George Berger – L’Histoire de Crass (Rytrut)

21 Oct 16 George Berger – L’Histoire de Crass (Rytrut)

Ce livre s’adresse aussi bien aux novices qui ne connaissent que peu de choses sur le groupe anarcho-punk Crass, qu’aux adorateurs qui n’avaient pas lu la version originale en anglais sortie en 2006.

Dans un style efficace, aux mots pesés, George Berger façonne un livre qui se lit comme un roman d’aventures. Le récit est chronologique et les très très fréquentes retranscriptions des remarques des membres du collectif (et de son entourage) apportent une multitude de regards qui se complètent. Des citations des paroles et notamment de bien longs extraits contextualisés du sublime texte The last of the Hippies signé Penny Rimbaud (et présent dans le livret de Christ – The Album), permettent aussi de mieux faire sentir ce que fut Crass, hors la musique.

Paradoxalement, il n’est nul besoin d’écouter les disques sortis par Crass en lisant le livre (même si c’est toujours mieux). Ce n’est pas véritablement de musique qu’il est question ici, quand bien même George et les protagonistes reviennent sur absolument toutes les productions du groupe. Chose étonnante même, George se permet de critiquer bon nombre de ces disques dont les musiques, l’interprétation ou la visée ne lui ont pas plu. C’est gonflé, franc et plaisant.

Donc, la musique peut passer au second plan, et c’est vraiment pertinent. Bien sûr, la plupart des gens ont connu Crass par la musique et son influence stylistique a été énorme sur plus d’une génération, le livre ne le conteste en aucune manière. Non, la force, c’est ce parti-pris qui se fait jour progressivement : montrer que Crass dépassait pleinement sa bande-son.

Alors, pour traiter son sujet, George et ses interlocuteurs (Gee Vaucher, Penny Rimbaud, Dave King, Eve Libertine, Pete Wright, Steve Ignorant, Joy De Vivre, Phil Free… et tant d’autres !) ressuscitent la longue période s’étalant du milieu des années 1960 au milieu des années 80, d’un point de vue politique, social et culturel. Le ferment idéologique des Freaks et de leurs actions est minutieusement rendu pour comprendre que le punk à la sauce Crass était la suite logique de cet activisme.

On suit alors avec effarement ces années Wallies, Exit et free festival de Stonehenge. On découvre en détail la Dial House (y compris le nom des premiers propriétaires !), cette maison ouverte où vécurent la quasi-totalité des membres du collectif à un moment ou un autre. Tous les aspects recouverts par les cinq lettres de CRASS sont dans le livre : les musiques, oui, mais aussi le végétarisme et la conscience bio, la volonté d’aller vers l’autosuffisance alimentaire, les notions rudimentaires de philosophie anarchiste qui les animaient, plus pratiques que théoriques, comme le reconnaissent les membres eux-mêmes qui liront plus tard ces notions politiques et sociétales. C’est un voyage et une aventure qui (re)prend forme, sous le regard morbide des usines Ford et de la haine de Thatcher envers son propre pays. Les débats entre eux/elles sont incessants sur les distinctions entre classes moyenne et populaire, les rapports à tenir avec les flics du coin et les skinheads nationalistes, le paternalisme post-colonial au sujet des luttes des noirs anglais, la défense du féminisme sous un angle novateur, du pacifisme, l’anti-nucléarisation du pays, les liens complexes avec le christianisme et l’Église, la vulgarité dans les textes, l’abolition des classes et la reconnaissance d’un prolétariat sans tomber dans la complaisance, l’utopie (?) des champs contre la dure réalité des villes, l’émergence du mouvement Oï ! de 1981, l’impact des visuels, pochoirs, films et tenues de scène…

Historiquement, on se heurte avec le groupe au fantasme des Swinging Sixties, à la catastrophe d’Aberfan en 1964, à la montée du chômage, à la guerre immonde des Malouines, à un canular mettant en voix Thatcher et Reagan sur fond de révélations données par un soldat devenu fan du groupe et expliquant comment tout est lié, à la dénonciation des liens entre la banque Barclays et le régime sud-africain de l’Apartheid, à la mort de Bobby Sands, au mouvement Stop the City !, aux grèves de mineurs de 1984, aux répressions policières envers les travellers, à la mise en place des centres anarchistes et au réveil d’un état d’esprit punk multiforme, et toujours présent et actif aujourd’hui…

Au milieu de tout ce déballage parfaitement coordonné par l’auteur (journaliste, romancier, essayiste) et qui ne vire jamais au chaotique, on côtoie les références culturelles implicites : le label Small Wonder qui fit jaillir Crass tout autant que The Cure ; Patti Smith dont la poésie en spoken word marqua si terriblement la direction de Crass (et quand bien même Steve Ignorant est loin d’en être fan, elle fait partie de ceux et celles qui ont initié cette diction poétique dans le monde du rock) ; la signature de Kukl (pré-Sugarcubes, un groupe vivement conseillé). La présence régulière de David Tibet ou les regards portés sur John Cale et Genesis P.Orridge ouvrent des fenêtres sur un univers jamais clos.

Ce qui glace progressivement, c’est que rien n’est confus et que tout prend sens dans une nécessaire lutte de plus en plus tranchante et obligatoirement tranchée. Le collectif se trouve pris par ses engagements idéologiques, assume au plus haut degré son rôle de porte-parole, comprend qu’il file dans une impasse énergique et politique face à un régime dictatorial (et dire que la mort de Thatcher n’a donné lieu à aucun réel procès !). L’influence de Crass sur eux-mêmes et les autres devient un poids trop lourd à porter, leur austérité leur pèse, la peur que génère leurs dénonciations des faits est contraire à leurs idées premières. La fête est finie, quelques soubresauts demeurent qui permettront à chacun de survivre à la terrible gueule de bois qui s’annonce. Il ressort de l’analyse psychologique à laquelle George Berger s’est livrée avec eux/elles une naïveté belle à en crever : pouvait-on seulement songer à faire la fête ? Pouvait-on encore croire au pacifisme ? Pouvait-on espérer changer le monde avec l’art ? Bien sûr que non, mais il FALLAIT le faire.

Plus que tout, c’est donc l’intégrité de toutes ces démarches musicales, poétiques, politiques, visuelles et humaines qui fait chaud au cœur, ces remarques des uns sur les autres, ces différences de goûts simplement énoncées avec une telle franchise… Finalement, Berger a eu raison d’élargir le propos : la musique de Crass est l’une des entrées dans cette histoire, mais pas la seule. Il ne suffit pas d’écouter les disques, de regarder les pochettes et de lire les paroles, il est nécessaire de s’immerger et d’approfondir. Ce livre vient donc de marquer une étape aussi importante que la diffusion de There is no Authority but Yourself, le documentaire d’Alexander Oey (2006).

« Tu parles de révolution, bien, c’est parfait / Mais que feras-tu quand l’heure viendra ? / Seras-tu l’un de ces gros bras brandissant sa mitraillette ? / Parleras-tu de liberté quand le sang commencera à couler / La liberté n’a aucune valeur si la violence est le prix à payer / Je ne veux pas de ta révolution / Je veux l’anarchie et la paix. »

George Berger – L’Histoire de Crass (Rytrut)

Traduction de Christophe Mora + Paul Vincent

432 pages, photos inédites, 24 €

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