Frustration – Interview bonus Obsküre Magazine #13

15 Jan 13 Frustration – Interview bonus Obsküre Magazine #13

On les pensait avares de paroles, ils ne le furent pas. Prêts à en découdre et à relever chaque mot mal pesé, oui. Voici en bonus les questions qui n’ont pas pu tenir dans les six pages consacrées aux Français de Frustration, dont le nouveau-né Uncivilized va marquer le printemps (et sans doute plus : c’est à vous de les y aider).
Photographies : Candice Cellier

Obsküre Magazine : Mis à part nos groupes de la scène gothique pur-jus, vous étiez plutôt isolés avec ce retour à un son assez cru dans le post-punk, à l’époque du premier album… ce qui ne le faisait remarquer que davantage, sans doute. Ce retour à l’urgence semble avoir motivé du monde depuis, hexagone compris. Cela vous indiffère-t-il ou avez-vous le sentiment (et êtes-vous heureux de sentir) qu’une scène (micro-scène) se met/remet en place ?
Nicus :
Cela m’indiffère totalement et je n’ai pas l’impression que nous ayons inventé ni généré quoi que ce soit.
Fred : ils pourront toujours essayer de copier, ce sera toujours moins bon que nous. Sinon, que les groupes n’hésitent pas à faire des reprises de Frustration, ça nous fera des droits Sacem.
Fabrice : Faisant partie des gens s’étant fait copieusement chambrer à écouter et faire ce genre de musique dans les 90’s, je ne me pose pas non plus ce genre de très prétentieuses questions !

Les concerts que vous donnez vous inspirent-ils dans l’écriture des titres avant le studio ? Qu’est-ce qui vous a inspiré pour Uncivilized, d’ailleurs ?
Fred :
on a surtout été inspirés par l’envie de faire de nouveaux morceaux. Sinon, nous sommes plus inspirés par les concerts que nous voyons que par ceux que nous faisons.
Fabrice : Mes copains nous pondent souvent, aux balances où l’on se fait royalement chier, de nouvelles mélodies que l’on rebosse après ; ils m’épatent à chaque fois !

Comment a été écrit « Around » ?
Manu :
Voilà le genre de question qui m’agace, parce qu’elle est un peu facile et qu’elle n’apprend rien sur le groupe et sa musique en tant que tel. Donner l’impression qu’on connaît mieux un groupe parce qu’on a dévoilé sa façon de composer ses chansons est une illusion. Je pense que le processus de création, de composition de Frustration n’est pas très différent de celui de centaines d’autres groupes. Bien souvent, il n’y a pas de règle. Parfois il arrive que le chanteur ait déjà un texte, une idée, le guitariste un rif, le bassiste une ligne (de basse !), le synthé une boucle dont la sonorité nous plaît, etc.. Il arrive aussi qu’on ne parte de rien ! C’est avant tout une question d’alchimie entre les membres d’un groupe. Pour fonctionner cette alchimie a besoin d’intimité, d’un espace clos, d’un sanctuaire coupé du reste du monde où personne ne viendra interférer. C’est un peu les mêmes conditions que pour le sexe en fait ! Dans le cas présent, si je me souviens bien, tout à commencé par une ligne de basse trouvée par Junior, lors d’un moment de détente en répét. Nicus a trouvé les petits gimmicks de gratte pour aller avec et après, chacun a mis son grain de sel, comme souvent. Humm, très intéressant, n’est ce pas ?
Fred : Faut pas vous inquiéter, Manu s’agace facilement quand il n’a pas pris son quatre heures. Je comprends que le processus de création puisse intéresser. Cependant la réalité est souvent bien moins glamour que le fantasme. Comme le dit si justement Manu d’ailleurs !
Fabrice : Sur du papier, une fois que j’ai eu l’idée du thème, qui essaie en quelques lignes de décrire mon rejet de l’autorité, encore plus quand elle est arbitraire. La plupart des gens la détenant ne faisant pas de démonstration d’exemplarité…

Qu’est-ce qui reste de Warum Joe dans Frustration ?
Nicus :
Moi. Mais hé les mecs : Warum Joe joue toujours. Suffit de les contacter et ils viendront vous botter le train à coup de boîtes à rythmes !
Manu : Warum Joe est l’un de mes groupes favoris. Je me permets de citer Fabrice qui dit que Warum fait du punk qui s’adresse à des gens intelligents. De façon très prétentieuse, je m’estime digne de leur musique. En tous cas, elle me touche. Lorsque j’écoute un disque de Warum Joe, je me pose dans mon canapé, avec la pochette et les paroles. Je suis incapable de faire autre chose. Warum, ça ne s’écoute pas en fond sonore avec des amis ou en faisant la vaisselle. Leur musique nécessite de prêter attention aux petits détails, aux clins d’œil musicaux – ils en font beaucoup – et à la subtilité des textes, aux jeux de mots … Il y a chez eux une démarche « sur le fil du rasoir », qui me plait beaucoup. Ca n’est jamais alterno, démago, il n’y a pas de message direct, évident, c’est beaucoup plus subtil. Peut être qu’inconsciemment, l’esprit de Warum Joe se distille petit à petit dans Frustration, va savoir !
Fred : Ça a l’air bien ce groupe, tu pourras me faire une cassette, Manu ?
Fabrice : Warum Joe, je pense, te rend, quand tu es adolescent, plus vigilant et libre dans ta propre émancipation, donc plus exigeant avec les autres et toi même… Et surtout, seul. C’est super, tu devrais essayer…

Quand sentez-vous qu’un morceau est prêt à être mis en boîte ? Parleriez-vous d’un déclic ressenti en commun (ou non), et d’ailleurs, un morceau est-il jamais fini ? Pour vous, Uncivilized présente-t-il des choses « finies » ?
Nicus :
Difficile à dire. Le problème, c’est qu’on est cinq dans le groupe. Du coup, on tombe souvent sur cet écueil qui voudrait que tout le monde joue sur tous les titres. On le sait, que ce n’est pas obligatoire et qu’un morceau peut perdre en efficacité si on y rajoute un truc. Mais non ! On essaie quand même, en laissant de côté cette petite voix qui te dit : « C’est bon, touche plus à rien ! ». Sur « Dying City » je ne trouvais pas de guitare efficace ou « utile » : on n’en a pas mis. Le morceau se tient très bien comme ça.
Fred : Sur Uncivilized, il y a « I can’t forget you » qui date des débuts du groupe. Cette version est différente de celle que nous jouions jusque là. Je veux dire par là qu’un morceau n’est jamais vraiment fini. Et lorsqu’il l’est, c’est parce qu’on ne le jouera plus.
Fabrice : À me poser ce genre de questions de morceau fini ou non, je n’ai rien pondu jusqu’à presque trente ans, comme la plupart des groupes… Berk.

Avez-vous enregistré plus de titres que ceux présents sur le disque ? Et si oui, qu’en ferez-vous ? étagère ? poubelle ? compile de raretés en coffret deluxe triple CD/vinyle/lien download digital/t-shirt/cartes postales ?
Nicus :
Non, il me semble que nous avons utilisé tout ce qui a été enregistré durant ces sessions. On a bien sûr des trucs sous le coude qui piaffent dans nos machines, mais elles ne datent pas des séances effectuées pour Uncivilized.

Uncivilized a une dimension clairement dansante (« Dying City »). Vous dansez tout le temps ou quoi ? Chez vous, dans la rue, en repas de famille ?…
Nicus :
Je danse de moins en moins et de plus en plus mal.
Manu : Comme tout le monde, on fait aussi de la musique pour pouvoir partager des moments de fête… et on n’est jamais les derniers pour ça ! Mais il faut dire que les occasions de danser sur de la musique qu’on aime se font rare ! En France en tous cas. Cela devient de plus en plus difficile quand on joue dans des lieux officiels, subventionnés, des SMAcs [NdlR : Scène de Musiques Actuelles, salles de petite et moyenne capacité instaurées depuis 1998, au programme du Ministère de la Culture pour la valorisation et la diffusion des musiques actuelles. Le label SMAc regroupe environ cent cinquante lieux dédiés aux musiques actuelles/amplifiées] ou des salles équivalentes de trois cents, quatre cents places, qui engagent de gentils physionomistes, qui vous disent gentiment à 23h30 de « ne pas rester là », que « la salle va fermer dans une heure » et que si tu insistes, il va gentiment te mettre son point sur la gueule. À Paris, la plupart du temps, ces lieux, publics ou privés, sont des usines à concerts, une fois le concert effectué, allez hop, il faut plier – tout juste si tu as le temps de déballer ton stand de merchandising. J’ai l’impression qu’il n’y a plus beaucoup de lieux qui proposent un concert et une soirée club après. C’est dommage. Moi, ça me manque vraiment. Même dans les clubs, les bars, avec les problèmes de voisinage, de nuisance sonore, ça n’est pas simple. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’aime bien sortir de France. Il y a quand même davantage d’espaces de liberté sur ce plan, dans les salles en Espagne, en Belgique ou en Allemagne, j’ai l’impression. Mais je peux me tromper.
Fred : pour moi la danse c’est comme les cheveux, tout se passe à l’intérieur. Mais j’ai une grande admiration et un profond respect pour les mecs qui font des tubes imparables qui te font bouger le pied sans que tu t’en rendes compte. Du coup, ça me fait toujours plaisir de voir notre public danser sur nos morceaux. Et j’ai trouvé génial que Valérie Donzelli ait utilisé « Blind » pendant une fête dans La Guerre est Déclarée, montrant les gens qui s’éclatent et dansent sur ce morceau.
Fabrice : Je danse beaucoup en faisant la vaisselle ; j’en casse donc beaucoup… Et c’est vrai !

Siouxsie et Joy Division ont vu plusieurs fois leurs singles compilés. Les singles : vous en avez sorti quelques-uns. En offrirez-vous d’autres à l’avenir ?
Nicus :
J’espère bien ! On tricote à notre rythme… Patience…
Fred : Offrir ? Et on vit comment, nous ?

Vous avez donné dans le passé, il nous semble, une ou plusieurs perfs en accompagnement de projections du film Control. Qu’avez-vous pensé du travail de Corbijn et y avez-vous reconnu « votre » Joy Division ?
Nicus :
Exact. J’aime beaucoup le film. N’étant pas du tout un spécialiste de Joy Division, j’y ai appris pas mal de trucs sur eux et les gens qui les entouraient. Les scènes de live m’ont mis une bonne claque, sachant que les acteurs jouaient réellement les morceaux.

J’aime toujours ces vocaux hargneux sur « Worries », « Uncivilized » : qu’est-ce qui vous frustre encore aujourd’hui ? Est-ce que le nom du groupe (repiqué au groupe anglais Crisis dans lequel officiaient Douglas Pearce et Tony Wakeford) n’est pas en partie obsolète maintenant que votre musique existe bel et bien ?
Manu :
Je comprends ta question comme une tentative d’humour. Mais quand tu dis que notre musique existe bel et bien aujourd’hui, il faut s’entendre ! Notre musique existe bel et bien depuis dix ans ! Aujourd’hui, elle est un peu plus exposée qu’avant, c’est tout. Assurément grâce au travail de notre producteur qui s’acharne à sortir le rock’n’roll de ses ornières… et sans doute aussi parce que la musique de Frustration correspond aux attentes d’une catégorie de public lassé des trucs un peu trop lissés/policés qu’on lui propose aujourd’hui. Pour nous, cette exposition médiatique ne change rien, nous avons toujours des frustrations, bien sûr. Elles font partie de la vie de chaque être humain, c’est ainsi. Elles évoluent au cours de l’existence et bien entendu, il faut s’efforcer d’en avoir le moins possible pour être le moins malheureux possible. Mais, on n’est pas prêt de changer de nom !

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