Faustine Sappa – À propos de « Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés » (Camion Blanc) – PT. 2

06 Juil 16 Faustine Sappa – À propos de « Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés » (Camion Blanc) – PT. 2

Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés, dans la description du lien qui unit son public à un artiste, dit aussi quelque chose du rapport de l’auteure Faustine Sappa à l’œuvre et la personne du chanteur de Noir Désir et Détroit.
Un rapport qui se renouvelle à travers les récents développements de l’homme, sur lesquels elle s’épanche dans la seconde partie de notre entrevue
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PARTIE 2

Obsküre : Qu’as-tu personnellement ressenti lors des phases successives du retour de Bertrand, de ses premières réapparitions live jusqu’à l’aboutissement du projet Détroit ?
Faustine Sappa :
Pour être tout à fait honnête, je l’avais un peu oublié pendant toutes ces années et je ne m’attendais pas vraiment à un retour. J’ai suivi ses différents featurings de loin. Je n’ai pas vraiment adhéré à sa collaboration avec Amadou & Mariam, déjà davantage au très énervé « Palabra mi amor » avec les Shaka Ponk, au travers duquel Cantat renouait avec une certaine énergie noirdésirienne. Je n’ai pas cherché à en savoir plus, à connaître toutes ses collaborations. Pour moi, le vrai retour de Cantat a eu lieu avec la tournée de Détroit. Je suis passée un peu à côté de l’album Horizons à sa sortie, j’ai écouté en gardant une certaine distance. C’est vraiment le live qui a tout changé.

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Quelle place occupe Détroit dans ton univers personnel, en comparaison de Noir Désir ?
J’ai un rapport particulier avec Détroit dans le sens où j’ai surtout appris à aimer les morceaux du groupe en live. J’ai tous les albums de Noir Désir qui tournent régulièrement mais, pour Détroit, j’avoue que j’ai eu du mal à rentrer dedans à la première écoute de l’album. Du coup, je l’écoute surtout en live. Il y a même des morceaux que je ne pouvais pas écouter du tout. « Ange de Désolation », notamment, était tout à fait insoutenable. Il a fallu que je voie Détroit en concert pour l’aimer à sa juste valeur, tellement Cantat y met son cœur et ses tripes. Il incarne véritablement le morceau. C’est toute sa souffrance qui y est condensée. Avec Détroit, on découvre un Cantat nouveau, moins dans la posture et dans la recherche de sa propre transe, davantage dans la sensibilité et la vérité crue des sentiments. Détroit, pour moi, c’est une démarche sincère rendue possible par une vieille amitié, avec le génial Pascal Humbert, à mi-chemin entre l’introspection, l’envie de se battre et la nécessité de hurler sa liberté. J’ai une écoute émotionnelle de la musique, avant tout autre critère. Les chansons de Noir Dez sont toujours liées à des émotions et des moments de ma vie plus ou moins heureux. Ils m’accompagnent depuis toujours, de plus ou moins loin selon les époques. Avec Détroit il a fallu créer de nouvelles émotions, associer les morceaux à de nouveaux moments. Détroit c’est une nouvelle vie pour Cantat et, du coup, également pour son public qui doit s’approprier les morceaux. Et quoi de plus émotionnellement productif que le concert d’un artiste qui a été absent pendant si longtemps et pour des raisons aussi tragiques ? Tout ça ajouté à l’immense joie des retrouvailles, ça fait un terreau capable d’accueillir de belles choses. On ne va pas voir Détroit uniquement pour écouter de la bonne musique, le groupe donne bien plus à partager. On y va pour être ébranlé, pour recevoir cette intensité de plein fouet, pour ressentir ce frisson sur la peau et cette torsion au creux du ventre. Après toutes ces années passées à se taire par obligation, il a fait le tour de ce qu’il avait à dire à ce moment de sa vie et de sa carrière. Il a déposé le fardeau de ce qu’il portait en le transcendant. Maintenant il est prêt à se lancer dans d’autres projets – comme il le fait déjà avec succès – et à expérimenter de nouvelles choses. Maintenant il sait que le public est au rendez-vous et qu’il le sera toujours.

F. Sappa (photo : Jérémy Attali )

F. Sappa (photo : Jérémy Attali )

Qu’as-tu ressenti lors des premières de la performance Condor, qui a vu Bertrand en situation de récital spoken word climatique, d’après l’œuvre de Caryl Ferey ?
J’ai assisté à la première de Condor live à la Maison de la Poésie et la surprise a été totale. En introduction, Caryl Férey, l’auteur du roman Condor donc, dont Cantat lit un extrait sur scène, prévient le public en lui disant de lâcher prise et de ne pas être décontenancé par l’esprit « barré » du texte et de la démarche. La mise en musique par Marc Sens et Manusound nous fait entrer d’emblée dans un univers planant et sombre qui accompagne le texte de manière très réussie. Un texte noir et poétique, un « roman dans le roman » écrit par un des protagonistes du livre pour dépeindre une allégorie du Chili. Il raconte l’errance ultime et amoureuse de deux victimes de la dictature de Pinochet, le tout dans un décor de fin du monde. L’interprétation que Cantat en propose est à la fois ardente et épurée. L’apocalypse lui va bien. Avec sa diction à la fois théâtrale et authentique, il nous happe, il nous emmène avec lui et on n’a pas d’autre choix que de le suivre. J’étais aussi à la représentation au Florida, à Agen, une salle bien plus grande, et toute l’assistance était suspendue à ses lèvres. J’ai été particulièrement troublée par la mise en abyme que suggère l’appropriation de ce texte par Cantat – comme cela avait déjà été le cas pour les Sept Tragédies de Sophocle mises en scène par Wajdi Mouawad – dominé par les idées d’amour et de mort. D’autant que le personnage du Colosse aux mains cassées peut être vu comme un avatar de Victor Jara, cet artiste assassiné pour avoir voulu trop chanter son besoin de liberté.

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