Father Murphy – Interview bonus Obsküre Magazine #20

30 Avr 14 Father Murphy – Interview bonus Obsküre Magazine #20

Supplément de notre entretien avec Father Murphy pour Obsküre Magazine # 20.

Obsküre Magazine : Vous définissez votre son comme celui du « sens de culpabilité catholique »! On connaît l’importance du catholicisme en Italie. Est-ce que ce catholicisme a vraiment eu un impact sur votre son.

Chiara : Oui. Plus jeune, nous allions à l’église tous les dimanches. La première période de notre vie où nous avons commencé à chanter et à découvrir la musique, c’était dans le cadre de l’église. Donc sur le plan musical, l’impact est indéniable. Bien sûr, nous restons attachés à ces messes et ces chants. Comme tu l’as dit, le catholicisme reste très important en Italie, pas tant que cela dans nos familles mais dans la société. Tu grandis avec ce sens de la culpabilité, de faire le bien. On a grandi avec ça et on le garde en nous. Parfois, nos réactions sont encore liées à ça.

Federico : Les premiers à avoir vu ça étaient des amis qui venaient nous voir en concert en dehors de l’Italie. Vous commencez en partant du rock ou du punk ou d’autres genres mais ce qu’ils ressentaient c’est que l’on venait de l’idée qu’ils se faisaient de la religion catholique : les orgues, les chants… Notre choix d’aller vers une musique plus sombre est que le sens de culpabilité est quelque chose qui revient sans cesse, qui voyage avec nous. Même en temps qu’adulte, je le ressens, même si je ne vais plus à la messe et que je remette en question la religion. Ce sens de culpabilité nous décrit en tant qu’être humain et aussi en tant que personnes qui essaient d’exprimer quelque chose avec la musique.

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And he told us to turn to the sun se focalisait sur le thème de l’hérésie et de l’occulte. Pourquoi ce choix?

Avant cela, nous vivions tous dans des endroits différents. Nous n’avions pas l’opportunité de travailler ensemble pour une longue période. Quand nous étions ensemble, nous faisions des concerts ou enregistrions, mais nous n’avions pas vraiment le temps de nous concentrer sur les choses. Avant cet album, nous avons sorti toutes les chansons que nous avions composées durant cette longue période. De manière à nous en débarrasser et à recommencer à zéro. Quand tu commences quelque chose, on parle d’un baptême. Mais notre baptême s’est fait plutôt dans l’hérésie plus que dans la foi. L’hérésie c’était se débarrasser de tout, nous ne savions même pas par où commencer. Il y a eu beaucoup de questions et de doutes. Nous avons commencé par faire ce que nous voulions et à rassembler des choses que nous aimions en termes de chants et de sons.

Il y a eu des groupes dans le passé qui ont travaillé sur ce thème, comme Virgin Prunes ou Lustmord. Avez-vous eu des modèles qui vous ont mené à explorer cette voie?

Chiara : Je ne pense pas, car nous deux et le batteur nous avons toujours écouté des choses différentes. Nous n’avons jamais été dans les musiques goth ou sombres. On a découvert Joy Division il y a seulement cinq ans. Nous n’étions pas dans cette culture. Vittorio était un fan des Beach Boys. J’écoutais de la musique classique. Federico adorait Nirvana. Nous avons découvert ces groupes sombres beaucoup plus tard donc on n’a pu être influencés par eux. Bien sûr, de nombreux groupes se sont intéressés à ce thème mais notre approche était personnelle. Nous avions besoin de dire quelque chose qui était à l’intérieur de nous et le dire sans influences. Le seul groupe que nous avions en commun c’était This Heat.

Federico : Et ils avaient fait un album sur la peur nucléaire. Nous sommes nés dans les années 70 donc en grandissant dans les années 80, nous avons dû nous habituer à la peur nucléaire de Tchernobyl. Mais nous n’en avons pas fait l’expérience comme des gens qui ont grandi dans les années 70. Quand nous étions enfants la religion était très forte. Adolescents, nous voulions vraiment nous en débarrasser. Mais en même temps, à vingt ans nous avions toujours un sens de la religiosité sans n’avoir plus aucun lien avec la religion. L’hérésie semblait quelque chose qui pourrait marcher. Nous ne disons pas que rien n’existe ou que Dieu n’existe pas. Nous questionnons nos pensées. C’est vrai que This Heat était un des premiers groupes que l’on écoutait tous ensemble dans la voiture, en nous rendant à des concerts. Après cela, on a découvert le reste. Par exemple, après une chronique, on a découvert les Swans. On a trouvé ça fantastique.

Chiara : C’est amusant car on découvre des groupes car en interview ou dans les chroniques ils nous comparent. Mais nous ne sommes pas le groupe avec des tas d’influences qui veut faire quelque chose de similaire. Nous faisons ce que nous aimons. S’il faut, le prochain disque sera très pop.

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Dans les chroniques on vous compare aussi beaucoup aux soundtracks de films d’horreur italien.

Oui, à chaque fois qu’on va en Angleterre, ils nous disent qu’on vient de l’école du giallo. Bien sûr, nous aimons Goblins, on les a beaucoup écoutés quand nous étions jeunes car en Italie ils étaient célèbres. Mais nous n’avons jamais voulu faire ça.

Federico : Peut-être que nous venons de quelque chose de similaire.

Chiara : Mais si on n’était pas italiens, ils ne diraient pas ça.

Peut-être que c’est aussi parce que vous touchez à la musique folk et à des choses qui font une culture.

Mais c’est comme ce qu’il disait, on n’a jamais délibérément voulu sonner comme le « son catholique de la culpabilité ». Mais quand on joue aux États-Unis, ils nous disent, vous sonnez comme ce à quoi un groupe italien devrait ressembler. Chacun a ses références.

Federico : Ce qui est amusant, c’est qu’au départ les groupes que nous aimions venaient plutôt des années soixante et pas soixante-dix. On écoutait Syd Barrett, les Beatles, les Doors.

Vous avez aussi fait un hommage à Os Mutantes.

C’était un groupe brésilien qui faisait de la tropicalia mais il y avait quelque chose d’apocalyptique dans leur folie. Ils sont assez proches de ce qu’a fait Syd Barrett dans ses travaux acoustiques. C’était à la fois ludique mais il se remettait aussi en question lui même.

Vous avez parlé de Burroughs et dans les derniers disques, il y a beaucoup de montage et de cut up. Est-ce que vous essayez des méthodes d’enregistrement spéciales, expérimentant avec le son, des choses que vous ne pouvez pas vraiment faire sur scène?

Chiara : Dans le passé, nous avons enregistré des live. Nous jouions les chansons en live puis nous enregistrions les albums. Mais depuis les trois derniers albums, nous avons travaillé différemment, en faisant ce que nous voulions dans le studio, puis ensuite réfléchir à comment jouer ces morceaux en concert. Pour le dernier EP, nous l’avons enregistré avec notre percussionniste et aussi des invités comme Ezra Buchla de Gowns. Un groupe américain.

Federico : Et son travail solo est fantastique. Il joue de la viole et il chante. Son père est celui qui a inventé le premier synthétiseur nommé la Buchla Machine. Et il continue à construire des machines pour des gens comme Trent Reznor

Il vous a rejoint en Italie?

Non, on en a parlé aux États-Unis mais nous avons échangé des fichiers.

Chiara : C’est ce qui est bien avec l’enregistrement. Il y a des tas de possibilités. On peut faire ce que l’on veut. Dans la première phase de Father Murphy, on ne faisait pas ça, peut-être car nous ne nous en rendions pas compte.

Federico : On avait plus une attitude punk. Si la première prise est bonne, on la garde. Après cela, c’était plus que peut-on faire avec ces médias tout en étant nous mêmes? Burroughs jouait avec les mots et il montrait comment les mots pouvaient être vus comme un virus. Pour nous, nous pouvions dire quelque chose, et la phrase pouvait être blanche ou noire en fonction de l’atmosphère dans laquelle la phrase est dite. Certaines de nos phrases peuvent sonner ultra religieuses, comme si nous étions des puritains. Mais il y a aussi beaucoup d’ironie envers nous mêmes. Nous ne moquons pas la croyance en revanche. Croire n’est pas forcément une mauvaise chose.

Sur le dernier EP, Chiara a utilisé beaucoup de cut-ups de manière à arrêter net l’atmosphère ou la sensation que l’on peut avoir. En même temps, quand je cris, est-ce pour signifier le bonheur ou la tristesse? Tous les détails comptent. Les sons, les mots. Et comment ils sont assemblés. Certains pourraient dire qu’on est des croyants, d’autres qu’on hait la croyance. Ce n’est pas que nous refusions le parti pris. Au contraire, nous faisons toujours des choix pour nous mêmes. Mais nous ne sommes pas des poètes. Notre média c’est la musique. Les gens choisissent leurs signes. Le dernier EP est un vrai concept autour du choix.

Après cela, faire des concerts, c’est le contraire. Nous devons couper à nouveau et voir ce que l’on peut et ce que l’on veut faire. Nous n’aimons pas les samples d’instruments.

Chiara : Si nous utilisons un violon sur le disque, nous ne voulons pas utiliser un violon enregistré.

Federico : Nous ne gardons que les field recordings.

Chiara : C’est une autre approche. Et c’est intéressant aussi.

Federico : Parfois cela devient plus minimal que sur disque. Mais nous sommes souvent assez minimaux.

Chiara : Nous n’avons jamais trente-cinq pistes pour un morceau.

Federico : La seule fois c’était pour le dernier album. La chanson avec le plus de pistes en avait vingt-et-une, ce qui n’est pas grand chose.

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L’album était quand même épique avec un morceau comme « In Praise of our Doubts ».

C’est bien ce morceau dont je parlais. Nous aimons la musique orchestrale. C’était aussi grâce à Vittorio, c’est un excellent musicien, il a appris le violon et la viole. Les orchestres de cordes sont sur quatre pistes. Deux pistes pour les percussions. Quatre pistes pour les voix. Puis il y a d’autres éléments mais à la fin ce n’est pas grand chose. Pour nous, le moins c’est le plus. Nous avons été habitués à avoir peu de choses. Nous essayons de tirer le meilleur de ce que nous avons. Si tu nous mets deux mois dans un studio où il y a tout, nous pourrions devenir paresseux. Peut-être nous aurions besoin d’un producteur là? On a eu travaillé avec un groupe garage de Californie , ils enregistraient tous leurs albums avec un 8 pistes. Cela nous a marqué. Du coup, on s’est dit, voyons si ça marche.

Pour le dernier EP Pain is on our Side now, comment saviez-vous que techniquement la superposition des morceaux allait marcher?

Chiara : Ce fut dur.

Federico : Nous ne savions pas. À un moment pendant le mixage d’ailleurs, nous avons presque cru que ce serait la fin de Father Murphy. Échouer pour un disque concept sur l’échec, c’était peut-être notre destinée. Au final, nous avons travaillé sur les pistes séparées en premier, et c’est après que nous les avons jointes. Nous nous sentons plus proches des mouvements séparés car c’est ceux sur lesquels nous avons le plus travaillé. Pour les mouvements conjoints, bien sûr nous avons beaucoup travaillé dessus et sur le timing, mais nous espérions être surpris aussi. Nous espérions pouvoir choisir nos favoris. La dernière fois que j’ai parlé avec Vittorio, il me disait qu’il préférait les deux pistes ensemble alors que nous les préférons séparées.

Chiara : Ce n’est pas une chanson que nous avons divisée en deux. C’était complètement différent.

Qui a joué les cuivres sur le disque?

Federico : Deux gars de Providence. Ils avaient un groupe qui s’appelait Bellows, nous avons fait un concert avec eux à Providence, Rhode Island. Ils faisaient du tuba, du sax et des percussions. Ils chantaient à travers les cuivres, c’était très beau. Ils finissaient les concerts avec une reprise de Black Sabbath. Il y a eu aussi un autre gars qui joue dans deux très bons groupes italiens, Movie Star Junkies et La Piramide di Sangue, l’un est plus garage et l’autre c’est du psychédélisme occulte italien, et il a son projet solo où il joue la clarinette. Il s’appelle Gianni Giublena Rosacroce et il a ajouté la clarinette.

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Vous avez enregistré dans un château médiéval.

Chiara : Nous avons enregistré certaines parties en studio mais pour les voix, on les a enregistrées dans ce château à une heure de Rome. Il y a les gars du label Brigadisco qui ont la possibilité d’utiliser ce château pour y faire des festivals. Le festival est en décembre après Noël et c’est un festival fantastique. Et le son à l’intérieur du château est impressionnant. Mais ils font aussi de la noise, ce n’est pas de la musique classique. Nous avons joué dans ce festival et nous leur avons demandé si nous pouvions utiliser le château. Ils ont demandé au maire et on a eu l’accord.

Federico : Leur base s’appelle la grotte car c’est dans le sous sol, et ils y font aussi des concerts, et le gars qui enregistre est très doué. Quand nous lui avons demandé s’il pouvait nous enregistrer dans le château, il nous a laissé le choix de la pièce que nous préférions. Nous voulions au départ la pièce avec le plus de reverb mais il nous a dit que cela ne voulait pas dire que ce serait meilleur. Donc il a mis les micros dans des pièces différentes et nous a placé dans des positions différentes. On avait des micros en face de nous mais on ne les a pas utilisés, on a préféré les micros d’ambiance qui captaient l’espace.

Chiara : Il y a quelques années Zola Jesus a enregistré un album dans ce château mais le disque n’est jamais sorti. Le gars qui avait travaillé avec elle nous disait que c’était génial.

Federico : Ovo et Nadja ont enregistré là-bas. Old Time Religion a aussi enregistré là bas. C’est un lieu super et il n’y a rien dans la ville. Il doit y avoir 10 000 habitants mais il y a cette dizaine de gars qui ont créé un label, un festival.

Quant au rôle de Greg Saunier, il arrive à la fin de l’enregistrement en tant que producteur?

Chiara : C’est une surprise. La première fois que nous avons travaillé avec lui pour Anyway your children will deny it, nous avions déjà enregistré avec les effets sur les voix et tout ce que nous voulions, puis nous lui avons envoyé les pistes et il nous a renvoyé les mixes finaux. Et cela n’avait plus rien à voir. Au départ on se disait hey il ne peut pas changer les choses à ce point là. Mais nous avons apprécié car nous n’avions pas eu de producteur avant. Nous savions exactement le son que nous voulions. Au départ, cela nous a fait un peu peur. Nous avions fait une tournée ensemble avec Deerhoof il y a quelques années en arrière et à chaque fois que nous jouions, il venait écouter les balances et il avait des idées pertinentes sur notre son. On en a beaucoup parlé avec lui et nous avons senti que nous pouvions lui faire confiance. Mais heureusement à chaque fois c’est une bonne surprise. Il est vraiment libre dans sa manière de travailler. Il aime une voix qui vient de nulle part et qui peut crier très fort. Et nous aimons aussi.

Federico : Il nous dit, si vous écoutez les morceaux sur votre ordinateur, vous allez voir beaucoup de rouge mais ne vous en faites pas. Il est extrême mais il conçoit la musique comme un média à travers lequel on peut dire des choses. Et il aime aussi la musique pop.

Que peut-on attendre pour la suite?

Nous avons quelques idées. Nous allons faire une tournée aux USA et en mai on s’arrête une semaine au Nouveau Mexique. On va enregistrer avec le guitariste de Deerhoof. On entretient le groupe avec notre argent ! Il joue avec Thomas L’Ocelle Mare. Il a des très bons goûts en musique. Il a proposé à certains de ses amis de jouer, un joueur de cordes et de tuba. Mais l’idée est de partir du duo, parfois juste instrumental puis ajouter des éléments d’orchestre qui deviennent minimalistes. Quand le duo se transforme en orchestre, tout doit tenir sur deux pistes. Avoir deux micros dans la pièce et laisser les choses se produire. Il a une bonne pièce avec un bon son, pas loin de chez lui. Nous n’écrivons jamais la musique, juste les ambiances et nous essayons de les suivre. Nous allons voir ce qu’il se passe avec des gens que nous ne connaissons pas. On va partir de cette dualité. Le résultat sera peut-être avant-garde ou pop. Notre idée c’est juste ces deux voix, un pan extrême, gauche et droite. Et savoir si à nous deux nous pouvons devenir un orchestre. On verra. On a déjà le titre : « Croce », qui signifie Croix en italien. L’idée est d’avoir un leitmotiv dans le fond qui rappelle une croix. 

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