Franck Doyen – Champs de Lutte

31 Juil 14 Franck Doyen – Champs de Lutte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

31.

tête

hors du sac

où craquellent

os chairs viscères

toute littérature

 

mots retournés

à ciel ouvert

la paille brune s’échappe

hors du ventre

 

votre propre corps

solide à la terre

 

 

Champs de lutte est un recueil de 49 poèmes de 5 à 13 vers. Ils sont accompagnés par quatre peintures de Aaron Clarke sur un papier épais avec les techniques typographiques élégantes et profondes de l’éditeur AEncrages & Co.
Ces champs de lutte, au pluriel, sont polysémiques. Ce sont « les champs de mars » (poème 37), hommage au dieu de la guerre et simultanément à la reine des saisons, l’hiver finissant. Ce sont ces textes jetés dans des jolis livres alors même qu’il n’y a plus que des « voix perdues » (poème 1). Qui aujourd’hui lit de la poésie ? Qui répond aux mots couchés ? Le « vous », désormais marque de fabrique du poète, incite le lecteur à faire siens ces mots, forçant ainsi l’échange. Cette lutte, c’est aussi l’analyse de la «  charpente de la langue » qui ploie. C’est enfin le corps qui vieillit irrémédiablement. Comme le paysage et les mots, la peau aussi se strie, se fissure sous les yeux d’un chien qui suit cette détérioration inéluctable (poème 32).
Les images fusionnant chacune de ces réalités abondent : c’est par exemple cette herbe gelée qui forme comme des « ratures » dans un texte ou ces « grands champs fumants » nés de la vapeur hivernale ou des restes d’incendies (poème 5). Il faut prononcer « le nom des pierres et des arbres (…) des enfants » (poème 11), agripper « le nom des bêtes » (poème 22). Le poète animiste place sur un même plan ce qui l’entoure, regrettant de voir que le temps et la neige consument plus vite les enfants. Paysage, corps, langue fusionnent, chacun pris par sa lutte, son champ de bataille, des combattants-survivants que Doyen rapproche avec délicatesse.
Car ce désastre, Franck ne l’explore que par légères touches, proche en cela des haïkus ou, plus proche de nous, de la poésie de témoignage d’Eugène Guillevic. On pense à « Bretagne » en lisant le poème 2 et son « matin raté », son « grand café noir », ces « débris du désastre »… Les poèmes se suivent, sans créer une narration forte, changeant d’angle, de mode, de résonance. Les rimes sont rares (une exception notable avec le poème 41), les rejets cassent le souffle, la régulière absence de verbes conjugués dit quelque chose sur le désarroi intime qui sous-tend le recueil.

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C’est que la mort rôde, « sous la terre » explorant les champs de lutte comme un fantôme déjà-là ou à venir. Ou alors une sorte de bête, puisque chez Doyen l’homme se fait souvent animal, avec la tentation de vivre en reclus dans son terrier (poème 3), comme dans la nouvelle de Kafka. Chaque fin de vers se lit comme une petite mort avant une résurrection, pour un temps. Certains pages laissées blanches, jouent de l’apnée, du dernier souffle, « inéluctable » (poème 18). Les longueurs de strophes varient, chacune élaborant un paysage de signifiants, la lynotypie au plomb apportant son trouble ; le texte jouant également des italiques et des parenthèses, des vers mêlés, du dissyllabe sec à la grandeur lente du décasyllabe.
Le paysage, lui, prend de l’ampleur. Seul il peut donner sa valeur à un temps incommensurable, avec ces glaciers évaporés qui ne se révèlent plus que par la « grande coulure de graviers » qu’ils ont laissée. Les « stries noires et vertes des grands sapins » (poème 35) ou « les eaux plates et vertes » (poème 17) donnent au regard leurs verticales et horizontales.
Ils sont le reflet en mots des images peintes par Aaron Clarke (l’édition de tête, tirée à vingt exemplaires est d’ailleurs accompagnée d’une peinture de l’artiste). Les pointes et stries de la seconde forment un visage et un précipice, un peu comme si le Vuzz de Druillet fixait un point au-delà de la page. La pertinence du procédé de la typographie est confondante : l’émotion est tangible dans l’encrage, le papier de chaque exemplaire réagissant à sa façon à la presse et donnant des profondeurs ou des reflets différents. Une autre peinture (entre les poèmes 33 et 34) nous plonge à l’intérieur d’une cavité (Kafka encore ou bien Robinson dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique), guettant la lumière par des interstices. La densité du noir, le trouble de ce vert nuit interdisent l’hypothèse d’une renaissance, malgré les appels christiques du poème 12, avec cette figure que les désolations « clouent sur le bois » et qui, chaque matin, doit « sortir des catacombes ».
Double sens encore avec cette côte qui se voit travailler sur ses flancs par les flots (poème 21, une image présente dans le très beau Littoral, précédent livre de Doyen), ne laissant là encore que des éboulis, soit une accumulation de fragments empruntant le plus souvent le même couloir. Rides et plis de peau pour poser des poèmes éboulis qui luttent contre le pourrissement des corps, le « lent pourrissement des mots » (poème 27).

Franck Doyen – Champs de Lutte, AEncrages & Co, 2014

http://aencrages.free.fr/

 

Biographie

Champs de lutte, AEncrages&Co (deuxième trimestre 2014)

Littoral, L’Atelier de l’Agneau (décembre 2013)

VOUS dans la montagne, Le Dernier Télégramme – 2012

Inventaire de début du jour, L’Atelier de l’Agneau – 2011

B.I.O.bio – un désastre autobiographique, Propos/2éditions – 2010

EC / rire au moment où, L’Atelier de l’Agneau – ré-édition 2012

Lettres à la Première Bosse, Propos/2 éditions – 2007

L’arrache-lino, éd. Contre-Allées – 2005

Jacques ESSE – Journal d’un pêcheur de frites, IdP éditeur – 2004

Jardins, L’Atelier de l’Agneau – 2002

Le MondeFuite, Éditions de l’Heure – 2002

 

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