Faustine Sappa – À propos de « Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés » (Camion Blanc) – PT. 1

03 Juil 16 Faustine Sappa – À propos de « Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés » (Camion Blanc) – PT. 1

Bertrand Cantat – Nous Les Écorchés est une affaire, avant tout, de témoignages. Il ne s’agit pas là de supposer par le récit ce que peuvent vivre ou ressentir les musiciens à un moment donné. Il s’agit de saisir, dans le fond, quelle place ils occupent dans la vie de ceux qui reconnaissaient quelque chose d’eux-mêmes dans ce que font les musiciens, parfois dans ce qu’ils croient aussi qu’ils sont : les fans, témoins premiers de l’état de l’art, de sa perpétuelle évolution.
Cantat, de manière singulière et sans doute plus que n’importe qui d’autre ces dernières années, attire à lui un regard contrasté, toujours vivace. La force de la musique et la singularité du parcours personnel offrent une toile de fond intense aux témoignages de fans que Faustine Sappa a enregistrés, découpés et ré-agencés pour un volume d’écriture plein de ressentis. Ressentis variables, quoique baignant majoritairement dans une forme d’attirance pour le sujet. Qui aime bien ne châtie pas toujours.

PARTIE 1

Obsküre : Ton livre dessine, au fil de l’eau, la photographie qu’un public fait d’un homme à travers le rapport que cet auditoire décrit à son art ou sa personne : fluctuant, protéiforme, et – l’histoire de Bertrand aidant – un rapport empreint de sentiments contradictoires. Qu’est-ce qui, dans la vie de Cantat et dans son art, explique selon toi la fascination d’un public ? Que voit-il à travers Bertrand ?
Faustine Sappa :
Je crois que ce que le public trouve en premier chez Cantat, c’est l’univers complexe dans lequel il les invite à s’immerger, reflet de leurs propres colères ou tiraillements. Il a toujours écrit des « chansons-émotions » où chacun peut facilement se reconnaître. Beaucoup estiment qu’il sait mettre les mots sur leurs ressentis, qu’il exprime ce qu’ils n’arrivent pas toujours à dire de leurs propres souffrances, comme s’il arrivait à les décoder pour en faire quelque chose d’artistique. Chez Cantat, il y a toujours cette poésie ténébreuse habilement mariée à une rage joyeuse et décomplexée, qui touche forcément cette ambivalence que nous cultivons tous, à des degrés divers. Il incarne le paradoxe de la vie, ça le rend universel. Quand on est fan d’un artiste, il y a forcément une part d’identification, à son art et à sa personnalité aussi. L’écorché vif parle à des gens qui pensent que quelque part, il est un peu comme eux. Et c’est d’autant plus vrai que ses textes sont assez riches pour que chacun y trouve ce qu’il a besoin d’y trouver. Le rock de Noir Dez, et maintenant de Détroit, est unique en son genre et il est pour beaucoup un refuge où l’on vient puiser tour à tour fureur, exaltation, ivresse, plaisir, tendresse… Les interprétations habitées de Cantat contribuent aussi à cette fascination : il vit vraiment ce qu’il chante – ou alors il est très bon acteur – sur scène, il est très premier degré. Il ne chante jamais deux fois la même chanson, il y instille toujours quelque chose de nouveau, de différent, en fonction de l’humeur du moment. Il est toujours sur le fil, évolue dans un équilibre fragile et ses coups de gueule en témoignent. C’est cette fragilité qui affleure qu’on aime aussi chez Cantat. Comme on peut admirer l’artiste sans adhérer à ses prises de position, on peut admirer l’artiste sans absoudre l’homme. « Il faut séparer l’homme de l’artiste » est une phrase qui revient souvent. Personnellement, je ne suis pas d’accord avec ça. Cantat ne serait pas l’artiste qu’on admire aujourd’hui sans ce passé là. Ça n’a pas de sens de l’éluder ou de faire comme si ça n’avait pas existé. Pour moi, Cantat est un tout humain et fantasmé sur lequel le public projette beaucoup de lui-même y compris, comme tu l’évoques, des sentiments contradictoires, avec lesquels tous ne sont pas forcément à l’aise. On rencontre beaucoup l’idée qu’on l’aime « quand même » ou « malgré ». Je crois que le public se retrouve dans son côté borderline, faillible, dans ses blessures et peut-être plus encore dans sa capacité apparente à les dépasser. Parce que, évidemment, son drame personnel a une résonance particulière chez beaucoup d’entre eux, qu’ils aient eux-mêmes une histoire avec la violence ou pas. Et, par-dessus tout, je crois que la fascination que Cantat exerce sur son public est simplement due au fait qu’il se tienne debout aujourd’hui, droit dans ses bottes et la tête haute. Il montre qu’on s’en sort. Certains ont besoin d’y croire désespérément. D’ailleurs, l’artiste draine un nouveau public, admiratif du « phénix » et du parcours du combattant dont il est sorti victorieux, quelque part. La moitié des personnes interrogées pour ce projet n’avaient jamais vu Cantat sur scène. Parmi eux, il y a des personnes qui ont été attirées vers lui parce que cette résurrection a quelque chose d’inespéré, et que saisir son droit à une seconde chance avec autant de pugnacité, ça force le respect.

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Le versant personnel, si tu acceptes de bien vouloir répondre : qu’est-ce qui, dans ta vie, explique la fascination que l’on croit deviner pour l’homme/l’artiste Cantat ?
Pour moi, Bertrand Cantat c’est d’abord des mots. Même avant la musique, ce sont d’abord ses mots qui me parlent, on a cet amour en commun je crois. J’y décèle une sorte d’aisance, souvent des fulgurances, de l’urgence, de la turbulence. Avec des formules et des jeux de mots plus ou moins réussis, mais toujours assumés. Je crois que c’est ça qui me fascine le plus chez Cantat : sa capacité à assumer. Et moi aussi je suis bien sûr admirative de sa force et son courage ou, en tout cas, de ce que j’en perçois. Je ne pensais pas qu’il reviendrait sur le devant de la scène ou pas avec autant de succès. Même s’il affirme qu’il n’y a jamais eu d’idée de revanche dans sa démarche, je pense quand même que nous sommes nombreux à avoir ressenti son retour comme tel. Je parlais d’assumer… Oui, il assume. Tout, a priori. Certains peuvent y voir de la provocation, moi j’y vois une belle leçon de vie. J’ai une expérience personnelle avec la violence – c’était aussi ça ta question, non ? – et je fais partie de ceux qui se sont rapprochés de Cantat aussi pour ça. Il y a des blessures profondes qu’on croit partager… J’ai été sensible à son histoire et à celle des autres fans parce que ça m’a permis de mieux comprendre la mienne et d’apprendre certaines choses, comme par exemple accepter la part de responsabilité de chacun dans une escalade qui peut mener au pire. C’était la condition pour réussir à faire mon deuil. J’y ai mis beaucoup d’enjeux. J’ai eu besoin de m’investir dans cette histoire pour me libérer du poids de mes souffrances. J’étais cassée et Cantat, par le bonheur qu’il offre à chaque concert, par le bouleversement que crée le fait d’entendre « Tostaky » vingt ans après, par sa seule présence au monde aujourd’hui, m’a aidée à me reconstruire.

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Comment as-tu compris/accepté la fin de Noir Désir ?
La fin de Noir Désir ne m’a pas vraiment étonnée, je l’étais même plutôt qu’elle n’ait pas eu lieu plus tôt. Comme beaucoup, je n’avais pas été réellement convaincue par les deux morceaux sortis en 2008. On sentait qu’il y avait un besoin de leur part de créer ensemble, mais ils avaient perdu quelque chose en route, c’est évident et je ne vois comment ça aurait pu être le contraire. La donne avait changé, ils n’étaient plus vraiment les mêmes, Bertrand n’était plus le même. En revanche, la façon un peu abrupte dont cela a été fait m’a surprise, ce communiqué de presse lapidaire de Sergio… Il a forcément dû se passer quelque chose de violent qui a précipité les choses. Le récit de la dispute qui aurait eu lieu la veille par le journaliste Marc Besse peut expliquer certaines choses mais personne à part eux ne peut savoir comment ça s’est passé et il n’est pas question de spéculer vainement sur ce sujet. Même sans surprise, la fin de Noir Désir a quelque chose de triste, c’est la fin d’une époque, la fin d’un groupe mythique, la fin d’une musique brûlante et fédératrice, le symbole d’une certaine jeunesse, la nôtre ! Mais au final c’est une bonne chose pour tous les membres, je pense. Chacun a pu mener des projets personnels, ils ont tous des propositions artistiques intéressantes, peut-être s’étaient-ils finalement trop enfermés dans Noir Dez et, du coup, cette séparation a été pour eux comme un nouveau souffle.

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