Garbage – Interview pour « Strange little Birds »

03 Oct 16 Garbage – Interview pour « Strange little Birds »

Garbage effectue un retour en force avec Strange little Birds, sans doute l’un de leurs meilleurs disques. Le gang américano-écossais a célébré en 2015 les vingt ans de son premier album (sans titre, mais aujourd’hui associé au morceau-manifeste « Queer »), façon de mesurer sur scène le chemin parcouru et d’affirmer un enthousiasme intact. Apparus à l’ère de la Britpop, Garbage possédait un son différent, fruit de l’alchimie entre trois musiciens américains déjà vétérans, menés par le batteur (et producteur) Butch Vig, et une chanteuse écossaise incandescente issue du punk, Shirley Manson. De l’indie électr(on)ique et/ou veloutée, composée de multiples strates (échos de noise, de trip-hop, de jungle…) et  rayonnant de la fougue de Shirley, féministe rebelle mais fragile. Comme Saffron Sprackling de Republica, Shirley Manson avait des choses à dire et refusait tous les clichés. Au fil des albums, Garbage s’est cherché, opérant par exemple un virage plus nettement rock en 2005 avec Bleed like me. Entre-temps, Mushroom (label indépendant qui abritait le combo depuis 1995) avait été absorbé par Warner Music. Aux tensions  internes s’ajoutèrent les conflits avec Warner, aboutissant à une pause de près de sept ans. Lorsque le groupe se reforma, ce fut sous l’égide de son propre label, Stun Volume. Le disque des retrouvailles (Not your Kind of People, 2012) n’était nullement déshonorant. Mais Strange little Birds retrouve une fraîcheur et une intensité inédites. Mêlant à nouveau textures électriques et synthétiques, le nouvel opus est rageur, mélancolique, voire poignant. Nous avons rencontré Shirley Manson lors de son passage à Paris. Personnalité solaire, elle nous a fait partager sa passion – et son humour, souvent exprimé par un rire jubilatoire et dévastateur.

 

Obsküre Magazine : Le nouvel album Strange Little Birds est excellent, plus brut mais plus riche que le précédent. Tu as dit qu’il te rappelait votre tout premier album, et effectivement, il y a un lien…
Shirley Manson : Oui, je ne sais pas vraiment pourquoi, car ce sont deux disques très différents. Je pense que nous avons opéré un étrange retour sur nous-mêmes. Quand nous avons sorti notre premier album, nous avons entamé un véritable voyage ; nous ne savions pas du tout où il nous mènerait. Nous avons appris sur le tas ; dans ce genre de situation on fait des détours, et on se retrouve parfois au milieu de nulle part. Je pense que nous avons lentement retrouvé notre chemin, celui qui menait à ce que nous aimons vraiment dans ce métier et au style de musique qui nous touche. Comprendre que nous avons la capacité de faire le disque que nous voulons réellement faire, acquérir ce genre de confiance en nous – je crois que c’est une première (rires) ! Il s’agit peut-être du premier album du second acte de Garbage.

 

Sur certaines chansons, tu utilises ta voix d’une manière un peu différente, plus douce et nuancée, comme sur « Even though our Love is doomed », par exemple.
Je veux être curieuse en tant que musicienne, et je sais que les autres membres du groupe ressentent la même chose. Nous essayons d’être en quelque sorte des étudiants lorsque nous élaborons un disque. Nous ne sommes pas des génies tels Paul McCartney, John Lennon, Kurt Cobain ou Jack White. Mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas apprendre à créer de vraies œuvres. C’est ce que nous avons essayé de faire ; nous utilisons ce qui est à notre disposition au mieux de nos capacités. Nous nous efforçons toujours d’essayer des choses nouvelles, cela fait partie de notre force. Je me rends parfaitement compte que je parle beaucoup, souvent d’une voix forte, et que j’ai des opinions très arrêtées. Je savais que cela pouvait créer la surprise si j’apportais plus de calme à ce disque.

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Le disque dégage beaucoup d’énergie, mais aussi une certaine mélancolie, une sorte de réflexion sur la vie. As-tu voulu aborder dans les textes des thèmes, un état d’esprit spécifiques ?
J’écris pratiquement tous les textes, disons à 99,9%. Je savais dès le départ ce que je voulais exprimer et les idées que je souhaitais explorer. Je voulais faire un disque qui corresponde à l’âge que j’avais atteint, qui reflète notre maturité. Je suis fatiguée de lire tous ces magazines qui encouragent les femmes à craindre le fait de vieillir, à avoir honte de leur âge. Je ne supporte plus de voir notre société culpabiliser les femmes adultes, alors que nous atteignons un moment de notre vie où nous devrions réaliser notre force. On nous infantilise, on ne nous encourage pas à utiliser notre cerveau ; au contraire, on nous pousse à tout miser sur le physique. Et bien sûr, quand on avance en âge, l’apparence physique change, l’attrait physique diminue. Je vois tant de femmes craquer sous cette pression… Je trouve tout cela absurde – comment pouvons-nous tolérer cet état de choses ? C’est pourquoi je voulais faire un disque qui soit clairement l’œuvre d’une femme adulte, et non celle d’une gamine.

 

Dans les années quatre-vingt-dix, l’image que tu projetais et le fait de t’exprimer en tant qu’artiste féministe ont eu un impact considérable. Le punk avait changé certaines choses, mais la place des femmes dans l’industrie musicale était encore problématique. Aujourd’hui, la situation n’est pas réjouissante pour les femmes en général…
Je ne pense pas que l’évolution ait été positive. Je crois même que nous avons régressé à bien des égards. Les femmes ont ici un rôle à jouer ; c’est à nous de prendre conscience de la situation et de la combattre. Je crois que nous sommes revenus à cette obsession de la jeunesse, à une incapacité d’accepter la réalité. C’est le règne du Botox, du laser et des injections diverses. Les femmes de cinquante ans peuvent se faire passer pour vingt ans plus jeunes, mais à quel prix ? Car il y a toujours un prix à payer lorsqu’on refuse d’être soi-même. Je ne crois pas que nous y ayons vraiment réfléchi, mais ce prix est lourd. Dans le même temps, le succès de la pop mainstream est énorme. Les maisons de disques savent que, globalement, les jeunes femmes sont ce qui rapporte le plus dans la pop. Ces gens les achètent, les formatent, les exploitent, puis, lorsqu’elles ont fait leur temps, les jettent et les remplacent par des profils plus jeunes. Et bien sûr, il y aura toujours des millions de filles prêtes à prendre la relève… Donc personnellement, en tant qu’artiste, je cherche ce qui peut me rendre irremplaçable. Je me demande comment apporter à la musique quelque chose qui ait une valeur, et qui ne soit pas une redite. C’est là que réside mon authenticité. Pour prendre comme exemple Madonna, je voudrais entendre ses superbes et rares vérités, ces expériences qu’elle est seule à avoir vécues, et non ses efforts pour paraître plus jeune. Car il ne s’agit pas là de sa personnalité authentique.

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Effectivement, la société exerce une énorme pression sur les femmes à partir d’un certain âge – c’est difficile.
Oui, mais rien de vraiment grand n’a pu être réalisé sans une lutte difficile. Cela fait partie du combat pour notre intégrité, pour nos droits, pour notre valeur en tant qu’individus. Les femmes n’ont pas à être jetées à la poubelle parce qu’elles n’ont plus vingt-cinq ans ! Je me battrai contre cet état de fait avec toutes les fibres de mon corps. Comment la société ose-t-elle dicter cela aux femmes ? Et nous sommes vraiment stupides de l’écouter ! Nous avons tous un jour rencontré quelqu’un qui possédait une grande beauté physique, mais dont la personnalité était totalement vide ! On n’apprécie pas la compagnie de telles personnes, elles ne nous inspirent rien, on ne repense pas plus tard à une idée qu’elles auraient partagé avec nous. À la place, il n’y a qu’un sinistre trou noir… De telles situations sont de vraies leçons, elles m’incitent à essayer d’être bien plus qu’une façade.

 

Nous n’avons toujours pas gagné sur ce plan-là…
Nous sommes loin d’avoir gagné. Les droits de l’homme reculent dès que l’on détourne le regard. Si l’on arrête de se battre pour eux, ils disparaissent, et l’on doit tout reprendre depuis le début. Il est important de rester vigilants et d’être toujours prêts à lutter.

 

Quand Garbage est apparu, tu semblais pleine de force et d’assurance. Mais il semble que ce n’était pas toujours le cas, comme tu l’as expliqué plus tard. As-tu davantage confiance en toi aujourd’hui ?
Oui, et je pense que j’ai gagné cette confiance de haute lutte. C’est une chose si étrange, si difficile à définir. J’avais partiellement confiance en moi bien sûr, sinon je n’aurai jamais pu avoir une telle carrière. Mais ce n’était pas l’assurance que tout le monde me prêtait. J’étais vraiment comme un nerf à vif, et pour protéger ce nerf à vif je mettais une sorte d’armure, j’étais agressive. J’avais peur qu’on m’atteigne et qu’on me blesse. J’étais donc très agressive, car cela tient les gens à distance. Au fil du temps, je pense avoir fait des progrès. Il y a bien sûr ce privilège de faire depuis vingt-et-un ans un métier que j’adore – cela construit la confiance en soi. On finit par ne plus avoir autant peur des gens. Je suis également tombée amoureuse d’un homme extraordinaire, qui m’a beaucoup appris quant à la façon d’évoluer dans le monde, et au fait de me sentir plus à l’aise. J’ai aussi senti que j’avais de la valeur aux yeux de quelqu’un pour les bonnes raisons. C’est très important.

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Vous avez créé une playlist Spotify des morceaux qui vous inspiraient pendant l’élaboration de l’album. On retrouve bien sûr Siouxsie And The Banshees et Nick Cave, qui comptent parmi tes influences personnelles, mais aussi des artistes très différents comme Mirel Wagner ou Arvo Pärt…
Un exemple au hasard, il y a un moment dans « Night Drive Loneliness » qui est directement inspiré d’Arvo Pärt, car nous adorons le minimalisme de ses disques, cette mélancolie, cette douleur. Quant à Siouxsie And The Banshees, ils ont été si souvent présents dans mon esprit lorsque je travaille sur un disque. Quand je veux créer quelque chose de différent, je me demande : « Que ferait Siouxsie ? » Elle excelle dans l’art d’inventer de passionnants bruits d’essence presque animale. Je pense à elle et je finis par trouver quelque chose qui est unique ; je lui attribue toujours ces découvertes. Elle m’a appris à mieux appréhender certains moments de la création musicale.

 

« Night Drive Loneliness » est une chanson forte et sombre. Je crois que vous avez également été inspirés par certaines lettres de fans ?
Oui, c’est vrai. Le titre de « Night Drive Loneliness » vient d’une très belle lettre qu’une jeune fan m’a remise pendant notre tournée en Russie, il y a deux ans. Tard dans la nuit, je traversais Nijni Novgorod en voiture pour rejoindre mon hôtel. Dans sa lettre, cette jeune fille évoquait tous les monuments de la ville, et je les ai bien sûr vus pendant le trajet. Elle avait utilisé ces monuments pour parler de sa propre tristesse. J’ai été très impressionnée, j’ai senti une connexion avec ses sentiments. Au départ, je voulais d’ailleurs appeler la chanson « Night Drive Sadness ». La lettre avait marqué mon imagination ; j’ai écrit la chanson autour du moment où j’ai ressenti cette tristesse absolue.

 

Tu es la seule femme au sein du groupe, les autres membres sont américains et tu es toi-même écossaise. Ton identité écossaise est-elle importante à tes yeux ?
Je pense que l’on emporte son identité avec soi où que l’on aille. Mon identité écossaise est ce que j’appelle ma « terre », celle sur laquelle j’ai grandi ; c’est là que sont enterrées ma mère et ma grand-mère. Tout ce qui m’a construit se trouve chez moi, en Écosse. En ce sens, le fait d’être écossaise est extrêmement important. Cependant, je ne sais pas dans quelle mesure cela a influé sur Garbage, sur nos succès et nos échecs. Ce qui est certain, c’est que ma manière de penser est différente de celle des autres membres du groupe. Mais je ne suis pas sûre de savoir pourquoi. Peut-être cela aurait-il été le cas de toute façon, car nous sommes tous des êtres humains différents. Heureusement, nous partageons des valeurs très semblables, notre vision du monde est similaire.

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Vous avez créé votre propre label Stun Volume, et vous êtes maintenant totalement libres. Mais le fait d’être indépendants n’est-il-pas plus ardu aujourd’hui ?
Bien sûr, il est difficile de gérer son propre label. C’est épuisant, anxiogène, et on ne peut pas rivaliser financièrement avec le réseau de distribution des majors. Nous avons intégré le fait qu’il existe certains inconvénients. En revanche, d’un point de vue philosophique, nous nous sentons bien mieux. Nous avons accepté que notre carrière nous rapporte moins de revenus et que nos vies deviennent plus compliquées, mais en échange nous avons obtenu la liberté en tant qu’artistes et en tant qu’êtres humains. Le système dans lequel nous nous étions retrouvés est à l’opposé de ce que nous sommes en tant que personnes. Certains artistes possèdent la mentalité adéquate pour s’épanouir au sein de gros labels, mais ce n’est pas notre cas.

 

Garbage existe depuis vingt-et-un ans. Comment maintenez-vous cette flamme ?
Il y a beaucoup de raisons différentes. Le fait que Butch (N.D.L.R. : le batteur Butch Vig, qui a par ailleurs produit Nirvana, Sonic Youth, The Smashing Pumpkins, etc.)  ait eu une carrière de producteur si spectaculaire a été bénéfique pour Garbage. Il a le sens de la compétition, il est ambitieux. Quant à moi, j’ai toujours eu une fibre extrêmement rebelle depuis mon enfance. Quand on me dit qu’il m’est impossible de faire quelque chose, je me révolte. Je veux faire tomber ces putains de murs ! J’ai toujours été comme ça, ce n’est pas un trait de personnalité que j’admire particulièrement chez moi, mais je suis ainsi. Je suis un peu comme un taureau, et je blesserais ma tête jusqu’au sang pour détruire ces murs (énorme rire) ! C’est parfois terrifiant ! Mais ça nous a également aidés en tant que groupe. En fait, la raison principale, c’est que nos relations n’ont pas été faciles, qu’elles ont été marquées par de nombreux conflits, mais que nous nous sommes toujours mutuellement respectés. Nous agissons avec bonté les uns envers les autres, même lors de périodes extrêmement sombres. Je pense que cela a renforcé nos liens, car nous avons affronté ensemble beaucoup de choses. Aucun de nous ne s’est révélé destructeur. Se rendre compte que nos relations ont toujours été constructives, c’est vraiment magique. Car l’instinct humain est de détruire…

 

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