Gaë Bolg – La Nef des Fous (interview)

27 Mar 11 Gaë Bolg – La Nef des Fous (interview)

« La Nef des Fous » prend une entrée de plus dans le dictionnaire de nos préférences artistiques. En effet, Gaë Bolg, le projet mutant de la néo-folk classique pataphysicienne, sort sous ce nom son enregistrement le plus dantesque. Voyage musical entre citations et envolées lyriques, cette nouvelle « Nef des Fous » est la réunion de tous ceux (ou presque) qui ont construit le son Gaë Bolg au côté d’Éric Roger. Un spectacle total, terriblement obsédant.

 

Sylvaïn Nicolino pour Obskure Mag : Sur cet album, la composition de Gaë Bolg a sensiblement évolué : peux-tu nous faire les présentations ?

Éric Roger : La Nef des Fous I est un projet « ponctuel », même s’il a quand même pris huit ans au total ! Je ne suis donc pas sûr que Gaë Bolg ait « évolué », mais juste qu’il a été différent à cette occasion. Différent car en plus des membres du groupe, il y des chœurs et un grand orchestre symphonique, soit un peu plus d’une centaine de participants.

Différent car l’écriture est plus proche d’une écriture « musique classique » que d’un format rock, les structures étant empruntées aux formes traditionnelles du classique (essentiellement des variations, fugues et passacailles), donc très éloignées de la forme couplet-refrain.

Différent enfin par la méthode de travail et la mise en forme puisque, à part quelques overdubs, le mixage et la post-production, je n’ai utilisé que le papier à musique, le crayon, la gomme et non le studio comme je le fais le plus souvent (même s’il m’arrive régulièrement d’écrire la musique avant de l’enregistrer, comme ça avait été globalement le cas pour Requiem par exemple).

 

Ça fait un paquet d’années que vous vous tourniez autour avec Omne Datum Optimum, vous aviez même sorti un maxi ensemble en 2000…

Gaudinis TH+, en plus d’être un ami très proche, est lié à l’histoire de Gaë Bolg quasiment depuis le début : il est l’auteur des pochettes des trois premiers albums, a fait tous nos costumes de scène, a été un des piliers live du groupe (à la percussion et à la voix), il chante aussi sur le dernier titre du Petit Traité de Gymnosophie. Pour ma part, j’ai enregistré ses premiers titres, j’apparais comme invité-mystère sur l’un d’entre eux, et là, je viens juste de terminer le mastering de son deuxième album, qui est, cela dit en passant, tout à fait fabuleux ! En plus de ça, il y a eu Oran Môr, le maxi auquel tu fais allusion, et aussi un split-cd un peu plus tard qui a été dispo lors d’une tournée de Bolg (et qui a été interdit dans de nombreux pays à cause de sa pochette levant un voile sur notre avantageuse anatomie).

Il est bien évident que sa présence s’imposait dans un projet aussi important que La Nef des Fous, tout comme s’imposait celle de tous ceux qui ont eu un rôle clé dans l’histoire de Gaë Bolg et de Seven Pines comme Trublion 23, Noria Iorinav, Stéphane Collange et Jean-Marie Groud.

En fait, seuls Karl Blake et Fabrice Roux ont hélas manqué à l’appel pour des raisons géographiques car ils n’habitaient plus dans la capitale à ce moment là, et il ne leur était pas possible de participer à la vingtaine de répétitions préparatoires à ces deux concerts.

 

« La Nef des Fous », le nom est plus que connoté : d’où vient ce choix ? Il était en plus déjà employé précédemment dans l’histoire de Gaë Bolg…

La Nef des Fous I s’inspire à la fois de la bande dessinée de Turf et du tableau éponyme de Bosch dont Turf s’est lui-même inspiré. Ce n’est ni une transcription littérale ni une adaptation rigoureuse mais plutôt une interprétation libre et personnelle, des sortes de variations autour d’un univers visuel onirique, grotesque, claustrophobe, enfantin et parfois cauchemardesque dont je me sens assez proche.

L’idée initiale de La Nef des Fous était d’en faire un opéra. Puis cette idée a très vite évolué vers quelque chose de plus ouvert et abstrait, l’idée d’une sorte de musique classique pervertie, synthèse de la musique classique dont je suis issu, de l’énergie que l’on trouve dans une certaine forme de rock écrit (Magma, Present, Univers Zero, Art Bears..), et de l’univers habituel de Gaë Bolg. C’est donc devenu plus ou moins un side project sans en être vraiment un non plus, puisqu’il est clair pour moi que La Nef des Fous, de par son aspect « symphonique décalé », est totalement lié à Gaë Bolg. Il y a aura donc La Nef des Fous II, III, IV, et peut-être beaucoup plus…

Mais La Nef des Fous est aussi le nom de mon studio et j’ai également utilisé ce nom à deux ou trois reprises, notamment pour des remixes que je trouvais à la fois excessivement tordus et symphoniques ! Le concept reste donc assez élastique…

 

Ce disque est un enregistrement de deux concerts différents : tu peux nous en dire plus ?

La première partie du cd a été enregistrée lors d’un concert au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris en 2008 pour fêter les  60 ans de l’orchestre de l’ONCF auquel j’ai participé en tant que musicien puis comme chef d’orchestre pendant pas loin de 25 ans ! Autant dire que c’est une longue histoire !

La deuxième partie du cd est antérieure et a été enregistrée en 2006 au Festival du Chantier avec les chœurs et l’Orchestre de chambre du Chantier (que j’ai dirigé également quelques années), le Chœur Artefonia et des membres de l’ONCF.

Ce festival que nous avions organisé avec l’asso du Chantier a d’ailleurs été quelque chose d’assez exceptionnel puisqu’on a pu y voir notamment Clair Obscur avec un petit orchestre, Von Magnet avec un ensemble de cuivres, mais aussi Shockheaded Peters, Danielle Dax, Amal Gamal, Baby Dee, Simon Finn et beaucoup d’autres groupes qui n’avaient jamais joué en France, ainsi que des concerts classiques et un opéra !

 

C’est quoi l’ONCF ?

C’est l’ « Orchestre  Symphonique des  Chemins de  Fer français ».  Il s’appelle désormais  « Orchestre Symphonique du Rail « ,  pour éviter la confusion liée au sigle déjà utilisé par une autre asso plus ancienne dépendant aussi de la SNCF (il aura quand même fallu 60 ans pour régler ce petit problème administratif ce qui est plutôt ubuesque quand on y pense !).

A l’origine, l’orchestre avait été créé par le comité d’entreprise pour les cheminots uniquement. Aujourd’hui, la  plupart des musiciens qui y jouent ne le sont pas.

C’est un orchestre qui a une longue histoire, il a tourné un peu partout en Europe dans les années 60 et 70, joué avec beaucoup de solistes de renom, à l’époque où l’argent coulait à flot et où la SNCF en faisait un peu la vitrine du dynamisme de l’entreprise ! Tout ça a bien changé, comme pour tous les  autres orchestres amateurs d’ailleurs, les subventions s’étant réduites à leur plus simple expression au fil du temps,  la pratique amateur étant désormais le plus souvent dénigrée et considérée comme non rentable donc inutile voire encombrante… Quelle tristesse… Ce sont pourtant des lieux d’expression artistique et d’apprentissage extraordinaires, des endroits où la musique peut s’exprimer de façon désintéressée et où il peut y avoir un dynamisme musical et associatif absolument passionnant…

Moi, j’y suis rentré tout gamin comme percussionniste, puis comme trompettiste (j’ai une formation classique à la base), parce que mes parents y jouaient, ils étaient musiciens amateurs. C’est en fait un des endroits où j’ai fait mes premières armes de musicien de groupe.

Puis, un certain nombre d’années plus tard, quand le chef de l’époque est parti, j’ai pris sa suite. J’y suis resté une dizaine d’années. Entre temps, j’ai dirigé d’autres orchestres. Des chœurs d’adultes et d’enfants aussi.

A l’ONCF en particulier, c’était chouette, on a monté des trucs vraiment bien, beaucoup d’œuvres peu connues,  pas mal de musique du XXème siècle, je crois que ça en a fait un orchestre un peu à part dans les orchestres amateurs. C’était vraiment exaltant de pouvoir monter des œuvres difficiles, ambitieuses et exigeantes et d’arriver à dépasser le niveau individuel de chacun (pour certains très limité, le niveau étant très hétérogène) pour avoir un niveau d’ensemble tout à fait honorable, malgré les défauts bien sûr. Et d’arriver à séduire un public lambda avec de la musique pas forcément réputée « facile d’accès »… C’est vraiment là que j’ai réalisé à quel point le collectif pouvait dans certaines conditions transcender totalement l’individuel,  même si j’en étais déjà convaincu intellectuellement depuis bien longtemps. Bon, tout ça, ça doit être encore mon côté gaucho…

 

Pour le Gaë Bolg, as-tu assumé seul la direction de ce qu’il faut bien appeler un orchestre ?

Oui, ça a été un vrai travail de chef d’orchestre. Mais, comme je te le disais juste avant,  ce n’était pas non plus quelque chose de nouveau pour moi.

 

On n’entend le public qu’une seule fois, si je ne me trompe pas : pourquoi ces longs applaudissements à la fin ? J’attendais presque les bonus, comme au cinéma…

Après avoir longtemps hésité, pour éviter un morcellement de l’écoute, j’ai préféré supprimer tous les applaudissements qu’il y a pu avoir au milieu des concerts et ne laisser que ceux de la fin. J’aurais pu aussi supprimer ceux de la fin mais j’ai préféré les laisser, déjà parce que c’était important pour moi de montrer qu’il s’agissait d’un concert, ensuite parce que ça retranscrivait assez bien l’ambiance de la soirée et du festival (entre écoute attentive et enthousiasme), et enfin parce que je trouvais qu’il y avait une sorte de prolongement avec l’atmosphère du dernier morceau, que quelque part ça l’emmenait « ailleurs ».

Et puis ça flatte l’ego aussi.

 

Réunir autant de monde n’est pas facile en terme de temps, mais aussi de travail ; tu as écris les partitions ou vous avez procédé par enregistrements et diffusion ?

Tout a été joué live, rien n’a été préenregistré, à part la bande d’introduction (construite à partir d’extraits de répétition) et une bande qui diffusait des chants d’oiseau et des cloches sur le dernier morceau (faute d’avoir pu trouver des oiseaux suffisamment disciplinés et des cloches d’église transportables).

Comme je te le disais juste avant, j’ai travaillé à l’ancienne avec le papier à musique, le crayon et la gomme. Il a donc fallu tout écrire à la main, la composition et l’orchestration mais aussi recopier une par une les partitions pour chaque instrument de l’orchestre, ce qui a représenté plusieurs centaines de pages et tout autant d’heures !

Quand au travail avec les orchestres proprement dit, il y a eu une bonne vingtaine de répétitions étalées sur plusieurs mois, avec tout ce que cela suppose d’organisation…

Ça a donc été effectivement un travail assez pharaonique !

 

Dans « La Nef des Fous », tu m’as avoué avoir cité plusieurs œuvres : qu’est-ce qui motive cet aspect de ton travail ? Un hommage ? Des sources d’inspiration pour rebondir ? Des clins d’œil ?

Un peu tout ça et plus encore… Les Séquelles ferroviaires ont été une commande de l’ONCF, j’y ai donc, au départ un peu par jeu, inclus des extraits d’œuvres que j’ai dirigées (de Holst, Hindemith, Prokofiev, Sibelius…), ou que j’aurais aimé diriger (Berg, Varèse, Steve Reich…), ou encore qui ont simplement été importantes dans l’histoire de l’orchestre pour une raison ou pour une autre (comme par exemple le Chant des Chemins de Fer de Berlioz). Ces citations sont pour la plupart méconnaissables, ont pour certaines été joyeusement triturées, voire massacrées, ou se réduisent pour d’autres juste à deux ou trois notes, à un accord ou à un contre-chant noyé dans l’orchestration. Ça tient pas mal du ludique, du clin d’œil, c’est parfois un hommage, parfois un prétexte inspirant, mais aussi parfois un pastiche à la Hoffnung ou à la PDQ Bach [NdR : PDQ Bach est l’un des fils inventé de Bach, un pseudonyme sous lequel Peter Schikele composait des pièces satiriques].

 

Les voix apparaissent tardivement, laissant la musique prendre une place imposante. Le retour des voix sonne aussi comme un rappel au désordre, tu l’entends comme ça ou pas ?

Je n’y avais pas pensé comme ça en fait mais pourquoi pas… Dans mon idée, il y avait quelque chose de presque convivial à finir par les chœurs. La Nef des Fous a été un projet assez mégalo, il y a plus d’une centaine de musiciens et choristes, je trouvais ça logique de finir avec tout le monde… Il y a presque un côté grande fête, une grande fête processionnaire, ce que le début n’annonce pas forcément…

 

Les enregistrements de concert datent. Travailler sur ce projet est-ce un moyen de clore une période ? Tu as d’autres projets en cours, indépendamment de Gaë Bolg…

Je ne sais pas… C’est sûr que c’est un aboutissement de quelque chose, ce sont huit années de travail intensif, beaucoup de gens impliqués, d’énergie déployée, c’est un peu un point final, au moins le point final d’une longue aventure. Mais est-ce pour autant la fin d’une période ? Je ne crois pas… C’est plus une étape je pense… Déjà parce qu’il y aura une suite (et même sans doute plusieurs), même si celle-ci sera sans doute différente, et ensuite parce que j’ai pas mal appris de cette expérience et que certains éléments de composition se retrouveront sans doute d’une façon ou d’une autre dans un prochain album de Gaë Bolg.

 

Voilà onze ans que Gaë Bolg publie des ovnis sonores, est-ce que John Barleycorn a bien semé ses grains ?

Il semble que le bougre soit encore bien vaillant et sème encore joyeusement ses graines mutantes malgré tout ce qu’on lui a fait subir !

 

Merci à toi pour ces réponses précieuses.

Photo de Sarah Arnal

 

Be Sociable, Share!