François Maurin – Black Dog, Chroniques Agd’Khazes

09 Juil 18 François Maurin – Black Dog, Chroniques Agd’Khazes

Voici un livre bien emballant. Comme pour un groupe musical, il brille par les références qu’il convoque et agglomère dans ses pages, au gré des propos tenus par tel ou tel personnage, au gré des situations évoquées ou encore selon les genres littéraires qui s’extraient de l’histoire globale.

Commençons donc par une sorte d’addition de ceux qu’on retrouvent ici : l’Antoine Volodine de Nuit blanche en Balkhyrie + le Claude Louis-Combet des Errances Druon + le Matthew Gregory Lewis écrivant Le Moine + Alfred Jarry et son cycle d’Ubu + du Shakespeare mettant en scène ses bouffons rigolards + les dialogues d’idiots-de-fin-du-monde de Samuel Beckett + éventuellement une pincée de l’étrangeté du Mallarmé composant Un coup de dé jamais n’abolira le hasard = Black Dog.

Foule de noms et d’ouvrages respectables ! Évidemment, nous ne disons pas que ce livre est leur égal. Il lui manque une clarté d’ensemble, une jonction plus souple des genres, un propos qui irait plus lucidement vers une inscription dans le Réel ou un dérapage plus contrôlé dans la psychologie.

Et pourtant, si nous commençons par cette liste honorifique, c’est que tout au long de la lecture, ce livre nous a fait   f r i s s o n n e r…

Ce n’est pas rien.

Dans une contrée coincée entre Mer Noire et Blanches Falaises, l’Agd’Khazie, un culte apparaît : celui de Jésus-Chien. Ses adeptes, hommes ou chiens, après des cérémonies orgiaques et criminelles, en viennent à se métamorphoser petit à petit, à prendre la posture, le langage et le faciès de ce Sauveur nouveau. Un culte qui n’est pas pour les petits toutous, bien encadrés par de forts dogues. Le noviciat est prétexte à des tests lubriques et à des humiliations visant à trouver celui qui saura représenter l’étape suivante du culte. Évidemment, l’Abbé en profite pour assouvir ses fantasmes sexuels, guettant en même temps une Révélation qui le dépasserait. Tour à tour, au fil de chapitres denses et resserrés, des personnages prennent corps : des moines-chiens ou des aspirants, des tricheurs ou des victimes expiatoires. Le pays regarde grandir le culte et l’accompagne de loin. Un tavernier s’établit sous le porche et ses observations et rodomontades lui attirent un public profane et sacré. Ce sera peut-être lui qui, du fait de sa longévité, permettra aux « frères en Chiennerie » de dépasser leurs souffrances.

L’histoire, très gothique dans son sens fin-de-siècle, ne cesse de surprendre en gardant le meilleur des textes cités plus haut dans ce qu’ils ont d’iconoclaste et de provocateur. Sans aller dans la pornographie surfaite, François Maurin joue avec les références et avec les styles. Ainsi, les mentions de la modernité sonnent comme des anachronismes qui réveillent le lecteur : la mobylette, le blues mystique, les punks à chiens ne renvoient pas à Mad Max, mais troublent la lecture, comme le font les brutalités langagières parfois éructées. En parallèle, les personnages s’expriment soudain en phylactères médiévaux, s’emberlificotant dans leurs pensées éparses. L’Anticipation mène en partie cette valse des aboiements, avec des enfants égalisés « légalisés » pour ne pas sortir du lot, programmés pour la réussite pacificatrice de leur civilisation, laquelle périclite pourtant. Le langage allégorique gonfle aussi les sens, avec ce Baron Rosengart, « la rose du jardin », grandi sous l’égide du diable et des algorithmes censés lui dicter sa voie, sous le regard de sa mère, happée par l’Art véritable.

Ajoutons également des références implicites à la sainte (rires) École des Hussards Noirs de la République, des Vénérables envoyés chanter dans des cubes noirs flottants, nourris au BIB (« Bifteck Indéfiniment Bon »), quelques soucis quant aux photos, aux âmes et aux dagues de sacrifice et on se retrouve, « dans ce décor d’un monde qui tarde à venir » avec un roman singulier, étonnant, comme un rêve entre deux ou plusieurs mondes.

Il y a dans ce premier livre de quoi nourrir tout un univers tant les personnages y sont vivants et construits. D’autres échos seront à suivre, assurément.

François Maurin : Black Dog, Chroniques Agd’Khazes, roman

Librairie-Éditions tituli

15 € 184 pages

tituli

Be Sociable, Share!