supermarket Lady de Duane Hanson ?). D’ailleurs, des lettres, pancartes promotionnelles le long des voies, assaillent le voyageur tout au long de ses parcours. De là surgit la vision d’une planète trou noir, bientôt écrasée sous le poids de ses habitants consommateurs ; une pensée qui accrédite cette haine du genre humain à l’âge de l’anthropocène.

Il y a aussi ces passagers récurrents le long de la ligne, ce qui fait que le cadre strict du mépris commence à conter : une mère vengeresse qui cherche le chauffeur du car dans lequel est mort son enfant suite à un accident, une fille qui finit par sauter sur les voies (hallucination ?), ce couple avec enfant dont la femme est régulièrement battue par le mari, le groupe des sexagénaires qui ne cessent de s’approprier la voiture du RER avec leurs codes, leurs rires, leurs regards effrontés vers les autres (un groupe tellement semblable aux groupes de jeunes qui terrorisent les plus craintifs)… Et le narrateur cherche le contact, le provoque, teste la résistance : va-t-on lui poser des questions ? La pitié anime-t-elle ses congénères ? Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour repousser les monstres en gardant la tête haute ?

Ces mêmes qui semblent soudain tous unis dans une même détresse, une même condamnation bien morale (sont-ils devenus « Tous Charlie » le temps d’images en boucle sur les écrans ?), unis au point de rejeter celui qui ne partage pas leur émoi, métèque ou juif errant à leurs yeux si humanistes quelques secondes plus tôt… C’est le naufrage de l’empathie, du narrateur envers les autres, des autres envers cet homme monstrueux de plus en plus replié sur lui-même. On va au bout d’un malaise proche du Voyage au bout de l’Ennui de Philippe Vérole (Les Cadavres) en subissant à notre tour les « moqueries, mines dégoutées, regards noirs ». De là à rêver d’accidents (une belle référence à un naufrage type Costa Concordia vient donner ses embruns à ce trajet inter-urbain) ou d’une performance au cours de laquelle les voyageurs se verraient substitués leur double naturalisés : on n’est pas loin, je crois, des terreurs sociales à l’œuvre dans L’Invasion des Profanateurs de Sépultures.

Face à ses noirs sentiments, face à cette inhumanité (ils sont là, les deux terminus entre lesquels il ne peut, ne sait choisir, Tantale moderne), ce narrateur a la gueule de l’emploi !

Chaque jour, il prend un verre, littéralement. Et c’est son mouchoir qui boit le sang qui coule de ses lèvres, de sa bouche. Ses blessures renouvelées ne cessent de s’ouvrir et de provoquer des malaises, affres qu’il partage sadiquement avec les voyageurs de la ligne, lesquels l’aident ou tentent à demi de l’étouffer, plaquant des mouchoirs sur sa bouche, tentant de faire taire cette rumeur haineuse. Il rêve qu’il prend des coups et, malgré sa haine des autres, le narrateur au visage emprunté à Bacon ou Soutine prouve son humanité à travers ce rire sérieux : « Malgré ma lèvre triple, je conserve mon avantage physique ».

Clou de ce texte, le parcours antérieur du narrateur révèle par morceaux ce qui le pousse à fuir sans fin : un autre lieu, un jardin d’enfants, des hommes pourceaux et un monticule d’ossements d’enfants, des femmes victimes qu’il a achevées, deux rescapées (victimes consentantes des mâles ?), sa trace retrouvée, un renard cloué à sa porte, des machines infernales installées et programmées dans son appartement, des piles de livres (dont la lecture par le narrateur est prétexte à citation de prose poétique particulièrement belle, une affaire à suivre ?), une troupe qui le cherche, une voix dans sa tête, et une boucle finale. Coincé dans un espace-temps illogique, placé en vis à vis de personnages masqués, lui-même constamment métamorphosé, le narrateur n’a plus que sa haine du monde pour se raccrocher à un semblant d’humanité, torturé pour avoir mal aidé, mal compris.

C’est le pestiféré des interzones modernes.

On aimerait le lire en écoutant « Hamburger Lady », on se régale avec la bande-son créée par Daniel Menche. Drone, cliquetis, frottements respiratoires, sons métalliques et cristallins, corde de basse malmenée, notes triturées, étendues dans les graves et les aigus, comme avec un vibrato mental. Claquements plus proches, field-recording inquiétant qui transforme les pas de l’homme en reptations aquatiques, bruits de mots indiscernables : si le narrateur avait des lunettes noires, c’est ce qu’on percevrait en collant nos yeux aux verres pour scruter l’intérieur de son crâne.

Guillaume Belhomme / Daniel Menche – D’entre les Morts

Editions lenka lente, 2017

78 pages, 9 €

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