Estelle Valls de Gomis – Interview bonus Obsküre Magazine #12

14 Nov 12 Estelle Valls de Gomis – Interview bonus Obsküre Magazine #12

Seigneur, que c’est bon de pouvoir à nouveau se prélasser dans le fantastique façon Estelle Valls de Gomis ! Parce qu’en plus de faire renaître le fantastique classique qu’on aime tant, celui du XIXe siècle – pour faire bref –, elle insuffle à ses histoires troubles et esthétiques une personnalité unique, la sienne, un mélange de tendresse et d’angoisse, de cruauté et de douceur. Alors profitez de ces copieux compléments à l’interview publiée dans Obsküre Magazine #12 (novembre / décembre 2012, en kiosques deux mois à partir du 8 novembre) qui célèbre la sortie de Brume, son nouveau recueil ; on ne passe jamais assez de temps avec la passionnante Estelle qui, en plus d’être une excellente vampirologue (elle est l’auteur de la thèse Le Vampire au Fil des Siècles, parue chez Cheminements), connaît Jim Morrison mieux que sa propre vie – peut-être bien, qui sait ?! –, le monde de l’édition comme une guerrière qui s’y est farouchement battue (elle dirigeait Le Calepin Jaune, spécialisée dans le fantastique francophone), et les fleurs telle une botaniste joyeusement perverse en faisant ressortir les plus improbables venins.

On sait l’importance des roses dans ton œuvre, elles étaient même le fil conducteur de tout un recueil. Mais dans l’ensemble, les végétaux occupent une place très importante dans ton imaginaire. D’où vient cette obsession ? Ce motif littéraire est-il une signature esthétique, ou interroge-t-il autre chose ?

Estelle Valls de Gomis : J’imagine qu’il y a sans doute une influence inconsciente des courants artistiques qui m’ont inspirée, comme le préraphaélisme, ou l’Art Nouveau dans le fait de faire apparaître des végétaux dans mes histoires et dans beaucoup de mes illustrations, mais plus précisément je pense que c’est par goût personnel… parce que j’aime me retrouver dans la nature, l’observer. Je trouve qu’il n’y a rien de tel que la beauté d’une fleur ou d’un arbre. C’est tellement bien fait, avec tant de minutie, et tellement vivant… On se ressource à être près de la nature, ou près des animaux. Même la nuit, les plantes et les animaux la nuit sont apaisants.
Quant aux roses, qui sont toujours mes fleurs préférées (même si j’ai un gros faible pour les fleurs de chicorée sauvage), je ne sais pourquoi elles me fascinent, mais je ne m’en lasse pas.
La nature c’est quand même tout ce qu’on a, on vit dedans et elle nous apporte la vie – c’est idiot mais peu d’entre nous y pensent par exemple au cours d’une journée lambda : sans eau, sans plantes, on ne serait pas là… – même quand j’écris des histoires de zombies modernes, comme dans l’antho de Marc Bailly sur Masterton, il faut toujours qu’il y ait des fleurs ou des plantes qui se glissent là. « Le sang c’est la vie » et la sève aussi, si j’ose dire.

Outre des romans et des nouvelles, tu as aussi publié des traductions, des recueils d’illustrations et de photographies et des articles de recherche : mais comment fais-tu ? Y a-t-il une de ces activités qui t’est plus chère que les autres ?
En fait je crois que j’ai traversé une période durant laquelle j’avais énormément d’énergie créative – et puis la vie a fait que j’ai un peu perdu la flamme, donc aujourd’hui je suis beaucoup moins productive… mais toujours incapable de choisir entre toutes ces passions. Disons que les activités purement artistiques comme l’écriture, l’illustration et la photo sont celles que je préfère. La traduction et la recherche, j’y tiens beaucoup moins – quoiqu’on est toujours un peu obligé d’en faire lorsqu’on se documente pour un bouquin par exemple.

Pourrais-tu nous parler un peu de ta passion pour Jim Morrison ?
Euh… oui. Mais je ne sais pas par quel bout commencer… Que te dire ? Morrison c’est un peu comme les vampires, il a toujours été présent dans ma vie, mais comme avec les vampires, je l’ai rejeté pendant des années avant de l’accepter et de m’y intéresser vraiment, parce que j’avais toujours cette image du « connard en représentation qui baise des tas de groupies et se défonce ». Heureusement j’ai fini par la traverser pour voir celle du poète et du cinéaste, de l’amoureux déçu mais loyal quoiqu’infidèle. Morrison est quelqu’un qui m’a beaucoup aidée dans ma vie personnelle : son cheminement, sa réflexion, sa vision du monde, sa déception et sa souffrance m’ont beaucoup aidée à accepter la personne que j’ai été obligée de devenir.
Je pense que c’est quelqu’un qui a choisi de déconner au départ, mais qui ne s’est rendu compte que trop tard que la plupart des gens n’ont qu’une façon de percevoir les autres, et quand il en a eu assez de faire le clown, c’était trop tard, on ne le voyait plus pour toutes les autres choses qu’il était : la plupart des gens n’ont pas envie qu’on leur raconte des choses sérieuses, ils veulent juste faire la fête, se défoncer ou boire, et baiser tant qu’ils peuvent parce qu’ils imaginent qu’il n’y a que comme ça qu’ils peuvent oublier les difficultés de la vie. La plupart des gens n’ont pas grand-chose dans le citron si tu me passes l’expression, et je pense que Morrison a nourri l’illusion qu’il pouvait les pousser à s’améliorer et devenir plus intelligents, mais c’est une erreur. Et quand il s’en est rendu compte…
Lors de ce fameux concert au cours duquel il insulte le public en leur disant, en gros « vous êtes complètement cons, tout ce que vous voulez c’est voir ma bite alors puisque c’est ça je vais vous la montrer », je pense qu’il ne leur manque pas de respect en ce sens que c’est quand même le public qui lui assurait l’argent et lui permettait de bouffer, mais je pense qu’il aurait voulu que son public vaille mieux que ça au niveau intellectuel, il aurait voulu élever leur esprit. Je pense qu’il les a insultés parce qu’il les aimait, et qu’il aurait voulu qu’ils vaillent mieux que ça.
Je pense qu’il a été déçu par le fait de se retrouver seul tel qu’il était, « sans pair » si on peut dire, même parmi ceux qu’il aimait. C’est amusant parce qu’il y a quelqu’un qui a vraiment bien perçu son état d’esprit : Tony Funches, son ancien garde du corps.

Peut-on espérer voir renaître Le Calepin Jaune Éditions un jour ?
Si je deviens milliardaire, probablement (rires). Sinon, en gardant les pieds sur terre, je n’ai malheureusement plus ni le temps, ni l’énergie à consacrer à une entreprise qui ne rapporte pas au minimum de quoi vivre à ceux (éditeur et auteurs) qui la font vivre et qui me demandait un travail quotidien à temps plein d’une douzaine d’heures.

Quelle nouvelle de Brume as-tu pris le plus de plaisir à écrire ? Et laquelle t’a le plus remuée ?
J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire chacune de ces nouvelles, je ne pense pas qu’il y en ait une que j’ai préférée écrire par rapport aux autres. Certaines ont coulé plus facilement, ça c’est sûr, mais ce n’est pas forcément pour ça que j’y ai pris plus de plaisir au niveau de l’histoire en tant que telle.
Au niveau de ce que j’en ai éprouvé, j’ai une petite mention pour Turquoise, qui est quand même un texte contenant une sorte de leçon, mais celui qui a été le plus sensible si je puis dire, c’est En attendant Louis, parce que ça parle de choses qu’il m’est arrivé de ressentir, en quelque sorte.

Le Manoir dans le Cimetière est réellement pour toi le symbole de la fin d’une période d’improductivité littéraire ?
D’une certaine manière, oui. C’est arrivé à une période où je n’écrivais plus du tout, encore moins qu’aujourd’hui et parce que quelque part, cela me tourmentait davantage de ne plus réussir à écrire aussi souvent, alors qu’aujourd’hui j’en ai pris mon parti. En devenant adultes il faut apprendre à accepter nos faiblesses et à ne pas les laisser nous démolir, sinon on ne vit plus. Il faut accepter d’aller plus doucement, en ce qui me concerne au niveau créativité ça n’a pas été facile à accepter, mais c’est le seul moyen de survie que j’ai trouvé pour le peu de créativité qu’il me restait.
Pour ce texte, c’était un peu comme si j’étais un homme devenu impuissant après avoir été très vigoureux, et je ne comprenais pas ; et là, d’un coup, j’ai fait cet espèce de cauchemar et ça remarchait ! Parfois, pour que les choses remarchent, il faut arrêter d’y penser et d’en faire une fixation : de toute façon on n’a pas le choix, si l’idée pour créer n’est pas là, elle n’est pas là. Certains écrivains disent que l’écriture est comme un muscle, qu’il faut l’exercer. Mais produire pour produire se fait souvent au détriment de la qualité et je reste persuadée qu’écrire en se forçant, sans avoir l’inspiration, ce n’est pas livrer une bonne production. Ecrire par passion, sous l’effet de l’inspiration et de l’envie, ça c’est la garantie d’une production de qualité pour soi et pour les lecteurs, même si au début il faut s’entraîner, mais le secret pour bien écrire, en dehors de l’inspiration, c’est de lire de bons livres bien écrits, c’est comme ça qu’on apprend. Certains écrivains conseillent aux débutants d’écrire et d’écrire encore pour arriver à bien écrire, moi je conseille plutôt de beaucoup lire, et des choses bien écrites, et là ça vient presque tout seul – et en plus comme ça on évite de refaire ce qui a déjà été fait en croyant qu’on a trouvé le Graal alors qu’on est juste le huit cent cinquantième écrivain à avoir eu l’idée que d’autres ont déjà exploitée sans qu’on le sache.
Ceci dit, la plupart des lecteurs – attention hein, je dis bien « la plupart », pas « tous » ! – ne sont pas très regardants et préfèrent lire des choses médiocres, qui sont à leur portée en quelque sorte plutôt que d’essayer de s’élever un peu l’esprit (« c’est trop compliqué, je comprends pas les mots » : prends ton dico et apprends, comment ils font les autres ?). Fut un temps où ça me mettait très en colère, maintenant ça m’est égal. Ils font leur choix et en assumeront les conséquences.

Sur quels faits connus t’es-tu fondée pour écrire « Les derniers mots de Poe » ? Quel est ton rapport à cet écrivain ?
Eh bien tout d’abord Poe et moi ce n’est pas une vieille histoire : il fait partie des écrivains qui forment ma culture littéraire, sans toutefois être une grosse influence, ni être mon écrivain préféré. Il n’en reste pas moins que c’était un excellent écrivain, et une personnalité elle-même un peu mythique. Dans ma vie littéraire, Poe c’est un peu comme une apparition qui ressurgit de temps en temps, avec un certain humour.
À la base cette nouvelle était destinée à une anthologie consacrée à Poe, on m’avait expressément contactée pour me demander de l’écrire, puis le texte n’a pas plu et après me l’avoir fait remanier deux ou trois fois on me l’a refusé. Tu en conviendras, quand on contacte expressément un écrivain pour une antho, on prend son texte, même si on le fait remanier, sinon on reste dans sa caisse et on ne vient pas le déranger. Bref, du coup ça m’a amenée à faire quelques recherches sur Poe, ses origines, sa vie de tout les jours. Mais ce que j’ai retenu c’est surtout la région d’où il venait, le décès de sa femme, et le fait qu’il buvait, etc., et sa mort assez jeune. Et sa mélancolie. Sinon, le reste de la nouvelle, les difficultés à écrire, la découverte d’un lieu intéressant qui amène à s’imaginer des mystères, tu devineras facilement sur quel écrivain c’est basé par rapport au Manoir dans le Cimetière.

Quel regard portes-tu sur les littératures de l’imaginaire francophones actuelles ?
Tu vas me dire que je reproche aux lecteurs de ne pas ouvrir leur esprit et que je fais pareil : je n’en lis que très peu et très rarement, je préfère d’une part les productions anglo-saxonnes, d’autre part, toutes origines confondues, je préfère les ouvrages ayant été écrits entre 1750 et 1985.
Je ne porterai aucun jugement de qualité puisque, donc, je n’ai quasiment rien lu d’actuel. Je vais même te dire que les littératures de l’imaginaire francophones actuelles ne me font pas envie la plupart du temps – que c’est triste parce que je loupe certainement de très bonnes choses mais de toutes façons je n’ai pas les moyens d’acheter tout ce qui sort et de déceler les perles rares au sein de productions aussi abondantes et que je n’arrive même plus à suivre les sorties des rares écrivains francophones qui m’intéressaient, ni celles de mes potes qui m’intéressaient aussi. Cela dit, je lis et adore les œuvres de Léonor Lara, Lucie Chenu, Cyril Carau et Elie Darco, Charlotte Bousquet et Sophie Dabat, entre autres. Je préfère le plus souvent placer mon argent dans des valeurs sûres, comme des écrits XIXe que je n’aurais miraculeusement pas encore lus, et il y en a plein : je suis sûre d’obtenir un bon ouvrage, qui me donnera envie de lire, peut-être d’écrire, et qui ne me décevra pas.
Je remarque qu’il y a énormément d’ouvrages qui sortent, en numérique ou sur papier, énormément de petites maisons d’édition d’imaginaire qui se court-circuitent les unes les autres car elles produisent beaucoup et que les lecteurs n’ont pas les moyens de tout acheter ni de choisir pleinement. En plus les livres n’ont pas le temps d’avoir leur promo et leur distribution assurées comme il faut… Un livre il faut que ça ait une vie minimum d’un an, en ce moment c’est moins de trois mois… c’est un cercle vicieux.
D’un côté c’est bien car ça permet de faire se passer des gros éditeurs qui refusent tout le monde et de ne pas louper l’émergence de bons auteurs, d’un autre côté ça ne filtre plus la production et on se retrouve avec des marées de bouquins dont certains ne valent probablement pas le détour. Les gens n’attendent plus d’avoir le niveau pour publier, c’est comme si je sortais un bouquin contenant mes nouvelles de jeunesse, ce serait ridicule. Rassure-toi je porte le même regard sur toutes les littératures de l’imaginaire actuelles, de quelque pays qu’elles viennent.

Quelle est l’histoire de la photographie qui sert de couverture à Brume ?
En vérité elle n’a pas d’histoire particulière, c’est une photo que j’ai prise un matin où il y avait de la brume en me rendant au travail, j’ai trouvé la brume belle, la perspective belle, les couleurs belles… et l’atmosphère un peu vampirique ma foi.

 

> SORTIE
– ESTELLE VALLS DE GOMIS – Brume (Far Arden Press, 2012)

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