Félix Fénéon / Nurse With Wound – Les Ventres et autres Contes / Lonely poisonous Mushroom

22 Juil 16 Félix Fénéon / Nurse With Wound – Les Ventres et autres Contes / Lonely poisonous Mushroom

La nouvelle publication des Éditions Lenka lente se place sous la coupe du rouge terreux d’un détail de La Tentation de Saint Antoine de Jérôme Bosch. Un visage ventru est lardé d’un coup de couteau tandis que sur le bonnet, un œil semble nous regarder avec malice.

On ne pouvait mieux trouver pour illustrer la première nouvelle de ce recueil.

Félix Fénéon fut un homme de goût. Anarchiste dès les premières heures (inculpé lors du Procès des Trente en 1894, ses réparties firent bien rire l’assemblée), critique littéraire hors pair (il remarque Rimbaud, Mallarmé et Valéry, entre autres…), fonctionnaire au Ministère de la Guerre (à chaque homme ses incohérences, non ?), secrétaire puis rédacteur en chef de La Revue blanche, chroniqueur au Figaro et au Matin avant de rejoindre les Éditions de la Sirène où il mettra en avant Lafforgue, Stevenson et Joyce… Adepte de peinture (collectionneur et critique, là aussi) et notamment des vagues successives du mouvement impressionniste, il s’attachera à transcrire un esprit fin de siècle dans de courts textes (on dit des contes à l’époque, en France) sans morale explicite, avec quelques touches descriptives fugaces.

Ainsi « Les Ventres » expose un village hors du temps célébrant le temps de carnaval, chacun des villageois nourri et abreuvé à s’en exploser le bide et la tête par le maire cabaretier du lieu. Sûr de sa réélection dans ces temps de vague démocratie, le pauvre homme se voit soudain évalué dans son rôle de juge suprême. Inutile ici de révéler l’intrigue de ce court texte en six tableaux, disons qu’elle va révéler l’égoïsme crasse des bons-vivants au détriment de pauvres qui ont moins que des chiens. La grandeur d’âme sera chez les vagabonds, renvoyés à leur condition quasi religieuse de dénuement absolu en fin de texte. C’est le plus politique des quatre textes ici présents, qui renvoie à l’avènement de la société industrielle, avant les réflexions sur un quelconque État social…

« L’Armure » est une récréation plus médiévale (on songe à Boccace et à ses nouvelles du Décaméron) placée sous le signe du cocufiage. Cette farce épingle la vanité des découvertes historiques, la nécessité de garder des secrets qui profitent à tous. L’ombre des héros chevaleresques et des amants intrépides est éclairée par la lumière de la triste réalité humaine : ne restent que les cornards, les lâches et les lauriers tressés subrepticement par des ébats litigieux… L’Homme (et la Femme) n’en sort pas grandi.

« Le Charmeur d’Oiseaux » et « L’Incendie » (publiés plus de dix ans après les deux premiers contes) se rejoignent dans leurs approches mystérieuses et l’évolution du style de Fénéon est palpable. Ce sont des portraits de ville qui doivent encore un peu aux considérations Baudelairiennes. Par procuration, des volatiles deviennent l’allégorie des gens crédules qu’on hypnotise ; on refuse de voir une chaîne alimentaire rendue nécessaire par la pauvreté. Et, quand sur la ville résonnent les sirènes des pompiers, la foule guette avec délices la perspective d’un beau spectacle, ne pouvant s’empêcher, si celui-ci est trop éloigné, de retarder un peu les braves compagnons du feu en créant de fausses alertes…

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Là-dessus, Nurse With Wound offre un titre de 1989, en format mini-CD 8 centimètres, ce « Lonely poisonous Mushroom », initialement paru sur la compilation du groupe Automating Volume II (et une première version existe sur la compilation canadienne Freedom in a Vacuum, paru en 1987). En quasiment neuf minutes, on a une ambiant charmeuse, avec ce qu’il faut d’orchestrations mystiques et de dissonances pour varier les atmosphères et coller aux différents textes. Quelques stridences d’insectes, des sons qui évoquent des battements d’ailes, des voix extatiques et des coulures liquides parlent à leur tour d’élévation et de ratatinages liés à la pesanteur de toute chose. Rouge est notre monde.

Cette publication est à rapprocher du beau volume sur Charles-Louis Philippe publié aussi chez Lenka lente et délectera les inconditionnels de Flaubert, Maupassant et Villiers de L’isle-Adam.

Félix Fénéon : Les Ventres et autres Contes

Nurse With Wound : « Lonely poisonous Mushroom »

Éditions Lenka lente

 

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