France de Griessen : bonus web pour la sortie de Saint Sebastien

17 Jan 14 France de Griessen : bonus web pour la sortie de Saint Sebastien

 

Après l’expérience rock alliant théâtre et musique sous le nom de Teen Machine, France a bien décollé : musique toujours, dessin, aquarelle, ses projets fédèrent de nombreux artistes internationaux. Bruce LaBruce, Virginie Despentes, Elliott Murphy, Vérole : chacun y trouve un peu de ce qu’il est et l’univers de notre blonde se met en expansion. Un saut vers la popularité que la tournée avec Indochine ne va pas démentir.

Pourtant le nouveau disque surprend par son resserrement autour du duo France et Shanka. France, en bonus à l’interview parue dans notre numéro #19 poursuit ses réflexions, le tout sous la figure emblématique de Saint-Sébastien, homme à la sensualité toute féminine. Elle-même sur la pochette révèle un sein tatoué, tout comme le buste du martyr est couvert de flèches. L’icône gay est-elle un modèle de féminité ? Après sa première réponse dans notre magazine, France poursuit…

France de Griessen : Mes modèles de féminité, ceux qui m’ont inspirée depuis que je suis petite, ce sont par ailleurs les drag queens, les travestis, les New-York Dolls, les strip-teaseuses, les archétypes théâtraux comme on peut en voir dans « Les Enfants du Paradis », les personnages excentriques qui s’inventent leurs propres mythologies… Toutes ces créatures m’apparaissaient fantastiques. Le titre de l’album leur rend aussi hommage.

Sylvaïn Nicolino : En termes de composition, ce disque est plus resserré : pas de duo avec Vérole ou Elliott Murphy, pas de reprises. On a là France et Shanka, et eux seuls : pourquoi ce besoin ?

Je n’allais pas faire des duos avec Vérole et Elliott Murphy à chaque album ! Je suis auteur-compositeur, Shanka l’est aussi, et notre compréhension mutuelle et notre collaboration fonctionne de mieux en mieux. Il amène aussi tout son talent et son savoir-faire de guitar-hero et de multi-instrumentiste. Après, cela reste tout à fait mon projet solo et bien que nous collaborions de manière très entrelacée, ce n’est pas un groupe. D’ailleurs très peu d’artistes solos font tout tous seuls ! Mais chacun présente cela comme il veut. Bref, c’est mon disque solo, avec la participation de Shanka. Il était d’ailleurs déjà présent sur mon EP « Six Uses for A Heart » en 2009 et sur l’album « Electric Ballerina » en 2011. Pour cet album-ci, comme nous avons tout fait à deux, donc effectivement une équipe très resserrée (c’est le moins qu’on puisse dire), le « feat. Shanka » mis davantage en avant me semblait un juste retour.

Ceci étant, ce resserrement autour d’un duo montre paradoxalement l’étendue très vaste de tes goûts musicaux : ta liberté est intacte sinon plus grande en étant seule avec tes inclinaisons multiples…

Quand on aime la musique, c’est rare qu’on n’aime qu’un seul genre. Souvent on commence par aimer une chose, que ce soit punk, rock, goth, cold-wave, musiques du monde, etc.

Et puis, on s’intéresse à d’autres car il y a des liens entre toutes ces musiques. Le blues et le rock sont complètement liés par exemple : ce sont des musiques très viscérales. Personnellement je ne me sens aucune obligation de rentrer dans les critères spécifiques d’un genre. Je peux vouloir mêler des influences folk ou punk à des inspirations de musiques de films érotiques ou giallo des années 70 par exemple. J’écoute autant Marie Laforêt que Johnny Thunders ou Danzig. Je peux écouter Radio Scarlet, Christian Death, puis des heavy ballads, ou de la country comme Kris Kristofferson, ou de la musique world comme Vieux Farka Touré ! En fait, bien souvent de nouveaux courants musicaux ont été créés par des mélanges inattendus ou des « torsions » d’un genre existant. Les Ramones par exemple, c’est des ballades rock 60’s passées à l’ultra-accélérateur.

Là, par exemple, le travail sur les guitares se rapproche de celui effectué par Tom Waits (comme sur « Sebastian » et l’instrumental « Guitar Decay »). Le studio G, c’est une sacrée expérience, non ?

La particularité du Studio G, c’est tout un équipement vintage, tant au niveau guitares qu’amplis et console. Et l’ingénieur du son avec qui on a travaillé, Alexis Berthelot, nous a sorti plein de choses folles, comme unépatant Moviola, qui servait dans les années 50 à éditer des films et qui a été depuis recyclé en ampli. En ce qui concerne les guitares, on a utilisé une Roadrunner Airstream, ma Fender Malibu achetée sur place, une Fender Telecaster Thinline, une Taylor acoustique, une Guild acoustique, une Fender Jaguar Baritone, etc. Et tout ça dans un petit studio aux murs recouverts de morceaux de bois recyclé de toutes les tailles, en plein Williamsburg. L’entrée du studio c’est direct l’entrée du métro, la rue ! C’est une énergie particulière.


Justement, en parlant d’énergie, sur « Sebastian » la confrontation est forte entre les couplets à la rugosité travaillée et la grande harmonie des refrains. Comment as-tu élaboré un tel titre ?

Ce titre-là est parti d’une musique initiale de Shanka, avec une couleur blues hypnotique, un genre très expressif et très intense au niveau de la guitare, et en même temps très accessible pour l’auditeur dès lors que le jeu est habité. Et de ce côté-là, avec lui, je dois dire que je suis bien accompagnée. Pour la suite, et bien c’est surprenant à dire, mais je suis assez incapable de l’expliquer, comme pour beaucoup de morceaux de cet album. S’est imposé à moi quelque chose qui prend ses racines dans le punk, la new-wave, une sorte de rencontre dans ma tête entre Depeche Mode, Leadbelly, Robert Johnson, Danzig et Marianne Faithfull période « Why D’ya Do It? ». Je dirai qu’en ce qui concerne ma part d’écriture et de compo sur ce titre, c’est une sorte de chose qui m’a été dictée.

Je suis quelqu’un qui n’aime pas beaucoup les religions car bien trop de cruauté, d’oppressions et de crimes sont commis en leurs noms, sans compter qu’avec toutes leurs règles, elles sont à mon avis contradictoire avec le sentiment de foi qui est unique chez chacun. Ceci dit, du moment qu’ils n’obligent pas autrui à faire comme eux, ça ne me dérange pas du tout que les gens choisissent d’appartenir à une religion, et à cette condition expresse, je le respecte.

En ce qui me concerne, je me sens bien avec l’inexplicable. Et je le remercie. C’est une forme de foi. Le texte de « Sebastian » parle de destruction, d’amour et de sexe, d’erreurs, de l’enfance. Étrangement, tout ceci a trouvé une sorte d’équilibre dans la chanson. C’est une sorte de formule d’alchimie sonore, qui allie la violence et la caresse.

« Agneau mystique » est-il un discret hommage à Daniel Darc ? J’y sens une utilisation similaire des références religieuses au service d’un texte dont l’évidence enfantine devient une force imparable.

Hommage en tant que tel, non. En tout cas je ne l’ai pas pensé ainsi, bien que Daniel Darc soit l’un des mes artistes préférés et l’un de mes modèles en ce qui concerne mes buts dans la vie. A savoir, si je peux réussir à faire quelques choses qui soient vraiment belles, j’aurai réussi mon existence ici. Il n’a pas écrit des centaines de chansons, sorti un disque chaque année. Il a vécu, beaucoup. L’anecdotique ou ce qui n’était pas essentiel, vital, ne l’intéressait pas. Il acceptait les erreurs et les ratés aussi. Et il a laissé des choses d’une beauté incroyable. «  A thing of beauty is a joy forever » comme l’a écrit John Keats.

Je pense que nous partageons une forme de foi, et un intérêt pour la force de l’imagerie religieuse, pour un Christ qui «  dans les Évangiles, s’est souvent promené avec des gens pas vraiment fréquentables, pas vraiment squares » ( Lu dans le très beau livre« Daniel Darc – Tout est permis mais tout n’est pas utile – Entretiens avec Bertrand Dicale »). Tu vois, autant je t’ai dit plus haut que je n’aime pas les religions quand elles sont outils d’oppression, et un moyen de « normer » les gens, autant je suis infiniment touchée par les objets religieux qui ont été confectionnés par l’homme, par l’idée de foi, que ce soit en un dieu, en l’homme, ou en quelque chose d’autre…

J’ai un chapelet tatoué sur le pied parce qu’il représente le fait de « croire en quelque chose », et que l’homme a inventé ce petit objet pour le symboliser. Ces objets religieux ont d’ailleurs une dimension enfantine, une simplicité, oui. Je pense que mes mots sont parfois mes « objets religieux inventés par l’homme ».

Mais en ce qui concerne « Agneau Mystique », ce n’est pas seulement cela. D’abord il y a « L’Adoration de l’Agneau Mystique » (« Het Lam Gods », littéralement « L’Agneau de Dieu »), qui est un polyptyque peint sur bois achevé en 1432 et qui se trouve à Gand (Belgique), commencé par Hubert van Eyck et terminé par Jan van Eyck. Les panneaux inférieurs centraux du polyptyque montrent l’adoration de l’Agneau de Dieu, entouré de fidèles alignés les uns derrière les autres, attendant de pouvoir adorer l’agneau. J’ai vu cette représentation quand j’étais enfant, et moi qui déjà, avais décidé de ne pas manger les animaux car je les aimais, j’ai interprété cette peinture avec ma sensibilité. Chez les chrétiens, elle désigne Jésus Christ dans son rôle de victime sacrificielle, vouée à expier les péchés du monde. Je ne l’ai pas du tout interprété comme ça. Déjà, je trouve tout à fait ignoble de manger un agneau à Pâques et cela me semble complètement contraire à l’idée de compassion, de bonté, et de l’existence d’un Dieu qui soit bon. D’ailleurs il est représenté entouré d’anges, et il me semble inconcevable que la suite des évènements puisse être de le tuer et de le manger ! Pour moi il représente une forme d’innocence qui permet de traverser les épreuves.

Une autre partie de mon inspiration était lors d’une promenade dans la campagne, à Lasne (Belgique), il y a deux ans. C’était le printemps en fin de journée. Le soleil jaune descendait, et dans un petit pré, il y avait un tout petit agneau, sous un arbre, qui respirait en tendant son museau vers le ciel, dans le soleil descendant. Il semblait tellement heureux de vivre, c’était une image si tendre, si douce, que cela m’a mis les larmes aux yeux. C’était une vision, vraiment. Pour revenir donc à la référence religieuse de ce titre, comme pour le titre de l’album d’ailleurs, ce sont les interprétations que j’en ai. L’art et les artistes (et le rock’n’roll en fait partie!) servent entre autres à réinventer et à donner d’autres lectures du monde. C’est une fonction sociale indispensable. D’ailleurs dans certains pays du monde, c’est ce que l’on muselle en premier, avec les préférences sexuelles et amoureuses des gens. Quand on voit ce qui se passe en Russie, avec les Pussy Riot emprisonnées pour avoir contesté, ou la chasse aux homos. Pourquoi ? Pour qu’il n’y ait plus qu’une lecture du monde, officielle et unique. C’est terrifiant.

Y a-t-il eu des titres éjectés de ce disque ? La mise en place du tracklisting a-t-elle été d’emblée évidente ? Se rapproche-t-on d’un concept-album comme « Billy » l’avait été ?

J’éjecte d’entrée de jeu tout qui n’est pas vital ou essentiel pour moi, donc tout ce qui a été retenu pour être sur l’album y figure. C’était d’ailleurs un challenge d’arriver à tout enregistrer en dix jours (guitare et voix pour moi ; guitare, basse, batterie, claviers et chœurs pour Shanka !). Mais il fallait que ces quinze titres y soient. J’aurais eu le sentiment que l’album était incomplet s’il en avait manqué un seul d’entre eux. Ce disque, tout ce qui s’est produit dans ma vie et mon cheminement personnel m’ont de plus en plus amené à accepter et embrasser tout ce qui est mystérieux et qui nous traverse.

Enfin, ce disque n’est pas un concept album, non. Il n’a pas été pensé comme tel.

www.francedegriessen.com

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FRANCE DE GRIESSEN

« Saint Sebastien » feat. Shanka

(Unibrows United / Teen Machine /Rue Stendhal / SidoMusic)

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