Franck Doyen – collines, ratures

26 Fév 17 Franck Doyen – collines, ratures

Ce poème en prose offre une belle suite au Vous dans la Montagne re-publié en 2012 par Le Dernier Télégramme.

On retrouve ici ce terrible vouvoiement qui met en scène un narrateur pris dans un wagon et implique le lecteur dans l’histoire (l’un des fameux précédent étant l’introduction du récit dans le film Europa de Lars Von Trier). L’Histoire se construit au présent et au passé (mais aussi bien, ce que, moi, lecteur, je prends pour des souvenirs pourraient être l’avenir ; et alors l’épisode cyclique du train ne serait que le départ…).

Dans un wagon à bestiaux, le narrateur (« vous ») est entré avec d’autres « à coups de fourches et de pieds ».

Cette trame oppressante reviendra, toujours de façon brève, tout au long des pages. Elle est soutenue par le défi sous-jacent que s’est donné Franck Doyen, « une volonté de confrontation avec la virgule ». De ce parti-pris* (n’utiliser comme signe de ponctuation que des virgules – et le tiret de la mise en parenthèses), il résulte un rythme saccadé, parfois forcé, idéal pour une lecture à mi-voix, une sorte de balancement abrupt, comme celui que rythment les secousses ferroviaires au moment des changements de direction ; les virgules forment des obstacles à la continuité, à la linéarité et à l’immersion… C’est comme si chaque morceau, ainsi délimité, était une brève inspiration, un hoquet mental pour échapper au sort. Ces virgules qui hachent la lecture, ce sont peut-être aussi les strates du paysage extérieur, ces lignes de niveaux sur les cartes IGN.

Le reste du texte est occupé par la vie hors du wagon. Avant ou plus tard, le narrateur a été un échappé, peut-être celui qui avait fui dans la montagne en 2012. Ici, il s’est fait berger, il cherche à prendre le plus de hauteur face au monde, il veut atteindre le ciel, à un endroit où les pierres elles-mêmes redeviennent sauvages. Dans le bas des montagnes, ces collines du titre, il est comme un « croûton que tout le monde repousse du dos de la main ». C’est un homme morcelé auquel « il manque un œil à [la] pensée, une oreille, un pied »…

Il se reconstruit par le langage, comme il reconstruit les murs de sa bergerie, les murets des alpages. C’est un travail physique, qui le préoccupe constamment. Pour le seconder, il observe les cercles magiques formés par ses bêtes, il écoute le patois.

Malgré les bêtes, malgré les hommes, en lui tout est mauve, comme pour chacun des compagnons du train, replié sur lui-même avec ses « interrogations muettes et sourdes » ; tout est silence : c’est le « silence sans lointain », puisque « le temps lui-même se tait », et qu’au village le berger se heurtait (ou se heurtera)  aux « portes aphones », au « bruit sourd », plus haut la forêt elle-même est « tordue sous le silence »…

C’est donc un homme devenu (ou qui deviendra) sourd au monde, comme ses moutons, lorsque, attirés par le sel, ils sont « oreilles et yeux bouchés ». Et pourtant il engage un travail de nomination de son univers proche, par l’ubac et l’adret des montagnes, en dépit de « la démarche lourde des bêtes dans le vert ». Les craquelures du paysage (les virgules du texte ?) disent quelque chose de cette civilisation prise dans les séismes du compromis, dans ces spasmes qui créent des abîmes…

Cahots du train, pages tournées, on aperçoit à travers les cloisons un peu de l’extérieur, ces vert, jaune et bleu (qui s’opposent lumineusement au mauve intérieur). C’est qu’hors du train, dans les alpages, il y avait tous ces ver(t)s sur lesquelles les bêtes « lettres pisseuses » s’égaillaient (enfermées par le virgules-murets ?). Le métal du wagon fait resurgir les odeurs de bois, de fourrage, de terre, celles du bétail. Au milieu des plaintes et du désespoir, le récit se fait fourche à mots, à souvenirs, rend hommage à tout ça… et à elle, à cette première étreinte avec elle dans l’herbe, à celle qui l’attend au village.

Le village, chaque week-end, le narrateur y redescendait (y redescendra), y entend les changements sur le front, car, comme les bêtes, il sent venir la fin du monde. Le village est attaqué (ou a été attaqué). Le berger fuit de nouveau vers l’alpage pendant qu’en bas, on guette ses bruits ou ceux des passeurs… Sous le plancher, chez elle certainement, il a caché ses pages. Les collines sont de nouveau pleines de bruit. Et toujours, les rails produisent leur monotonie effarante.

Comment ne pas penser à ces déportés des camps d’extermination qui, pour rester humains, se récitaient les vers qu’ils connaissaient ? Comment ne pas penser à ces hommes actuels qui tentent eux aussi de fuir la folie des hommes, l’écroulement des villes et des villages, l’effacement de l’humain par l’humain ?

Avec un livre en hommage à la terre, au métier du berger, au lien viscéral qui unit langage et paysage, Doyen se fait universaliste, une nouvelle fois, sans insistance.

* dont collines, ratures n’est que le premier volet sur trois déjà programmés par Franck Doyen

Franck Doyen – Collines, ratures

La Lettre volée, 58 pages 14 €

http://www.lettrevolee.com/spip.php?article2079

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