Florent Fourcart, autour du péplum italien – Interview bonus Obsküre Magazine # 12

11 Nov 12 Florent Fourcart, autour du péplum italien – Interview bonus Obsküre Magazine # 12

www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien avec Florent Fourcart paru dans Obsküre Magazine #12 (novembre / décembre 2012, en kiosques deux mois à partir du 8/11) autour de l’ouvrage Le péplum italien (1946-1966) : Grandeur et décadence d’une Antiquité populaire (IMHO).

Obsküre Magazine : Qu’est-ce qui t’a poussé à t’intéresser aux péplums italiens ?
Florent Fourcart : Mon intérêt pour ces films remonte à l’adolescence et résulte de la conjonction de deux passions : l’archéologie et le cinéma. Le péplum était ainsi une passerelle idéale, les ruines « reprenant vie » grâce au septième Art. Dans les années quatre-vingt-dix, je passais d’ailleurs la plupart de mes mercredis matin sur Canal +, devant les Cinéma de quartier présentés par Jean Pierre Dionnet, qui est en quelque sorte devenu un modèle dans son approche rationnelle et sérieuse de films que beaucoup méprisent.

Quelles ont été les différentes étapes qui ont mené à la réalisation de cet ouvrage ?
A l’origine de ce travail, il y a mon mémoire de DEA réalisé à la Sorbonne sous la direction de Jean A. Gili, spécialiste du cinéma italien, qui a accepté ce sujet et m’a toujours fait confiance. Il signe d’ailleurs la préface du livre. Dans un premier temps, il a fallu établir le corpus le plus complet et visionner le plus d’oeuvres possibles – ce qui n’a pas été une mince affaire au vu du peu de films disponibles en France à une époque où le DVD et Internet n’étaient pas aussi répandus qu’ils ne le sont aujourd’hui. Dans un second temps, l’étude de la filmographie et des dates de sortie ont permis de constituer une histoire du genre, depuis sa progressive apparition jusqu’à son essoufflement et sa disparition au profit du Western. Les grandes lignes de forces, les thématiques et surtout les récurrences sont ensuite apparues assez rapidement. Il suffisait de les comparer aux éléments constitutifs de l’Histoire politique, sociale et culturelle de l’Italie des années cinquante / soixante et d’opérer la synthèse. Après quelques autres années universitaires, j’ai proposé mon manuscrit enrichi et illustré à plusieurs éditeurs qui se sont révélés très « frileux » par rapport au sujet (y compris ceux spécialisés en cinéma !). Enfin, ma rencontre avec Julien Sévéon, critique et directeur de la collection CinExploitation, a été décisive. Il a tout de suite tenu à l’intégrer dans la ligne éditoriale qu’il préparait pour les éditions IMHO.

Le péplum porte aujourd’hui avec lui toute une imagerie kitsch qu’on a associée au cinéma bis, mais dans le contexte de l’époque, il y eut de nombreuses innovations techniques. La plupart étaient d’ailleurs en couleurs à une époque où seuls certains films hollywoodiens se permettaient ce luxe. Les péplums représentaient-ils une avancée considérable dans l’industrie cinématographique italienne du fait des nouvelles techniques qu’ils ont utilisées ?
Avant l’essor du péplum, le cinéma italien est majoritairement dominé par un cinéma  alternant films sociaux, souvent graves à l’image du Néo-réalisme, et comédies populaires. S’ils existaient, les films d’aventures ou historiques étaient rares. Par le biais de la coproduction avec la France et les Etats-Unis, les producteurs italiens entendaient rivaliser techniquement et artistiquement avec Hollywood. Ils ont donc poussé les techniciens à imaginer des procédés de prise de vue panoramiques, comme le Totalscope, et les réalisateurs à favoriser l’usage de la couleur – le cas de Mario Bava est emblématique. Par la suite, lassés de tourner quinze fois les mêmes histoires de gladiateurs ou de demi-dieux, les créateurs de péplums se sont amusés à parodier le genre ou à inventer des mises en scène baroques. C’est ainsi que, peu à peu, des metteurs en scène comme Sergio Leone, Ducio Tessari ou Sergio Corbucci ont préparé le public à l’esthétique  de ce qui allait devenir par la suite le « western spaghetti ».

Le genre entretient une relation concurrente, ambiguë et jumelle avec les Etats-Unis et Hollywood. D’abord, c’est Hollywood qui est venu s’installer en Italie puis il semblerait qu’une nostalgie pour l’identité nationale ait fait surface et les producteurs italiens ont voulu se détacher de plus en plus de ce modèle tout en utilisant par exemple de nombreux pseudonymes anglo-saxons pour faire plus sérieux ?
Ce n’est si pas simple… Cette nostalgie de l’identité nationale est relativement « inconsciente ». Au départ, il s’agit surtout pour Cinecittà de rivaliser avec son cousin d’outre-Atlantique. La venue de réalisateurs américains (souvent en perte de vitesse), l’utilisation d’acteurs aux pseudos yankees, mais également la poursuite de filons comme l’adaptation à l’antique de films à succès comme Les sept Gladiateurs ou Le fils de Spartacus, reflètent ce désir de copier l’efficacité et le prestige des films hollywoodiens. Le spectateur de l’époque va commencer à ressentir une « nostalgie identitaire » à force de voir des films qui, à force de se nourrir de culture populaire locale, vont finir par s’éloigner considérablement du modèle américain pour s’autonomiser et, finalement, développer un dialogue entre la société italienne réelle et ses aspirations fantasmées.

Le genre se base aussi en grande partie sur un culte du corps avec des acteurs typiques comme Steeve Reeves, Gordon Scott, Mark Forest, etc. C’est déjà la recette du cinéma d’exploitation qui se met en place : érotisme et violence, voire sadisme. Ces corps sculpturaux font d’une certaine manière l’apologie de la force brute, symbole de santé, de bien être, bronzés. Vous notez d’ailleurs que la fréquentation des clubs de sport s’est accrue à cette période. Comment peut-on interpréter ce goût pour cette esthétique des beefcakes et des cheesecakes face à la crainte d’une société en pleine mutation technologique ? Le péplum a-t-il matérialisé un inconscient collectif ?
Plus que tout autre genre, le péplum fait l’apologie d’un « corps-machine », à la fois mécaniquement puissant et érigé en élément de beauté. Ce n’est pas le « corps social » qui est ainsi mis à l’honneur, mais l’effort individuel (qu’il soit l’utilisation de la force de travail ou celle des salles de sport) qui est promu comme valeur essentielle dans la perspective du redressement économique et social de la péninsule dans les années cinquante, soixante. De plus, il faut se rappeler que dans un pays très pieux et très pudique, la découverte des plages et du monde débridé des villégiatures du tourisme littoral a chamboulé le rapport des Italiens au corps, qu’il soit féminin ou masculin.

L’économie du péplum est d’ailleurs très particulière. Le producteur est Roi, les réalisateurs peuvent changer du jour au lendemain, les figurants sont sous-payés… Le péplum, est-ce la toute puissance des producteurs ?
C’est surtout la toute puissance des producteurs ! On évoque souvent et à juste raison l’ambition de Dino De Laurentiis, mais il existe de nombreux autres producteurs qui constituent ce que l’on pourrait appeler des « écuries ». Les Donati et les autres familles rassemblent autour de leurs capitaux des réalisateurs, des acteurs et des techniciens qu’ils fidélisent. Les contrats se font ainsi pour trois, quatre ou cinq films, parfois tournés simultanément. Si le rôle du réalisateur ne cessera de s’affirmer au cours de la décennie, c’est généralement le producteur qui fait la loi et impose un sujet ou une direction narrative ou scénaristique… pour le meilleur et/ou pour le pire.

On peut aussi relever une heure de gloire et une dégénérescence du genre, les chefs d’œuvre laissent place à des films médiocres. Vous remontez d’ailleurs aux ancêtres du genre dans les années dix pour nous amener peu à peu vers ces films-hybrides du début des années soixante, mélangeant SF, western , horreur, cape & épée, film catastrophe, etc. Le plagiat est roi et ce cinéma s’enfonce dans les stéréotypes. Les décors sont réutilisés d’un film à l’autre, les tournages rapides, on utilise des stock shots quand le budget n’est pas là ou on reprend des partitions musicales. De ces étrangetés qui portent en gloire l’artifice et les délires kitsch, quels seraient les films que vous nous conseilleriez ?
Cela dépend de quel point de vue on se place. Si l’on parle de films étonnants ou carrément drôles par le kitsch qu’ils dégagent, on peut citer Ulysse contre Hercule, qui mêle délicieusement une réelle poésie méditerranéenne et des créatures mi-homme mi-oiseaux farfelues. Rome contre Rome ensuite, avec la résurrection d’une légion de… zombies ou encore Maciste contre les Hommes de Pierre, où le surhomme lutte contre des martiens venus conquérir la Terre. On peut également citer les cross-overs débiles comme Maciste contre Zorro ou Hercule, Samson et Ulysse. Enfin, je ne peux m’empêcher de citer, avec affection, ce qui est pour moi l’un des plus mauvais films de l’Histoire du cinéma, mais aussi l’un des plus amusants : Hercule contre les Fils du Soleil ! Le héros grec s’échoue… au Pérou et se promène dans des Andes reconstituées dans la banlieue de Rome et entrecoupées de stock shots, très laids, de lamas. Le tout est terriblement mal joué, truffé de faux raccords et culmine dans une scène de ballet brésilien dans lequel aucun danseur n’est raccord !

Le péplum ne disparaît pas complètement à la fin des années soixante. On en trouve des traces chez Fellini ou dans les parodies érotico-pornographiques des années soixante-dix et quatre-vingt. Où peut-on retrouver le charme des péplums aujourd’hui selon vous ?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse trouver quelque chose de comparable aujourd’hui… Certaines séries B américaines comme la série des Rois scorpions (N.D.L.R. : le spin off de La Momie) s’en rapprocheraient… Certains téléfilms fauchés, également…

Les femmes, quant à elles, endossent souvent les rôles de reines cruelles. Le péplum est-il un genre misogyne ?
Tout à fait ! Les femmes sont forcément des cruches blondes – on y retrouve Brigitte Bardot ou Mylène Demongeot – ou de perfides courtisanes généralement brunes. Des mamans ou des putains, comme aurait pu le dire Jean Eustache… C’est une réponse à la progressive affirmation de la femme italienne qui quitte son statut de mère de famille pour devenir femme active et émancipée. Rappelons que le péplum est un genre très masculin et à tendance réactionnaire, qui s’adresse à un public composé majoritairement d’hommes.

Vous voyez dans le péplum un commentaire de la politique internationale des années cinquante et soixante. Pouvez-vous expliciter ce point de vue ?
Tout film, quelque soit son genre, parle de la période dans laquelle il est produit. Indirectement ou non. La géopolitique antique sert souvent de métaphore à celle de la Guerre froide et l’on retrouve, à travers l’Empire romain, les thématiques de l’affrontement des blocs, les luttes de décolonisation et conflits d’influence qui rythme la vie internationale à l’époque de la Guerre froide. En 1962, Le colosse de Rhodes de Sergio Leone, par son contexte insulaire, fait même référence à la crise de Cuba qui commence au même moment.

Vous associez la fin de la grande époque des péplums à La Bible de John Huston, qui s’éloigne déjà quelque part des canons du genre. Ce film signe-t-il véritablement la fin d’une époque selon vous ?
Film de commande tourné en plein concile de Vatican II avec une pléiade d’acteurs anglo-saxons, le film de John Huston fait preuve d’une modernité et… d’un manque d’humour qui tranche avec les autres productions du genre en déclin. Gavés jusqu’à l’overdose, les spectateurs se détournent de l’Antiquité qui ne retrouve grâce à leurs yeux que par un cinéma plus sérieux, religieux. De fait, les Italiens se tournent alors vers un genre moins naïf, plus cruel et encore plus politisé : le western.

Les critiques de l’époque étaient très partagées quant à ces films. Y en a-t-il certaines que vous trouvez particulièrement croustillantes ?
Absolument ! J’en citerai deux que j’ai découvertes dans de vieux numéros des Cahiers du Cinéma. A propos d’une aventure de Maciste, un journaliste écrit : « A chaque nouvel exploit de Maciste, on tombe un peu plus au niveau de la baraque foraine. » Mais ma préférée reste le commentaire d’un critique découvrant Ulysse contre Hercule et qui se désespère : « N’Ulyssime ».

Pour finir, quels sont les chefs-d’œuvre incontournables du péplum selon lui ?
On peut commencer par le Ulysse de Mario Camerini, puis Théodora, impératrice de Byzance de Riccardo Freda, Les travaux d’Hercule et sa suite Hercule et la reine de Lydie de Pietro Francisci, Les légions de Cléopâtre et Hercule à la conquête de l’Atlantide de Vittorio Cottafavi, La guerre de Troie de Giorgio Ferroni et, bien entendu, Le Colosse de Rhodes de Sergio Leone et Les Titans de Ducio Tessari, dont l’autodérision est tout à faire jubilatoire. Bien sûr, il y a en bien d’autres, mais ces films méritent le détour et l’on y trouve un réel intérêt artistique autant qu’une réelle poésie.

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