Georgio « The Dove » Valentino – Interview bonus Obsküre Magazine # 22

21 Sep 14 Georgio « The Dove » Valentino – Interview bonus Obsküre Magazine # 22

Supplément de notre entretien avec Georgio « The Dove » Valentino dans Obsküre Magazine # 22 à l’occasion de la sortie du double vinyle Mille Plateaux.

ObsküreMag : Peut-on revenir sur ton parcours musical et géographique, de la Floride à Bruxelles. Qu’est-ce qui a motivé ton départ des Etats-Unis et quand as-tu choisi de t’investir pleinement dans la musique ?
Georgio « The Dove » Valentino : Je joue dans différents groupes depuis que je suis adolescent, d’abord en Floride où je suis né puis plus tard à Detroit. Ces tentatives ont toujours été excitantes au début mais ont fini autrement. Peut-être que c’est de ma faute. Je sais que j’ai une personnalité difficile. Un jour je me suis retrouvé à un croisement existentiel et j’ai choisi le chemin le plus radical et invraisemblable : l’exil. Cela fait maintenant six ans que je vis à Bruxelles. Avant d’acheter mon aller simple, je n’y étais jamais allé et je ne connaissais rien sur l’endroit. Je ne connaissais personne qui y vivait, c’est d’ailleurs ce qui m’a attiré aussi. Bruxelles était une terre inconnue.

Comment en es-tu arrivé à travailler avec les musiciens de Tuxedomoon et quand est née La Société des Mélancoliques?
Quand je suis arrivé à Bruxelles, j’ai laissé la musique un peu de côté pour travailler en tant que journaliste. Je m’étais lancé sur une histoire sur l’écrivain belge Isabelle Corbisier, qui venait juste de publier une biographie de Tuxedomoon, et à travers elle j’ai rencontré le groupe. C’était un peu surréaliste. Je devais avoir quinze ans la première fois que j’ai entendu Tuxedomoon dans un film de Wim Wenders. J’ai vécu avec leurs disques pendant si longtemps et de façon si intime – là-bas, dans les marécages de Floride, si coupés de tout ce qui ressemble à la culture (je n’exagère que légèrement), il n’y avait personne qui soit intéressé même de loin à partager ma passion pour des artistes aussi « obscurs ». Quand j’ai rencontré Blaine la première fois, c’était comme rencontrer un ami imaginaire de mon enfance.
Pendant ce temps, un nouveau voisin bruxellois m’a parlé de monter un groupe pour jouer mes chansons. Son nom est Benjamin, il joue les percussions. Une bassiste luxembourgeoise nommée Patrizia nous a rejoint et voilà, le cœur de la Société était en place. J’ai demandé à Blaine et Luc de prêter leurs talents sur le 25 cm The Sorrows of Young Georgio que nous enregistrions dans l’appartement de Benjamin. Ils m’en ont remercié et sont devenus des collaborateurs fréquents depuis pour le studio ou la scène.

Ton nom est italien, tu chantes en italien également. Quelle relation entretiens-tu avec la culture et la langue italiennes ?
C’est là que ça devient compliqué. Je ne suis pas Italien du tout et pour être honnête je ne parle pas un mot de cette langue. La vérité est plus étrange que la fiction. J’ai hérité de ce surnom de grand mafioso Georgio ‘the Dove’ Valentino quand je vivais à Detroit et c’était toujours prononcé avec un clin d’œil et un acquiescement. Quand je suis arrivé en Europe, j’étais choqué de voir les gens le prendre au sérieux et même me saluer en Italien. Et pourquoi pas, je suppose? Donc j’ai pensé qu’il serait « malin » de mener la performance à sa conclusion logique et j’ai commencé à chanter les chansons d’un artiste obscur et décédé depuis longtemps, Piero Ciampi. Mais je fais tout cela sous mon « vrai » nom, Γιωργος Jesus Παπανικολοπουλος. Un exemple des extrêmes ésotériques auxquels nous autres postmodernes sont sujets.

Cet album a représenté un long processus d’enregistrements dans différents endroits du globe. Les idées de découverte et d’exploration faisaient-elles partie intégrante du projet ?
C’était très catch-as-catch-can. Nous avions une grande idée et juste une notion brumeuse de comment la mettre à exécution. Chaque face avait un thème et un couple de chansons y était assigné. Certaines que nous jouions sur scène depuis des années ; d’autres n’existaient qu’en tant que démos; certaines n’étaient pas encore écrites. Nous avons enregistré où nous pouvions. Si nous avions une journée off pendant la tournée, en France, en Ecosse, nous en tirions avantage. J’ai enregistré avec la Société. J’ai enregistré avec des amis. J’ai enregistré tout seul. J’ai enregistré les mêmes chansons de façons différentes. La chose a pris forme lentement mais doucement sur le cours d’une année entière.

La première face est marquée par un aspect mélodique absolument romantique, luxuriant, avec une réinterprétation hantée du thème de The Ghost Sonata de Tuxedomoon qui se transforme en « Japanese Dream ». Cette face représente-t-elle l’essence du style que tu as développé avec la Société des Timides et tes disques passés?
Oui, le premier disque est en effet l’événement principal.

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La seconde face rend hommage à Chuck Berry, dont la musique est très éloignée de la tienne. Pourquoi ce désir de lui rendre hommage à travers cette pièce de dix-sept minutes ?
C’est un choix étrange, n’est-ce pas ? La musique de Chuck Berry ne me parle pas particulièrement et je trouve que c’est un guitariste atroce, négligé et désaccordé. Mais sa sex tape fut une révélation, une vraie performance artistique. Cela circulait en VHS piratée dans les années 1990. Très Nietzschéen. Et mon hommage à l’homme —“I Won’t Betray You”— a évolué avec les années. La toute première version démo, enregistrée à Detroit avec mon vieux complice Dan Augustine (de W-Vibe), ne comportait pas de paroles. Nous utilisions des samples tirés d’une cassette à la place. Chuck Berry dit vraiment, “I won’t betray you.” Il pisse sur la pauvre fille et ensuite il dit, “I won’t betray you. I’m sorry. Clean yourself off.” Ce qui rappelle Paradise Lost, quand Satan ressent un moment de remords avant de provoquer la Chute : “That space the evil one abstracted stood from his own evil, and for the time remain’d stupidly good, of enmity disarm’d, of guile, of hate, of envy, of revenge.” Tout cela m’a énormément affecté, et encore aujourd’hui.

La troisième face est plus en lien avec les musiques folk (« Washed-Out World » a presque des touches bossa-nova). Commences-tu toujours l’écriture d’une chanson par la voix et la guitare ? Est-ce un processus solitaire qui devient collectif ?
“Washed-Out World” a commencé, comme la plupart des compositions, avec un motif de guitare. Je ne suis ni un poète ni un raconteur d’histoires. Donc j’ajoute des mots très modérément, d’une façon plutôt minimaliste-symboliste. L’arrangement musical vient à la fin et dépend de qui m’accompagne. Les pièces sur cette face ne se sont pas prêtées au traitement de la Société. Je pensais aux soundtracks des années 70 et à la folk country. Je voulais que cela sonne comme les Byrds jouant un opéra de Wagner. Donc nous avons joué avec la configuration de groupe et nous avons ajouté des musiciens extérieurs, comme le fantastique groupe post-folk néerlandais Grey Lotus.

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Sur la quatrième face, tu chantes du Piero Ciampi, un chanteur de variété italien. Pourquoi ce choix ?
En fait il n’est pas particulièrement connu en Italie non plus. L’idée était d’écrire la première biographie en langue anglaise sur Piero Ciampi, qui se serait doublée d’une déclaration ambivalente sur l’ « artiste culte » en général. Où se situe la limite qui sépare l’artiste culte de l’artiste raté ? Cela a évolué vers une performance hommage qui a pris une vie propre et m’a montré une source de mauvaise foi différente, plus fondamentale dans l’industrie culturelle, à savoir les termes tribaux de production, distribution et consommation culturelles. J’ai noté que notre performance d’une certaine manière glissait à travers les craquelures de la lisibilité culturelle. Il n’y avait pas de public « naturel » pour ça et donc cela a disparu d’une certaine façon. Cela n’a pas existé. Soit il n’y avait personne dans le public soit ils demandaient, « Qui sont ces gens, quelle est cette farce et pourquoi le font-ils ? » « Je pensais que ce gars était supposé être Italien. » « Je pensais que ce gars faisait du rock’n roll ». « Pourquoi cet autre type tient une trompette et regarde ses chaussures ? » « Quel est ce schmaltz ? » La plus grande menace portée à la culture est sa segmentation en publics de niche. Pense aux mondes artistiques de Becker ou à l’ habitus de Bourdieu. Ces publics achètent leur cohésion interne et des plaisirs naïfs en naturalisant leurs choix esthétiques comme authenticité et autre valeur imaginaire, de coup excluant tout ce qui est en dehors de leurs frontières étroites. La sous-culture, malgré ses ambitions élevées, est trop souvent une culture conservatrice. ce n’est pas juste qu’il n’y a plus de curiosité. Cela n’a pas disparu en soi. Il y a actuellement une incitation structurelle à rejeter la curiosité, à prêcher pour sa propre paroisse. Et il y a des raisons complexes, formelles, sociales, technologiques et industrielles à tout ça. Pour moi, Piero Ciampi était un point d’entrée dans cet épais nœud à problèmes avec lequel je négociais déjà en tant qu’artiste mais qui avait vraiment besoin d’être approché en tant que critique ou comme un critique-artiste à la Wilde. Inutile de le dire, ce projet n’est pas strictement une autopsie de la carrière « ratée » de Ciampi mais aussi de la mienne.

On ne peut nier l’aspect cinématographique de ton travail. Avais-tu des images en tête en travaillant sur Mille Plateaux ?
En vérité je ne suis pas du tout un penseur visuel, je n’ai pas eu non plus d’inspirations visuelles jusqu’à ce que j’arrive à la moitié du processus, quand notre ami le peintre Steven Johnson Leyba a terminé quatre portraits de lutins sexuels qui constitueraient les pochettes de l’album. Il a clarifié les thèmes pour moi. Il m’a donné un stimulant énorme. Il m’a aussi remis en question. Être obligé de produire quelque chose aussi intense, même de loin, que le Chuck Berry de Leyba est une sacrée gageure, et sans erreur.

La diversité des genres que tu couvres musicalement est impressionnante (du krautrock à la musique de chambre, du cabaret à la cold wave, des ballades au post-rock, etc.) mais y a-t-il des artistes qui restent des favoris pour toi et qui ont été importants dans ta vie ?
Il y en a quelques uns. Rowland S. Howard a été particulièrement crucial dans mon éducation. J’étais jeune. Je n’avais pas encore considéré que je pouvais prendre un instrument et apprendre à le jouer. C’était pendant l’heure de gloire du grunge. Je frissonne que d’y penser. J’étais là, entouré par des hommes des cavernes – vraiment écervelés, des types de Néandertal tout ratatinés – et je l’ai espionné dans une vidéo ou deux. C’était un vieux clip de Birthday Party ou Crime and the City Solution. Dieu seul sait comment je suis tombé dessus. Mais ce sombre dandy était le premier guitariste que je voyais qui ne brandissait pas son instrument comme s’il s’agissait d’un phallus et qui ressemblait à quelqu’un qui pourrait être capable de prononcer une phrase cohérente. Mon destin était scellé.

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La mélancolie est-elle ta propre maladie ?
J’ai mes périodes mais pas plus que n’importe qui. Ok, peut-être légèrement plus. Mais c’était principalement une décision stylistique, d’exagérer une certaine pause, une certaine allure, un certain ethos. En effet, c’était une réaction contre le fascisme du beat. Nous trouvons cet impératif universel de bouger, le cliché stylistique musical le plus écœurant que l’on puisse imaginer. Nous détestons la dance music dans toutes ses formes. Que ce soit du twerking en boîte de nuit ou gesticuler en rythme sur un disque des Ramones. Cela ne nous intéresse pas. Jamais ça ne l’a été.

Tes textes font sans cesse référence à des écrivains et philosophes. Tu sens-tu faire partie d’une tradition de pensée ?
J’aimerais penser que ce que nous faisons se situe dans la tradition critique, qui voit la culture pas comme un exercice dans l’expression de soi – quel que soit le sens qu’on lui donne – mais plutôt un engagement dans les formes et les histoires. Car même la « naïveté » de la folk, les cultures populaires et alternatives sont structurées à travers ces procédés. Donc beaucoup de gens parlent de l’ honnêteté dans les arts et ce qu’ils veulent dire par là en général c’est le narcissisme. Cela devrait être un exercice constant de vigilance contre les mythologies et la mauvaise foi.

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