Frédéric Cisnal – Berlin avant la techno – Interview Bonus Obsküre # 26

08 Nov 15 Frédéric Cisnal – Berlin avant la techno – Interview Bonus Obsküre # 26

Supplément de notre entretien avec Frédéric Cisnal autour du livre Berlin avant la techno : du post-punk à la chute du mur (Le mot et le reste).

ObsküreMag : Quand est née cette idée de livre et pourquoi cette envie de travailler sur le Berlin des années post-punk?
Frédéric Cisnal : J’avais publié deux articles pour le magazine Tsugi à l’époque qui s’appelaient déjà « Berlin avant la techno ». J’avais rencontré cinq personnes, et j’en avais fait un double article qui s’était étalé sur deux mois consécutifs. J’avais amassé pas mal de matériel et je possédais plus de quarante pages d’interview. Quand les articles sont parus, j’étais très content, mais une frustration demeurait. C’était dommage d’avoir autant de matériel et de ne rien à faire. Je me suis demandé qu’est-ce que j’en fais? Et finalement j’en ai fait un livre.
J’ai habité Berlin de 1974 à 1990. Je n’ai jamais été un acteur de cette scène là parce que j’étais un peu petit pour cela. Mais j’ai écouté cette musique dès l’adolescence. La Neue Deutsche Welle, je connais depuis mes douze ans. Je vivais peut-être en autarcie avec des français mais ma culture était bien plus allemande que française. Les groupes comme Téléphone ou Indochine, je n’en avais jamais entendu parler. Il a fallu bien plus tard qu’on m’en parle. Maintenant, j’habite Strasbourg depuis 1990, après la chute du mur. Mais ma culture était vraiment allemande, et en particulier berlinoise.

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Pour le livre, tu as fait le choix de laisser parler les acteurs de cette scène. Pourquoi ce choix de le construire à base d’interviews?
Cela s’est monté très rapidement. J’avais pas mal écrit pour des magazines, j’avais aussi lu quelques livres intéressants qui me plaisaient bien. Please Kill me m’avait beaucoup plu et intéressé sur l’histoire du punk par exemple. Quand j’avais fait les interviews pour Tsugi Magazine, j’étais intéressé pour garder les interviews bruts de décoffrage. Personnellement je n’ai jamais été un acteur de cette scène là, j’ai toujours été un spectateur. Quand j’ai commencé à monter ce livre, je me suis dit qu’en aucun cas je devais le raconter. C’était à eux de raconter leur histoire, avec leurs mots et leurs idées. Cela m’intéressait que ce soit eux qui restent les acteurs de cette histoire. Le fait de la raconter ou de la romancer aurait été une erreur. Je ne le sentais pas. Je l’aurais dénaturé. J’ai voulu garder leur parole pour que ce soit le plus proche et le plus juste possible.

Quant aux intervenants choisis, ce sont des hasards de rencontres ou des goûts personnels?
Au départ, ce sont des goûts personnels. J’ai rencontré Andrew Unruh d’Einstürzende Neubauten, Kiddy Citny de Sprung aus den Wolken et Thierry Noir, peintre du mur de Berlin, puis Gudrun Gut , Beate Bartel, ce sont des affinités. Ces gens là ont bercé mes 14/15 ans. Cela m’a laissé de grandes traces et c’est de là que tout part. C’est Kiddy Citny qui m’a invité à rencontrer Mabel, car je n’en avais jamais entendu parler avant. J’avais le groupe Die Gesunden sur des compilations et je trouvais cela très bien mais je ne pensais pas qu’un jour j’allais rencontrer la personne qui a fondé ce projet, celui qui est de nos jours l’assistant de Nina Hagen. D’autres personnes m’ont conseillé, et vu que le feeling était bon et les interviews s’étaient bien passées, ils me donnaient un numéro de téléphone ou ils envoyaient un email, un français va te contacter dans quelques jours pour un bouquin. J’avais rencontré Frieder Butzmann pour une interview dans son studio et il m’a dit à la fin il faut à présent que tu rencontres Wolfgang Müller. Une heure après on était en train de prendre un verre à une terrasse. ils sont d’une subtilité et d’une culture extraordinaire. Ils ont une approche très différente du monde qui nous entoure. Wolfgang intellectualise tout.

Jurgen Teipel avait fait aussi le choix des interviews pour son livre Dilapide ta Jeunesse mais en se concentrant sur un spectre beaucoup plus large avec plusieurs villes et l’exploration de la scène post-punk pour chacune d’elles.
Je l’avais lu d’abord en allemand, puis il a été traduit en français chez Allia. Je l’ai racheté et relu. C’est un bouquin intéressant, il y a beaucoup d’explications dedans qui sont très bien. Quelque part, ce livre m’a servi de base, à part que je voulais me concentrer sur Berlin.

Malaria

Malaria!

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Malgré leur diversité, ces musiciens ont cela dit un peu tous ce côté torturé, avec un certain rapport au cri.
Le côté torturé vient de cette vie à l’époque. Le livre traite de choses qui datent d’il y a plus de trente-cinq ans. Il ne faut pas oublier que c’était très dur de vivre l’hiver à Berlin. En 76, j’ai vécu du moins 28 degrés. Il pouvait y avoir un mètre de neige et pas qu’une fois. Des fois au mois d’avril ou début mai tu avais encore de la neige. C’était un facteur important. Qu’il fasse moins 15 pendant deux semaines c’était tout à fait normal. Maintenant c’est terminé. Il y avait aussi toute cette pollution, les chauffages au charbon, les normes de sécurité et de pollution personne ne savait ce que c’était. Durant les années 80, il y a eu des capteurs de pollution. Il y avait des détecteurs de fumée. Il était interdit de rouler dans Berlin sauf pour les voitures qui possédaient un pot catalytique. mais il n’y en avait quasiment pas. J’ai connu cette époque où il était interdit de circuler dans la ville tellement il y avait de pollution. Imagine, le jeune qui a vingt ans, qui découvre la vie, qui touche des minima sociaux et qui vit dans cet environnement, il essaie de s’occuper. Ils étaient créatifs, ils avaient des bonnes idées. Mais c’était au maximum une centaine de personnes et tu peux compter les peintres et les cinéastes dedans.
L’axe Berlin-Hambourg à ce moment était très important. Berlin avait deux labels et un troisième avec Kassetten Kombinat mais ce n’était que de la cassette. Il y a eu Monogam et Zensor. Quelques années après il y en a eu d’autres mais à ce moment là il n’y avait personne. Le seul qui pouvait publier de la musique originale issue du post-punk c’était Zick Zack à Hambourg. C’est pour cela que le lien est si important et c’est pour cela que j’ai été à Hambourg aussi pour écrire ce livre.

Cette ambiance morbide et cette architecture marquée par le spectre de la guerre se retrouve dans le nom même du groupe Einstürzende Neubauten dont tu reviens pas mal sur leurs premières années et premiers albums.
Ils expliquent comment ils se sont fondés, comment ils ont trouvé le nom du groupe. À l’origine, Andrew explique qu’ils étaient à une cour de géographie et quatre jours auparavant, la Russie avait connu un grand tremblement de terre et énormément de maisons se sont effondrées. Là bas, les normes de sécurité n’étaient pas les mêmes que de nos jours entre le deux pays. Un camarade de classe avait prononcé : « Einstürzende Neubauten ». Blixa était en cours avec Andrew Unruh. Il s’en est souvenu, et il a fondé un groupe. C’est après qu’il a intellectualisé ce terme là. À l’origine, c’était plutôt une blague entre des copains de classe.

Tous les marginaux, les communautés gays, artistiques se retrouvent dans ce Berlin post-punk, il y a aussi toute une scène de vidéastes.
Qui est géniale. Ils ont très bien utilisé le Super 8. Ce n’était pas juste des images, il y avait une réflexion derrière, toujours un petit concept pas forcément facile à trouver.

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Die Unbekannten (crédit : Peter Gruchot)

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Comment expliques-tu ce bouillonnement créatif dans tous les domaines? Tous faisaient des films, du son, de la performance… jusqu’au milieu des années 80.
Cela s’est quand même bien assagi avant la chute du mur. En 1985, beaucoup de choses se sont calmées, la vidéo est arrivée. Les moyens se sont améliorés. Ils ont utilisé le Super 8 jusqu’en 82 grand maximum.

Oui, le pic créatif se situe vraiment au tout début des années 80.
Effectivement dans les personnes impliquées, il y avait des peintres, des musiciens, des performeurs, des cinéastes, et ils se retrouvaient aux même endroits. Il y avait quelques clubs, quelques squats mais très peu, et les rares fois où ils se retrouvaient, faire la fête c’était une chose mais ils parlaient de concepts. Entre eux, ils se partageaient leurs idées, et ils arrivaient parfois à fusionner tout cela pour y apporter une nouvelle réflexion. Die Tödliche Doris ne travaillaient que sur des concepts et cela pouvait parfois sembler abstrait car les concepts n’étaient pas affichés ouvertement. Il y avait une manipulation aussi du public. C’était quelque chose d’intéressant dans les eighties. Throbbing Gristle avait ouvert quelques portes à ce moment là. Les allemands les connaissaient. Ils avaient déjà assisté à leurs concerts et ils étaient très intéressés par leur façon conceptuelle de créer de la musique. Ils n’ont pas copié mais ils s’en sont inspirés. Faire évoluer les choses au niveau de la réflexion. Utiliser des médias qui à l’époque étaient galvaudés, se les approprier pour en faire quelque chose de différent. Ils avaient des concepts en tête mais ils ne se sont jamais posé la question de qu’est-ce qu’ils avaient engendré. Ils l’ont fait humblement et tout simplement.

Tu finis le livre sur la date du 9 novembre 1989 et la chute du mur. Cette date tu la vois plus comme une fin, ou comme le début de quelque chose d’autre?
Pour moi c’est la fin de Berlin Ouest mais c’est la naissance de Berlin réunifié dont le générique sera la Techno mais personne ne le savait encore. J’avais déjà été à des rave parties en 88/89 dans le quartier de Schöneberg près de la Yorckstrasse et aussi sur la grosse Berlinstrasse. C’était naissant, il y avait la house de Chicago mais la techno n’existait pas encore. Le jour de la chute du mur, la scène dont traite ce livre est morte. Entre le moment où une scène est créée, en 1980 et jusqu’en 89, il y a neuf années qui se sont écoulées. Mais déjà en 1986, les sons commencent à se répéter, il y a des stabilités, des statures, des positionnements sur scène. Le côté spontané commence à mourir progressivement dès 85.

Le film B-Movie narré par Mark Reeder finit aussi sur la Love Parade et le début de la techno.
Après Die Unbekannten et son rôle de représentant de la Factory, Mark Reeder a continué en tant que producteur. Il s’est vraiment intéressé à cette scène dansante. Il est resté vif et très actif, et du coup cela me paraît logique que ça aille jusqu’à la Love Parade. Mark Reeder et Thierry Noir sont les deux seuls étrangers de mon livre mais ils ont été très importants pour la scène berlinoise.

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Einstürzende Neubauten

Pour conclure que reste t -il aujourd’hui de cette scène de génies dilettantes et de post-punk expérimental allemand?
Il reste une bonne base de travail pour les suivants. Ils se basaient sur des concepts avec l’idée de ne pas se répéter. Ce qui s’était fait avant ne les intéressait pas. Cela correspond à une scène, une imagerie, une sonorité bien précise. Cela a été beaucoup copié mais jamais égalé. C’était une philosophie de vivre et de créer. S’inspirer de leur démarche artistique et conceptuelle c’est là où c’est intéressant. Se dire qu’il y a trente-cinq ans, il y a des gens qui ont fait une musique vraiment très bizarre, étrange. Cent ans avant il y avait eu le dadaisme, mais ces gens ne connaissaient pas du tout mais ils avaient une approche philosophique de la musique au travers de concepts. Après, faire de la copie c’est moins intéressant, reprendre des sons de Neubauten, reprendre le street art de Christophe Boucher, Kiddy Citny et Thierry Noir. La scène est morte mais cela a inspiré du monde, c’est certain.

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Frédéric Cisnal (crédit : Oliver Beul)

Site de l’éditeur : http://lemotetlereste.com/mr

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