Gitane Demone – Interview bonus Obsküre Magazine #16

19 Juil 13 Gitane Demone – Interview bonus Obsküre Magazine #16

Complément de l’entretien avec Gitane Demone publié dans Obsküre Magazine #16 (juillet / août 2013, en kiosques à partir du 11 juilet) à l’occasion de la parution de son nouvel album, The Reflecting Shadow (Alone Prod./Manic Depression).

Obsküre Magazine : La musique sur The Reflecting Shadow a une dimension très symphonique, synthétique, intrigante, avec de nombreux sons étranges. Quelles étaient tes idées musicalement?
Gitane Demone : J’avais deux idées (envies?) en ce qui concerne la musique : soit minimale avec des sons organiques, ou synthétique, en incorporant des sons organiques manipulés et des samples. Cela fait plusieurs années que je travaille avec Jean-Paul Garnier, dans le cadre des Crystelles aussi. Je lui ai demandé de travailler avec moi sur ces chansons pour une performance live, donc nous avions une base. Plus tard nous avons enregistré les pistes et je lui ai expliqué les émotions dont j’avais besoin pour la musique. Vu qu’il est dans l’avant-garde, il les a développées à sa manière puis nous avons complété les arrangements ensemble.

Au niveau des paroles, tu sembles être retournée dans des territoires très sombres, notamment avec une chanson comme « Hospital Bed ». Peux-tu nous en dire plus sur ce qui a influencé tes textes?
Les expériences vécues ces quinze dernière années – la perte, les espérances, l’horreur, la mort et l’amour. Je trouve que c’est un album très romantique. Par exemple, « Hospital Bed », même s’il s’agit d’une histoire d’un type horrifique, est une vraie chanson d’amour. Cette expérience en particulier m’a presque détruite. C’est un territoire sombre, en effet.

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Le registre de ta voix est très riche, partant du mystérieux, de l’intime jusqu’au lyrique, avec des éléments de gospel et de blues (« The Creep ») et même de flamenco (« There Is a Man »). On te connaît depuis l’heure de gloire de Christian Death mais avais-tu suivi un entraînement vocal avant les années post-punk avec Pompeii 99 et Christian Death ?
Avant Pompeii 99, en 1980, j’avais complètement perdu ma voix en chantant dans un groupe heavy metal. Un docteur m’avait dit que je ne pourrais plus jamais chanter, j’avais complètement détruit mes cordes vocales. Je suis allée voir un prof de chant pendant quelques mois mais sans résultats. J’ai reconstruit ma voix en chantant du jazz, plutôt que du rock. Dès que j’ai pu m’entraîner vocalement sans perdre la voix, j’ai rejoint Pompeii 99, mais c’était encore du quitte ou double quant à ma voix. Depuis, je m’exerce environ une heure par jour en reprenant les chanteurs jazz, comme Billie Holiday, Sarah Vaughan, Chet Baker. Je ne suis toujours pas arrivée là où je voudrais aller.

Étrangement, cet album m’a donné envie de ressortir le classique Catastrophe Ballet, avec son exploration du romantisme noir, ses sons de piano et son atmosphère de décadence et de mélancolie. Il me semble que c’était la première fois que tu travaillais en studio. Tu te souviens l’enregistrement de cet album en particulier ?
J’avais déjà été en studio auparavant pour l’enregistrement du disque Look at yourself de Pompeii 99, c’est comme cela que j’ai rencontré Rozz : il était venu à la soirée de lancement de notre disque et avait passé une bonne partie de la soirée à parler avec Valor. Mais la situation pour Catastrophe Ballet était très différente ! Nous avions enregistré aux Rockfield Studios, en plein milieu de la campagne galloise, et nous étions focalisés sur la création de cet album douze heures par jour, parfois jusqu’à plus tard encore dans la nuit. Je chéris cette créativité infectieuse que nous avions là bas et je suis tombée totalement amoureuse du son Hammond passé dans la cabine Leslie, que j’ai utilisé pour enregistrer les synthés. Je ne m’étais pas rendue compte comme le son de l’orgue est remarquable sur cet album jusqu’à ce que je le réécoute il y a quelques années. Nous avions également le temps pour nous lancer dans des expérimentations… Je me souviens qu’une fois Tones On Tail avaient frappé à la porte du studio parce qu’ils attendaient que l’on s’arrête pour qu’ils puissent enregistrer à leur tour. Nous étions encore en train de casser du verre pour le final de « The Glass House ». Les souvenirs de voir/entendre Rozz chanter dans l’isoloir sont un trésor. Certaines chansons ont été écrites d’une manière si spontanée, c’étaient des premières prises! Nous nous inspirions du moment, de la situation, de la musique, les uns des autres. Un moment vraiment spécial et éclatant du temps que nous avons passé ensemble. J’étais enceinte de mon fils, Sevan, pendant l’enregistrement. Le personnel du studio espérait que j’accouche sur place! 

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L’autre point commun entre Catastrophe Ballet et The Reflecting Shadow c’est la France. A l’époque Christian Death avait été beaucoup associé au label L’Invitation au Suicide avec leurs belles pochettes, et tu as enregistré ce nouvel album à Paris pour des labels français. Peux-tu nous en dire plus sur ta relation à la France? La première fois que tu as chanté avec Rozz ?
Yann Farcey, un homme très talentueux, c’était lui L’Invitation Au Suicide. Mais nous avons enregistré au Pays de Galle, comme je le disais précédemment. Le chant est un grand et rare moyen de communiquer. Je fus transportée de joie par cette relation. La première fois que nous avons chanté ensemble avec Rozz c’était en 1983, dans un studio de répétition que nous partagions avec Screaming Sirens à Hollywood. C’est là que la magie a opéré.

En raison de certains des thèmes que vous traitiez, les fanatiques religieux essayaient d’interdire vos concerts. Il semblait difficile à cette époque là d’aborder certains sujets, en particulier aux États-Unis. Te souviens-tu de certains incidents et certaines tensions à l’époque ?
Dans les années quatre-vingt il était inutile d’essayer de tourner aux États-Unis. C’était impossible dans les États du Sud et même dans ce large entre-deux. Les disques de Christian Death étaient brûlés, détruits. En raison de cette panique satanique, je subissais des tensions dans ma famille à cause de ma participation à la scène musicale underground. Il y a eu quelques concerts où des moines ont essayé d’arrêter le public pour ne pas qu’ils viennent nous voir. Une fois il y a eu une alerte à la bombe, et on a dû évacuer le lieu. Certaines salles m’avaient collé l’étiquette de star du porno. Avec des signes d’avertissement sur la porte.

Rozz Wiliams & Gitane Demone

Rozz Wiliams & Gitane Demone

Bien que le blues, le jazz et le gospel soient des genres américains, tu t’es intéressée aussi à l’Europe. « Lament », un des premiers morceaux que tu as chanté avec Christian Death, était en allemand, et sur ce nouvel album, on trouve du français et de l’espagnol. Pour toi, la musique c’est un langage international ?
Bien que je ne parle pas couramment les langues européennes, indiennes, orientales, mon âme est internationale. Universelle. J’ai rencontré et j’aime des personnes issues de cultures très variées, et je souhaite leur rendre hommage en incorporant ces différentes langues du mieux que je peux avec mon accent exécrable!

Durant une certaine période, tu as exploré les thématiques de domination et de plaisir sadomasochiste. Quel regard portes-tu sur cette période et sa signification ? Cela faisait-il partie d’un jeu de provocation ou y avait-il un sens plus profond ?
J’étais fascinée par les mécanismes psychologiques des pratiques SM, la domination et la soumission. Au final, je crois que le vrai amour est un abandon total entre deux personnes. Un abandon à l’amour. Être prêt à donner tout pour l’amour.

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Quelles sont les chanteurs/chanteuses que tu gardes en haute estime et qui continuent à t’influencer ?
Billie Holiday, Sarah Vaughan, Etta James, Chet Baker. Mais je ne dirais pas qu’ils influencent ma musique : ils inspirent le façon dont j’exprime l’émotion quand je chante. Je ne sais pas d’où vient ma musique en dehors de l’Esprit. Cela vient, comme quand un rêve arrive.

Peux-tu nous en dire plus sur tes derniers projets?
En ce moment je suis impliquée dans l’enregistrement et l’écriture de textes pour Hedone Tears. Nous travaillons sur un album basé sur les thèmes de l’oppression de la femme dans les sociétés passées et présentes. J’ai repris la guitare aussi. Ce sont mes tendances sado-maso. J’ai écrit et illustré un livre étrange, The Blood, et de temps en temps j’en lis des extraits dans des salons littéraires. Plus récemment, je me suis fiancée avec Rikk Agnew, et c’est artistique aussi.

As-tu commencé à adapter ces nouvelles chansons pour la scène ?
J’ai fait quatre concerts avec des bandes préenregistrées du nouvel album et avec Jean-Paul qui ajoutait des textures sonores avec sa guitare et les effets. Ce serait quasiment impossible de vouloir reproduire tous les sons avec des musiciens, mais c’est peut-être une direction vers laquelle je me dirige. J’adore l’aspect onirique de la musique enregistrée.

> SORTIE
– GITANE DEMONE – The reflecting Shadow (Alone Prod / Manic Depression) (2013)

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