Franck Doyen – Mocha

22 Oct 18 Franck Doyen – Mocha

Franck Doyen poursuit sa navigation dans les eaux poétiques. Après la jungle (Vous dans la Montagne), la montagne (Collines, ratures) il prolonge l’expérience entamée dans Littoral. Cette fois, ce sera l’océan, la pleine mer.

« Les prémices de Mocha sont apparues en décembre 2014, lors d’une résidence d’écriture à Moly-Sabata / Fondation Albert Gleizes », nous indique-t-il, entre Vienne et Valence, au bord du Rhône.

Son texte est dirigé par cinq coordonnées géographiques en latitude et longitude. Il reste à ouvrir un GPS ou à se fier aux atlas. On pourrait aussi laisser le mystère, mais cette chronique en dévoilera de nombreux…

Dans le Pacifique, le long de l’équateur

La pêche, les manœuvres, les mains qui se blessent aux cordages, l’horizon immense tout autour, le tangage et les odeurs, les vomissements du novice (ou ceux renouvelés du professionnel) et déjà l’allégorie littéraire des paragraphes brisés par les voyages, par l’immense et le singulier perdu. On peut dès lors se souvenir de Jules Verne, bloqué à Amiens et voyageant pourtant par procuration, puisant dans d’autres livres la matière à ses Voyages extraordinaires. Comme lui, le poète entre en voyage et se laisse surprendre.

« et pourtant brusque, brusque voyage auquel vous sentiez-vous si préparé ».

Les corps des poissons, leurs entrailles sous les pieds le révulsent autant qu’ils le fascinent ; ailleurs, plus tard, ces mets/mots seront dégustés avec délice. Paradoxe du travail si violent sur la page, qui ne se voit plus, une fois le livre achevé ; comment faire comprendre au lecteur ce qu’a coûté chaque virgule cédée à la ligne par le poète. La mer, l’océan, arrosant des vocables beaux à pleurer dans ce qu’ils ont d’hermétique : « plongeon hurlant des érinyes » ; « mer sans accent, aux brumes littorales, avoyelle qui ressasse et recrache toute histoire » ; « savez-vous vraiment ce qui vous maintient à flot, açores et bermudes, béquia, mocha ».

Évidemment, cet océan appelé mer est également l’Autre, celle qui enfanta le poète : « à quoi pourrait dire, cette ténébreuse mer, aux désirs incompréhensibles d’anéantissement, mais rien, et le pardon de ne pouvoir jamais s’en faire comprendre, lettres, réprimandes, vissées entre les jambes ».

Le poète, condamné à s’extirper de l’humanité, touché par les dieux, asocial, coupé du monde par le truchement de la langue cabossée, qui ne révèle que dans la brume et les remous des parcelles de soi. Franck Doyen se fait ici plus hermétique, casse ses phrases en sac et ressac, en houle fractale.

Océan Pacifique sud, du côté des Îles Pitcairn, très loin au sud…

Les souvenirs remontent : de la matière comme les pierres, des plans devenus invisibles face à l’horizontalité du monde-océan, comme ces « couleurs peintes sur les murs qui vous berçaient ». Des murs en plein Pacifique ? Non, ça n’existe plus. Les repères s’évanouissent, donc… avec eux, le poète voyageur exilé volontaire se mue, devient poisson obscène, muette exhalaison Lovecraftienne d’écailles et d’yeux exorbités, voguant seul tel un pirate abandonné sur sa barque, ramant et ramant, tapant cette surface maritime sous laquelle se devinent « d’immenses plaines gorgées de sang, les grandes terres défoncées, les ruines fumantes, les routes battues par des cohortes de pieds ». Rejet-attirance-répulsion-haine du monde terrassé par l’homme.

La folie et la faim le dévorent, pauvre proie des sens, basculant dans l’envers, rongeant sa frêle coquille et les « filaments verts fluorescents qui s’y collent », devenant proie des oiseaux de mer, tête vers le Ciel, oublieuse de l’élément dans lequel elle baigne, mort pareil aux pendus de Villon, dont la chair trop nourrie est dévorée par les chers corbeaux délicieux. Là, ce seront les poissons innombrables, qui l’assailliront.

Pacifique sud, très loin des côtes du Chili

Le corps flotte, suit les courants, emporté par ses mots/maux, côtoie les monstres des abîmes, découvre enfin le plus beau de tous, le Père de toutes choses, la Baleine Blanche, le cachalot, le Moby Dick (un temps enlevé par le grand Richard Morgiève dans Vertig), seul apte à délivrer, à asséner le coup de grâce. Celui qui, d’une tape sur la tête, fait plonger au plus profond.

S’annonce alors La Descente, l’obscurité, les antiques monstres et divinités à la base de la littérature, méduses et gorgones, chimères…

Pacifique sud, au loin de Santiago du Chili

Enfin se perçoit la faille, la profonde, l’abysse, la fosse d’Atacama. Nul ne peut aller plus loin, ne peut descendre plus bas. Profondeurs de l’amer qui avalent les souvenirs terrestres, comme une vision lointaine, des paysages évanouis. Ivresse des profondeurs. Dans l’écriture ressurgit tout ce qui a été. Le verbe crée une dernière fois ce qu’il ne voit plus, élabore et esquisse ce qui devient invisible, donne force aux disparus. S’écoule tout ce que portent nos égouts et nos ruisseaux, tombant au fond des fonds, dans l’oubli, dans la recréation de la subduction des plaques. On pense fatalement au final de Martin Eden, grand livre du renoncement aux autres, de la fidélité à soi, livre de l’impossibilité à se dire et à être. L’Ivre…

« Il était descendu à une telle profondeur qu’aucune puissance n’aurait pu le ramener à la surface. Maintenant, il flottait, inerte, au cœur d’un océan où se succédaient des apparitions fantastiques. Des couleurs et des luminosités l’enveloppaient, le pénétraient… » (Jack London, traduction de Jean Muray).

Recraché, le corps se retrouve alors sur la plage, pas très loin du camping de la Réserve nationale de l’Île Mocha… Autre lieu, fantasme de Paradis terrestre, en lien avec les traditions indiennes d’Amérique du Sud, une sorte de Rousseau, certainement, mais alors à la manière du Douanier, autre voyageur de l’esprit et des sens…

Franck Doyen, Mocha

La Lettre Volée, 2018

64 pages, 14 €

http://lettrevolee.com/spip.php?article2238

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