Gary Numan – live @ Hammersmith Apollo (Londres) 28/11/2014

13 Jan 15 Gary Numan – live @ Hammersmith Apollo (Londres) 28/11/2014

Le concert de Gary Numan à l’Hammersmith Apollo de Londres, le 28 novembre dernier, était annoncé de longue date comme un événement.
Ce show était avant tout le couronnement de la tournée mondiale entamée par Numan en octobre 2013 pour promouvoir son dernier album Splinter (Songs from a broken Mind). Ce disque, sans conteste l’une des œuvres majeures de l’artiste, a reçu un accueil public et critique inégalé. Splinter est même entré dans le Top 20 britannique – une première pour Numan depuis Warriors en 1983. Débutée aux Etats-Unis, cette longue tournée a ensuite mené Gary Numan au Royaume-Uni et en Irlande, en Israël, en Europe continentale (hormis Paris, hélas), au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

[Photographies : Louise Barnes & Jim Napier]

Mais il s’agissait également d’un « homecoming concert », c’est-à-dire d’un retour aux sources pour Numan, qui réside aujourd’hui à Los Angeles. Pour la première fois depuis 1996, il allait investir l’Hammersmith Apollo, salle mythique du rock britannique sous son ancien nom d’Hammersmith Odeon (c’est là que David Bowie tua son personnage de Ziggy Stardust, un soir de 1973). Adolescent, celui qui s’appelait encore Gary Webb fréquentait assidûment cette salle en tant que spectateur. Puis, à partir de l’explosion du phénomène Numan en 1979, le « Hammy », comme l’appellent les Anglais, devint pour longtemps l’étape londonienne de ses tournées. C’est un lieu à connotation affective pour Gary qui, en outre, est né dans le quartier d’Hammersmith.

Pour ce concert, Gary Numan avait annoncé quelques surprises, notamment autour du trente-cinquième anniversaire de deux de ses disques fondateurs, Replicas et The Pleasure Principle, et du trentième anniversaire de Berserker. L’attente était donc forte. Numan fait partie de ces artistes qui bénéficient d’un important « cult following » ; en ce soir du 28 novembre, des fans venus non seulement de Grande-Bretagne et d’Irlande, mais aussi de toute l’Europe et même de bien plus loin (Australie, Singapour…), convergent vers la salle.

Dès l’ouverture des portes, on est frappé par la splendeur du lieu : un ancien cinéma des années trente, minutieusement restauré.
C’est Gang Of Four qui inaugure les festivités.

Gang Of Four (fourni par Jim Napier)

Gang Of Four (fourni par Jim Napier)

Seul membre originel du célèbre combo post-punk, le guitariste Andy Gill est entouré de jeunes musiciens, John « Gaoler » Sterry au chant, Thomas McNeice à la basse, Jon Finnigan à la batterie. Surprise, une nouvelle recrue féminine intervient sporadiquement (chant / banjo). Le groupe a conservé son esprit contestataire et expérimental. On retiendra des versions abrasives d’« Anthrax », « To Hell with Poverty » et « Damaged Goods », et la mise en scène désormais rituelle de « He’d send in the Army » : pendant tout le morceau, John Sterry détruit méthodiquement un four à micro-ondes (symbole de la société de consommation), utilisé comme élément de percussion. Set élégant et nerveux, mais qui semble indifférer une grande partie des spectateurs, impatients d’applaudir Gary Numan.
À l’entracte, la tension monte. Tout le monde sait que Numan, atteint d’une grippe, a de gros problèmes de voix. Depuis la veille, il a publié sur Internet une série de messages témoignant de son inquiétude croissante. On apprendra plus tard que le concert a bien failli être annulé…
Retard sur l’horaire prévu. L’énorme structure vibre du chant des Numanoïdes : « Nuuumaaaaaaaan » !

© Louise Barnes

© Louise Barnes

Lorsque les lumières s’éteignent, les cris de la foule deviennent assourdissants, bientôt couverts par les premières mesures de l’instrumental « Resurrection ». Le mot « Splinter » s’affiche en fond de scène, et c’est au milieu d’un déluge de fumigènes qu’apparaissent Gary Numan et son groupe. En référence à l’imagerie victorienne de Splinter, Numan porte une tenue steampunk, chapeau haut-de-forme, chemise blanche, gilet gris et lavallière rouge sur un jean anthracite et des brodequins, le tout nimbé de poussière. Il lance aussitôt le chapeau dans la foule, avant d’entamer, sa fidèle guitare Gibson Les Paul en main, une furieuse chorégraphie avec son bassiste et son guitariste.
Il se défait bientôt du gilet et de la lavallière, pour enchaîner sur un « Everything comes down to this » intense. Fragile, sa voix tient bon. La chemise blanche disparaît à son tour ; Gary Numan arbore désormais un t-shirt noir à motif stylisé. A l’issue du morceau, il s’adresse au public, visiblement ému de découvrir l’Hammersmith Apollo plein à craquer. Il s’excuse de l’état de sa voix (« … pour tous ceux qui sont venus de si loin, et même d’Australie ») et explique qu’il lui a fallu recourir à la médecine (« I had an injection… In my arse ! »). Ovation générale.
Puis retentit l’intro de « Me ! I disconnect from you »… La foule exulte – Gary n’a plus joué « MIDFY » (qui ouvrait l’album Replicas, 1979) depuis longtemps. Il en livre une version particulièrement fougueuse et jubilatoire.

©  Louise Barnes

© Louise Barnes

Et pendant près de deux heures, le temps semble suspendu dans la cathédrale Art-déco d’Hammersmith. Gary Numan s’empare de la vaste scène avec une présence saisissante. Extrêmement physique, tour à tour sensuelle ou convulsive, sa prestation est souvent proche de la transe, entre headbanging et mouvements graciles. Fait rare, Numan arbore la plupart du temps un sourire extatique.
Derrière lui, un large panneau de LED entoure la plate-forme où opèrent le batteur Richard Beasley et le claviériste Josh Giroux. Selon les morceaux, cet écran projette des faisceaux de lumière crue, presque stroboscopique, ou des films : graphismes, extraits de clips, images symboliques qui noient la scène de reflets changeants. À ce décor s’ajoute un light-show élaboré.

© Jim Napier

© Jim Napier

Le set fait la part belle aux extraits de Splinter, qui alternent avec les classiques « Metal », « Films », « I die : You die » et même « Cars », interprétés avec flamboyance. La haute voûte résonne d’une clameur permanente ; les spectateurs reprennent les paroles, scandent les rythmiques, manifestent leur euphorie. Pendant l’intemporel « Down in the Park », Steve Fox Harris, délesté de sa guitare, se met à danser avec allégresse, tandis que Gary esquisse en clin d’œil l’une de ses anciennes poses d’androïde cold-wave.
Le son est puissant, servi par de brillants musiciens : les vétérans Richard Beasley (percussions), Harris (guitare) et Tim Muddiman (basse). Ils ont récemment été rejoints par Josh Giroux, qui remplace Ade Fenton aux claviers (Giroux a par ailleurs signé la pochette de l’album Splinter). Tous les titres anciens ont été retravaillés pour s’harmoniser avec le paysage sonore de Splinter ; les arrangements, les tonalités sont plus électriques et industriels, mais les nappes électroniques restent centrales.
D’ailleurs, Numan avait annoncé qu’il allait remettre en service – pour ce concert uniquement – l’un de ses anciens synthétiseurs analogiques, l’excellent Oberheim OB-Xa (utilisé au début des années quatre-vingt). Ce soir, certaines chansons de sa première partie de carrière bénéficient de sons électroniques analogiques – contraste fascinant avec les sonorités et les textures numériques des titres plus contemporains. L’OB-Xa avait été utilisé sur la tournée Berserker, en 1984… Et bientôt rugissent les basses menaçantes de la chanson éponyme. Sur les panneaux LED, une bouche maquillée de bleu sur un visage blanc (couleurs de l’album Berserker) symbolise les chœurs féminins diaphanes, aujourd’hui virtuels et lacérés par les riffs dissonants de Harris. Quand il ne chante pas, Gary Numan ondule, traduit les percussions par les contorsions de son corps… Entendre « Berserker » live confirme l’impact de ce morceau, toujours aussi étrange et décalé.
Autres instants forts : l’exécution étincelante de « We are so fragile », fameuse B-side de 1979, et de « We are Glass », single phare de l’ère Telekon (1980) – deux titres rares, qui soulèvent l’enthousiasme de la salle.

© Jim Napier

© Jim Napier

L’opus ayant précédé Splinter, Dead Son Rising, avait inauguré le show avec « Resurrection ». Deux autres morceaux sont joués ce soir : le mélancolique et lancinant « Dead Sun Rising » (dans sa version remixée par Sonoio, alias Alessandro Cortini) et le single électro-hypnotique « The Fall ». « The Fall » se révèle plus organique sur scène, et d’une redoutable efficacité – tout comme, dans une veine proche, « Love hurt bleed », premier single de Splinter.
Autre hymne culte : « Pure » (issu de l’album du même nom [2000]), pour lequel Numan, habité, joue de sa Gibson Les Paul comme d’un accessoire, brandi à bout de bras sur le refrain.

© Louise Barnes

© Louise Barnes

Mais le cœur du set est bien Splinter (pas moins de huit titres). Gary Numan ne laisse jamais triompher la nostalgie ; sa créativité est intacte, et l’expérience live de ces récents morceaux prouve combien le songwriting de l’artiste a gagné en profondeur sonore.
Les déflagrations soniques du single « I am Dust » (doublées par des flashes visuels) transportent l’auditoire… Le lyrisme de « The Calling » est prenant ; Numan, la voix à vif, exécute la mélodie principale sur son synthétiseur numérique Access Virus. « Splinter » est un choc, avec sa mélopée orientale et ses paroles désespérées. Meurtrie, la voix de Gary projette une forte charge émotionnelle. Sur l’écran, des images de la Shoah défilent, implacables. Juste avant les rappels, le magnifique « My last Day » débute dans le dépouillement autour du chant – toujours sur le fil – avant de déployer un crescendo de cordes presque symphonique.

© Jim Napier

© Jim Napier

L’exaltation est à son comble lorsque Gary Numan réapparaît, une guitare acoustique en main. Il remercie et s’excuse à nouveau pour sa voix – il espère pouvoir chanter le morceau suivant (« Sinon, vous le ferez… »). D’ordinaire, Numan parle très peu au public – ce soir est une exception. Et il égrène sur son instrument le thème de « Jo the Waiter », l’une des perles du premier album de Tubeway Army (1978), absente de ses setlists depuis des années. Sa voix ne le trahit pas, et l’instant devient magique, alors que la salle reprend en chœur toutes les paroles.
L’émotion reste palpable lorsque Gary entame « A Prayer for the Unborn » (tiré de l’album Pure), l’un de ses titres les plus personnels. Devant des projections d’échographies intra-utérines, il en offre une interprétation poignante et fiévreuse, rejoignant Steve Harris à la guitare sur la seconde partie du morceau.

Dernier rappel, l’emblématique « Are ‘Friends’ electric ? », interprété dans sa version actuelle, à la fois minimaliste et – justement – plus électrique. En chantant la phrase « You see, this means everything to me », Gary Numan tend les bras aux cinq mille personnes qui lui font face. Après un premier salut avec ses musiciens, Numan revient sur scène, cette fois accompagné de ses trois filles Raven (onze ans), Persia (neuf) et Echo (sept). Exceptionnel moment de communion… L’Hammersmith Apollo est en liesse pour une interminable standing ovation.

© Louise Barnes

© Louise Barnes

À la sortie, la majorité des fans considère ce show comme le meilleur de Gary Numan depuis ses nuits d’ « adieu » à Wembley en 1981, alors qu’il voulait arrêter la scène. C’est en tout cas l’un des concerts les plus marquants auxquels il m’ait été donné d’assister. Pour Numan, il s’agit d’une véritable renaissance : pic créatif de Splinter, retour triomphal au légendaire Hammersmith (qu’il aurait sans doute eu du mal à remplir il y a encore quelques années)… De fait, il diffusera sur Internet le message suivant :

« Le jour le plus stressant de ma vie est devenu le meilleur concert de ma vie. MERCI HAMMERSMITH, je suis EXTREMEMENT ému. »

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