Festival-cérémonie de L’Homme Sauvage (report)

05 Oct 18 Festival-cérémonie de L’Homme Sauvage (report)

Changement de lieu, changement de décors, affluence plus importante, temps bien plus clément, affiche plus hétéroclite : la cérémonie de L’Homme Sauvage, pour cette deuxième année, confirme et prend le large.

Report parcellaire.

Un belle montée à travers bois pour atteindre le plateau avec vue sur les Pyrénées commingeoises. La jauge est limitée et le sera également l’an prochain, aussi bien pour des raisons de sécurité, de respect du site (toilettes, etc.) que pour sauver une ambiance propice au recueillement. Les quelques agité(e)s un peu plus bourrin(e)s ne parviendront pas à gâcher l’ambiance, rappelé(e)s à l’ordre, gentiment. Non, on ne tournera pas en dansant autour du brandon mis en feu, car le regarder brûler en silence, c’est aussi une forme de respect et d’hommage qui se tient. Non, on n’assommera pas Gorgelette, même si son besoin affectif si particulier en a saoulé plus d’un(e), avant que lui-même ne succombe au sommeil…

Les sculptures grandioses nous scrutent autant que nous les admirons (l’Homme sauvage, un crâne d’oiseau géant, une tête à bouche métallique, un vagina dentata…), Les détails à chercher dans les fourrées et les arbres aiguisent nos sens (sacs lampions très utiles pour la redescente vers le camping), la décoration de la scène et de ses à-côtés (bar, drapeaux, dream-catcher…), les multiples espaces de feu, les bûches dressées et les braseros dessinent un lieu hors du temps. La face nocturne est éminemment belle. Pourtant, en plein jour, la magie opère déjà : les prairies sont encore vivantes, les libellules volent près de la scène, les frelons s’agitent et partent, les arbres se découpent à l’horizon, le chêne majestueux offre son ombre et les châtaigniers retiennent encore leurs bogues pour ne pas qu’on se pique les fesses. Les stands merchandising, calligraphie, herbes et potions magiques, le bar avec ses victuailles et boissons locales font le plein et fonctionnent aussi comme des centres de discussions.

Le public est bien plus métal cette année, avec sa traditionnelle exhibition des T-shirts ; et certains commencent à se grimer pour l’occasion : sceptres de druides, poupées païennes à mettre au feu, maquillage primitif. Les sourires sont de mise, les salutations et les échanges sont facilités par la durée de l’événement et la circonscription des lieux. L’accueil par les bénévoles est sympathique, familial, c’est du copinage. Chacun(e) de ceux / celles qui a échangé des mails est reconnu(e) et des paroles sont vite échangées. Un festival à taille humaine !

Le premier jour, Mütterlein délivre un set intense, quelque part du côté de Jarboe. Les regards des musiciennes et du musicien sont concentrés, parfois extatiques, la voix de Marion Leclercq s’élève et emplit le ciel de ce bel été indien. C’est sombre, envoûtant et déchirant… Pourtant c’est la complétude qui nous saisit. Cette musique est une offrande évidente à la vie, à la nature.

Les ambiances explosées et texturées de Throane et Ovtrenoir ont plus de mal à s’imposer. Malgré les talents évidents de leurs leaders respectifs au chant, malgré l’adhésion du public, il manque à la dimension live une plus grande netteté. Le son et les structures, volontairement aiguisées et déstructurées balancent en live entre deux chaises : comment être happé(e) par une musique d’ambiance (rien de péjoratif !), dont les couches complexes demandent une immersion complète, alors qu’en live cette musique est jouée pleinement par ses interprètes ?

On passe à l’action alors qu’Ovtrenoir et plus encore Throane sont méditatifs et introspectifs. Personne n’a été clairement déçu par les prestations, mais, à mon goût, il y a là un écart fantasmé à réduire. Je n’ai pas la solution car William Lacalmontie dans Ovtrenoir et Dehn Sora dans Throane ont le rôle de leader dans le sang et qu’ils sont beaux sur scène. Là où d’autres refusent de se confronter à l’exercice (Summoning, Blut Aus Nord), le combo post-black multiforme prend les choses à bras le corps. Peut-être faudrait-il réintroduire du spirituel là-dedans pour effacer le charnel, ce qu’a réussi Dehn Sora dans son autre projet Treha Sektori : ses projections vidéos effacent en partie son corps récitant…

(en haut : Ovtrenoir

à droite : Throane)

L’ambiant ethnique et noise qu’actualise Ruò Tán participe du même entre-deux. Des samples plus ethnologiques que musiques du monde introduisent ou concluent les titres. Ces enregistrements bruts ont, pour nous Européens, une beauté naïve et shamanique que le projet plus véhément et bruitiste parvient rarement à égaler.

On a là une performance qui invente son nouveau monde et ses références, dans un trip bien plus isolationniste. Le spectateur est happé, repoussé, tiré de nouveau et lâché en plein trip. Un jeu du chat et de la souris éprouvant, non consensuel, jusqu’au-boutiste. Ce concert vaut cependant pour l’expérience partagée, pour son caractère unique et singulier, une métamorphose toujours recommencée.

Dirge rate son concert. La mauvaise influence de la Lune en pleine mire donne son mordant à un côté lunatique. Le groupe joue lourd, très lourd ; le batteur entend mal les autres, Stéphane Leguay qui fait les chœurs semble à côté. Des ennuis techniques avant le set, puis aux trois-quart de celui-ci précipitent la fin : le groupe quitte la scène, dégoûté, tout autant que nous car Dirge était la tête d’affiche et que ses albums, travaillés, épiques montrent à quel point ce groupe phare sait se mettre en danger. Un concert raté, oui, ça arrive. J’en suis désolé pour eux…

Comme une partie du public, je n’assisterai pas à la performance d’Arktau Eos.

Tous ceux qui sont restés en parleront en termes laudatifs le lendemain…

Le second jour ouvre à midi trente, je n’y suis qu’à partir de 18h.

Au Champ Des Morts, en plein soleil, livre son deuxième concert. Décontraction et concentration se succèdent sur scène pendant le réglage des balances. Le son de la basse sera dantesque. Mis à nu par la lumière et le cadre, Stefan fait le lien entre les débuts du black metal il y a plus de vingt ans et la vague post, voire le Cascadian-metal de WITTR.

Ses solos heavy sonnent juste, les alternances chant clair, parlé, chanté, pleuré et hurlé font mouche. Il n’y a plus de pose, mais une interprétation totale ; la voix de Cécile souligne et magnifie les parties les plus célestes de cette musique ou bien ramène sous terre dès que les graves fusent. Ce groupe, c’est aussi son groupe : elle en dessine les lettrages, signe plusieurs textes, chante en première ligne « La Fin du Monde ». L’harmonie dans la disharmonie, la joie dans la détresse, les pulsions bestiales et la légèreté sérieuse…

C’est un assemblage qui jouxte les contraires. Le batteur salue régulièrement les performances de ses condisciples, se lève de son siège : « Écoutez, semble-t-il dire, je me tais car ce qu’ils font tient sans moi, c’est de toute beauté ». Le deuxième guitariste nimbe et tisse les rythmiques, soulève la foule avec ses levers de bras tout BM. La poésie d’ACDM est celle de ces « fool romantics » salués autrefois par Baudelaire ou les Virgin Prunes. Une renaissance en forme de résurrection.

Common Eider/King Eider laisse le ciel étoilé s’ouvrir et s’illuminer pendant son long rituel.

Le calme saisit les spectateurs et spectatrices (pas tous ni toutes), des ondes de partage se diffusent. On a envie de se coller contre le voisin ou la voisine pour être mieux allongé(e) face à la nuit. On se dit « merci » à la fin pour cet abandon collectif. Une heure magique, décalée, une communion bien plus qu’une cérémonie. Eux aussi sont émus, réellement à la fin. Quelque chose a eu lieu qui ne pouvait se tenir qu’ici.

À vrai dire, je ne faisais pas grand cas des Hexvessel. Je lui préfère la paire Beastmilk / Grave Pleasures nimbée d’horror-punk gothico misfitsienne.

La folk psychédélique glanée ici et là ne me captivait pas. Et pourtant ! Le concert intimiste (acoustique, émotions) est d’une qualité rare. On rejoint le trip Wovenhand (tribalisme cependant hors-de-propos) pour une ode à la vie, aux hommes, à l’énergie de chacun(e) de nous. Les voix sont belles, la trompette et le violon habillent le dénuement de tendres drapés. Kvohst (aka Mathew Joseph McNerney) est dans un échange spirituel entier avec le public et délivre un titre inédit « Old Tree » comme un appel à l’amour dans un monde qui va à veau-l’eau. Révélation inattendue.

Alors que Visions achève son set ambiant drone,

la foule

se déplace vers

le brandon.

Recueillement ou discussions,

les flammes

réchauffent, les braises

montent au ciel.

La Lune se voile

à l’horizon, les branches

rougissent, noircissent, prennent le temps de se

consumer, finissent par

tomber,

une à une.

Magique.

https://www.hommesauvage.net/

Photos 3 (Mütterlein), 5 (Throane), 6 (Ruò Tán), 7 (Dirge-groupe), 9 et 10 (Au Champ Des Morts), 13 (Hexvessel), 14 (cérémonie du feu) par Jeanne Saint-Julien

Photos 1 (public), 2 (L’Homme Sauvage), 4 (Ovtrenoir), 8 (Dirge-Marc), 11 (Common Aider/King Eider), 12 (Hexvessel) par Robin Levet

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