Frank Bill – Interview bonus Obsküre #21

01 Juin 14 Frank Bill – Interview bonus Obsküre #21

www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien avec l’écrivain Frank Bill, découvert par le biais de la Série Noire, et dont les deux premiers ouvrages, Chiennes de vies et Donnybrook, sont de véritables coups de poing dans le petit univers du roman noir actuel.

ObsküreMag : C’est durant ce que tu nommes ta « période d’apprentissage », entre 1999 et 2008, que tu as écrit les nouvelles pour ton premier recueil?

Frank Bill : Plusieurs mais pas toutes. Entre 1999 et 2008, enfin 2006 je devrais dire, j’ai écrit L’accident, une de mes toutes premières nouvelles qui fut publiée, Le roman noir d’un chasseur de ratons laveurs qui a pas mal circulé dans des magazines d’université qui l’ont rejetée, puis j’ai écrit La pénitence de Scoot McCutcheon, une des premières nouvelles à avoir été acceptées dans un journal de fac, et Le vieux Mécano. Mais il y a eu plusieurs années entre. C’est vraiment en 2008 que j’ai décidé d’écrire ce que je voulais, et c’est là que des histoires comme Infréquentable, À la frontière entre le paradis et l’enfer et les histoires de Hill Clan sont intervenues. J’avais découvert sur quoi je voulais écrire et là j’en ai écrit la plupart sur une année.

Il y a beaucoup de points communs entre les nouvelles et des personnages que l’on retrouve d’un récit à l’autre. Comment as-tu travaillé sur le recueil Chiennes de vies qui peut être lu comme un roman?

Quand j’ai eu les dix-sept nouvelles du livre, j’ai fait la connexion par la lecture et parfois par les personnages. Ce sur quoi nous avons travaillé avec mon éditeur, c’est de faire apparaître plus certains personnages pour vraiment ressentir la région sur laquelle j’écris, là où je vis et dans laquelle tous mes récits se situent. Que cela puisse se lire comme un roman constitué d’histoires. C’est difficile quand c’est ton propre travail, tu es tellement dedans que tu ne sais pas toujours ce que tu pourrais faire d’autre avec. Donc mon éditeur m’a vraiment aidé à rassembler ces choses ensemble.

Chiennes-de-vie

Tu as d’ailleurs été associé à la tradition de la grit literature qui, dans la veine de Harry Crews ou Larry Brown, dépeint les luttes de la classe ouvrière blanche. Qu’est-ce qui t’intéresses dans le fait de dépeindre ces gens que l’on appelle péjorativement rednecks ou white trash?

Ce sont de vrais gens. Ce qu’ils font pour survivre, là d’où ils viennent et ce qu’ils font, on trouve ça violent, mais ils voient cela comme de la survie au jour le jour.

En parlant du sens du lieu, jusqu’à quel point la région influence tes histoires?

C’est juste là d’où je viens. J’écris sur le sud de l’Indiana comme Donald Ray Pollock écrit sur le sud de l’Ohio. Il y a beaucoup d’histoires à raconter sur cette région qui a beaucoup changé depuis que je suis petit, et pas qu’au niveau politique ou du point de vue de la classe ouvrière. Mon père était un vétéran de la guerre du Vietnam, il avait trouvé un bon emploi dans une usine de tabac qui a disparu au bout de dix ans. Mon grand père a travaillé presque toute sa vie pour les espaces publics jusqu’à ce qu’il se fasse un peu d’argent supplémentaire en chassant et en vendant des peaux pour les Noëls, les anniversaires et les choses de ce genre. On n’entend pas beaucoup ce type de choses. Les cols bleus semblent avoir disparu, mais ils sont toujours là. C’est la classe qui se bat pour survivre aujourd’hui.

On dit toujours qu’un premier livre est très autobiographique. Est-ce que tu as mis beaucoup de toi même dedans. As tu grandi au milieu de cette violence, ces femmes battues, cette adoration des armes à feu?

Je n’ai pas été abusé quand j’étais enfant. Mais ma mère ou ma grand mère ont grandi dans ce genre d’environnement violent. Mes tantes aussi avec mon grand père biologique. Mon grand-père était un vétéran de la seconde guerre mondiale, il m’ a été interdit de le voir, c’est de là que vient l’histoire Le vieux Mécano. La première fois que je l’ai rencontré il m’a amené dans un knife show. Il est décédé mais j’ai beaucoup entendu parler de lui. Et j’ai grandi au milieu des armes à feu, en allant voir les films de Clint Eastwood ou les Rambo et les films de Schwarzenegger. En grandissant dans les années 80, ces films ont eu un impact sur moi. Pour moi, je ne vois pas cela comme de la violence, j’ai juste grandi au sein de tout cela. Par exemple, tu peux voir la chasse comme quelque chose de violent, tuer et enlever la peau d’un animal. Ce n’est pas quelque chose que l’on fait pour s’amuser, mais on le faisait pour mettre de la nourriture sur la table, de la viande. Je n’ai jamais vu de violence là dedans.

Il y a beaucoup de citations et de références musicales dans tes livres à la country, au rock sudiste ou aux murder ballads. Trouves-tu des échos entre les textes d’un Johnny Cash ou d’un Hank Williams et les histoires que tu écris?

Oui, les musiciens sont de grands raconteurs d’histoires et ils ont le sens du rythme. Moi même j’essaie de suivre ce rythme. Leur musique m’inspire. Si je vais pêcher ou ce genre de choses, leur musique sera comme un soundtrack pour moi pour prendre des notes. Et ces gars viennent aussi d’un contexte assez proche du mien. Ils ont fait face aux mêmes problèmes.

Écrire des nouvelles c’est un bon moyen d’apprendre l’efficacité en tant qu’écrivain?

Oui. Les nouvelles sont faites pour être écrites rapidement et elles ont un impact très fort.

On sait que l’écriture est une démarche solitaire mais à la fin du livre tu remercies de nombreux autres écrivains. Penses-tu faire partie d’une communauté d’auteurs qui se retrouvent pour parler de ce sur quoi ils travaillent?

Oui, grâce à la technologie, l’Internet, j’ai pu faire publier certaines de mes histoires. Anthony Neil Smith a ainsi publié quelques unes de mes premières nouvelles. Par son biais, j »ai rencontré Scott Phillips, Jedidiah Ayres et Kyle Minor. Et on est devenu une sorte de communauté. Comme un groupe de soutien. Ils m’ont aidé à être meilleur dans ce que je faisais. Comme tu le dis, c’est une activité solitaire, on fait beaucoup de choses dans le noir et on ne sait pas si c’est bon ou pas. Je suis toujours ami avec toutes ces personnes.

Tu cites Chuck Palahniuk et Donald Ray Pollock comme des mentors. Les as-tu rencontrés et qu’as-tu appris d’eux?

Je n’ai jamais rencontré Chuck Palahniuk. Il est un des premiers auteurs que j’ai lu quand je me suis mis à la lecture. J’ai lu Fight Club et je suis tombé amoureux de ce qu’il faisait. Il m’a aidé à réaliser ce qu’on pouvait faire avec la fiction. Quant à Donald Ray Pollock, quand j’ai eu fini le manuscrit pour Donnybrook, je lui ai envoyé un message sur facebook. J’avais lu Knockemstiff et je voulais savoir s’il serait d’accord pour lire mon manuscrit avant de le faire lire à des éditeurs. À partir de là, on a commencé une relation amicale. Puis il est venu à la soirée de vernissage de mon livre de nouvelles aux États-Unis. Puis j’ai fait un festival du livre avec lui à Austin, Texas. J’étais avec lui, Danny Woodrell et Craig Johnson. J’avais pu rencontrer autant de nouveaux écrivains que mes héros pour ainsi dire. C’est un type vraiment sympa.

BILL Frank COUV Donnybrook

Le fait que les combattants soient couverts de sang de vache dans Donnybrook, c’est très visuel mais est-ce que c’est une invention?

Oui, j’ai tout inventé. C’est quand tu es dans le groove de l’écriture et puis cette chose est venue comme ça.

Comment as-tu obtenu tout ce savoir sur le trafic de méthamphétamine?

J’ai fréquenté des gens vraiment dingues quand j’étais plus jeune. J’ai fini par interviewer un gars qui était un ancien cuisinier de meth dans l’état du Kentucky. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que dans le Kentucky, chaque famille avait sa propre recette pour cuisiner la meth. Et elles ne voulaient pas que l’autre famille connaisse leur recette. C’était comme des recettes secrètes. Et le gars que j’ai rencontré m’a assez fait confiance pour me donner sa recette. Je connaissais déjà certaines choses, mais il en a partagé quelques unes que je ne connaissais pas.

Il y a une grande différence entre des écrivains du Sud comme Cormac McCarthy ou Flannery O’Connor et toi, car même si la religion est mentionnée – il y a des références à l’Ancien Testament ou aux manieurs de serpents -, dans tes livres, il semble que tes personnages ne croient vraiment en rien. Est-ce que la foi est totalement absente de tes livres?

On pourrait presque dire que c’est une approche détournée de la religion en raison des croyances qui continuent. Il y a beaucoup de violence dans la Bible. Oeil pour oeil, dent pour dent. Je ne pense pas qu’il y ait de la foi, en revanche. En tant que personne, je n’impose pas la foi à autrui. J’ai été éduqué comme méthodiste mais je n’en parle à personne. Ce qui importe c’est d’être fidèle à soi même et bon envers les autres que tu sois chrétien, bouddhiste ou autre chose. C’est le respect qui compte. Bon c’est vrai que mes personnages ne demandent pas le respect, ils le prennent.

Le fait de ne pas avoir le réconfort de la foi dans tes romans les rend d’autant plus violents et directs.

Oui, quand j’ai commencé à écrire, je m’inspirais beaucoup des gens que j’aimais, et personne ne voulait entendre parler de ça parce que tous ces auteurs avaient déjà écrit dessus. Puis après je suis parti vers ce style plus coup de poing.

Les différences entre les classes sont-elles toujours très fortes en Indiana du Sud?

Je pense. Il y a toujours ceux qui ont et ceux qui n’ont rien, et les gens s’intéressent trop à leur image, en raison de ce qu’ils voient dans les magazines ou à la télévision plutôt qu’acheter des choses pour leurs gamins.

Et ces combats à l’arme à feu, j’espère que ce n’est pas une réalité d’aujourd’hui?

Ces choses continuent. Quand tu croises quelqu’un, il y a toujours un prix à payer. C’est comme être impétueux.

Si je partais en Indiana du Sud, quels seraient les endroits que tu me conseillerais de voir?

Il y en a plein, mais le mieux ce sont ces petites routes de campagne quand tu te perds et les choses que tu vas y voir. Les villes sont sûres, ces endroits le sont moins. Avec mon père, on partait souvent par ces sentiers, c’est là où on rencontrait les vétérans de guerre et les raconteurs d’histoires. Tu bois de la bière bon marché et tu tends tes oreilles. C’est là que tu as de bonnes histoires et de bonnes conversations. C’est là que tu réalises qu’il y a encore du bien en ce monde.

Dans une de tes nouvelles, tu parles des Maras, ces gangs latinos du Salvador, est-ce un fait réel ou juste une invention?

Oui, c’est vrai, j’ai fait pas mal de recherche avec mon ami flic. Ces dernières dix ou vingt années, l’immigration a été importante, en provenance de la frontière et de la côte ouest.La capitale d’Indiana, Indianapolis, a un gros problème avec les gangs. Pour moi c’était intéressant de savoir d’où ils venaient, comment ils ont grandi. Les gangs remplacent souvent les familles. La plupart de la population du Salvador qui émigre aux États-Unis vient d’un état du Sud qui est la Virginie Occidentale. Il y a beaucoup de gens des classes ouvrières là bas qui finissent dans des gangs, parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Et ils n’ont pas ces valeurs familiales chez eux alors ils les trouvent ailleurs.

En parlant du cinéma, ton intérêt pour les histoires criminelles, cela vient en grande partie du cinéma?

C’est un mélange, je suis un grand fan de Jim Thompson, Jason Starr, James Ellroy, mais aussi les premiers films de John Woo, même les films des frères Shaw, et même des films d’action européens.

Souvent tu utilises vraiment peu de mots pour décrire un personnage. Y a-t-il beaucoup de découpes pour juste garder le nécessaire dans ton écriture?

C’est en dire le plus possible en en disant le moins possible. Je n’aime pas écrire de façon compatissante. C’est plus un point de vue masculin. On me critique beaucoup pour ça mais j’écris ainsi. Je ne suis pas du type mièvre ou fleuri.

On a ces deux livres pour l’instant, la suite c’est quoi?

J’ai deux autres livres à paraître chez Farrar, Straus & Giroux aux États-Unis, l’un que j’essaie de terminer, c’est la suite de Donnybrook. Pour précéder ça, il y aura un livre sur un vétéran du Vietnam, j’y ai mis beaucoup d’informations tirées de la propre expérience de Marine de mon père.

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