Erlen Meyer – Interview bonus Obsküre Magazine #16

20 Juil 13 Erlen Meyer – Interview bonus Obsküre Magazine #16

Les hurlements d’Olivier Lacroix, chanteur d’Erlen Meyer, ont quelque chose de terrifiant… ils appartiennent au domaine du sensible, des cris d’un cœur, mais d’un cœur sombre et tourmenté. À l’image même de ce premier album éponyme, de ses riffs coupe-gorge et de ses ambiances qui projettent notre imaginaire dans des bâtisses inhospitalières, qui griffonnent une  anatomie du mal. En complément de notre interview parue dans Obsküre Magazine # 16 (juillet / août 2013, en kiosques depuis), www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien avec les cinq membres du groupe français. Interview fleuve.

Obsküre MagazineAlors, cette date à La Fourmi (N.D.L.R. : date de retour live du groupe ayant eu lieu le samedi 1er juin 2013)… l’ambiance était-elle bouillonnante ? Trouvez-vous que le public français soutient suffisamment les cultures alternatives ? J’ai la chance de fréquenter assez fréquemment les salles de concert dans une certaine partie de l’Europe – Allemagne, Belgique, Luxembourg, Hollande -, je suis souvent surpris par le manque de réactivité des Français, leur froideur… et de leur pédantisme, parfois ! Quel est votre ressenti à ce sujet ?
Karol Diers (batterie) : Samedi 1er juin à La Fourmi, c’était très bouillonnant… du moins à l’intérieur de chacun de nous ! C’était le premier contact d’Erlen Meyer pour défendre ce premier album face à son public limougeaud. Et pour notre plus grande satisfaction, la salle était bien remplie et l’ambiance était au rendez-vous ! Nous ne pouvons donc pas dénigrer le public français sur cette date ! Ceci étant, il est vrai que de manière plus générale, les groupes metal français ont bien du mal à faire leur trou. On voit régulièrement de bons groupes jouer devant une salle presque vide. Le public français est certainement trop sélectif, et n’aime pas tellement prendre de risques. Nous sommes donc bien conscients qu’exporter notre musique à l’étranger ne peut être que bénéfique.

Pouvez-vous nous préciser les circonstances dans lesquelles vous vous êtes rencontrés ainsi que les motivations qui étaient les vôtres lorsque vous avez débuté Erlen Meyer ? En dehors de la musique, pratiquez-vous d’autres formes d’art ?
Nous nous sommes d’abord croisés sur une date à laquelle je jouais avec mon autre groupe, Cénesthésie, à l’époque où Romain Djoudi était le batteur d’Erlen Meyer. Nous avons tout de suite accroché, tant musicalement qu’humainement, et sommes devenus très vite de bons amis. Lorsque les Erlen, après une longue période de silence, suite au décès de Romain, se sont décidés à faire cet album coûte que coûte, ils ont pensé à moi, et j’ai naturellement accepté. Dans les premiers temps, le but était uniquement d’enregistrer les prises batterie, nous avons répété plusieurs fois et j’ai enregistré dans la foulée. Mais après une année de complicité totale, j’ai décidé de m’investir davantage dans le groupe. Et j’aurais bien regretté d’en avoir décidé autrement. En ce qui concerne l’art, personnellement je suis déjà très occupé avec la musique, je travaille avec quatre groupes en ce moment et j’enseigne dans quelques écoles de musique. Je fais quelques montages vidéo mais je laisse les crayons et les pinceaux à des personnes plus talentueuses !

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Quel genre de disques et de livres trouve-t-on dans les chambres des membres d’Erlen Meyer ?
Olivier Lacroix (chant) : Nous sommes de grands passionnés et amoureux de musique. Évidemment nos goûts se recoupent dans plusieurs domaines. Déjà, à la base, nous sommes tous des enfants de la belle époque Nirvana et de tous ces groupes qui gravitaient autour. Le groove des Rage Against The Machine ne nous a pas laissés indemnes non plus… Ces deux groupes sont peut-être ce « dénominateur commun » qui a fait qu’à un moment de l’adolescence, on bascule plus vers une culture rock ou un goût plus prononcé vers les musiques amplifiées au sens large… Pour peu que certains de nos parents nous donnaient le biberon en écoutant Pink Floyd, Dire Straits, Gainsbourg ou Bashung,  le tour est joué… et c’était mon cas ! Cet héritage musical nous a amenés très naturellement vers des musiques plus trip-hop et électro comme Portishead, Massive Attack, mais aussi plus noise et extrêmes comme les immenses Neurosis, Breach, Converge… Bref, tout ce qui fait voyager vers des contrées lointaines ! Voilà pour les différents  sons et styles de son que tu peux retrouver dans nos placards. Évidemment, nous avons aussi nos différences avec des influences qui sont propres à chacun d’entre nous de part nos cultures. Pour ma part, j’écoute beaucoup de flamenco et de chœurs basques en passant par du bon vieux hardcore, mais aussi du rap français dit conscient, surtout La Rumeur et Casey, du rock et chanson française dont Eiffel, Thomas Fersen et tous ces artistes dont le texte occupe une place importante dans les constructions. Pour nos influences littéraires, nous aimons également les mêmes choses dans l’ensemble avec forcément un attrait prononcé pour le polar noir et le thriller d’épouvante. Il est certain qu’étant gosses, des Stephen King et autres Graham Masterton ont longtemps garni nos tables de chevet et sont, comme pour la musique, le « dénominateur commun » de nos goûts littéraires. Pour ma part, ayant grandi avec une mère qui dévore des bouquins, j’ai rapidement goûté aux Mary Higgins Clark, P. Cornwell, Agatha Christie, M. Tabachnik, S. Stevens, puis plus tard aux délices de Stocker, Kafka, Edgar Poe, Baudelaire et ses Fleurs du Mal, Lovecraft, et sans oublier le grand A. Hitchcock. Ma dernière calotte, sur les conseils de mon cher bassiste et ami Jérémy, grand amateur de de BD, est sans nul doute le magnifique BlackSad de Guarnido.

Votre musique est abrasive et crasseuse, elle s’illustre grâce à des séquences plombées et massives qui ne sont pas sans rappeler Neurosis ou Eyehategod ; on discerne également une filiation avec la scène screamo qui connut un regain d’intérêt vers 2002 /2003. Le raccourci le plus évident serait de vous étiqueter « sludge ». Allez, on y vient : si vous deviez présenter en deux ou trois phrases Erlen Meyer à quelqu’un qui ne connait absolument pas le groupe, ça donnerait quoi?
Pierre Berger (guitare) : Je dirais qu’Erlen Meyer est un groupe qui a un univers qui lui est propre, qui officie dans un registre lourd, lent et sombre, avec un chant en français. Nous ne sommes pas tournés vers la technique mais plutôt vers la manière d’exercer une certaine pression/tension chez l’auditeur. Les textes ont une grande place dans l’album, ils apportent une forme d’agressivité supplémentaire. C’est le côté acide de notre musique. Mais je ne pourrais pas m’empêcher de dire à cette personne que le seul moyen de se faire une opinion est de nous écouter (rires) !

Live @ La Fourmi (© Christophe Lapassouse)

Live @ La Fourmi (© Christophe Lapassouse)

Alors qu’une grande majorité chante en anglais, vous avez conservé le français. Pourquoi cette démarche, qui s’inscrit à contre-courant de certaines habitudes de la scène française metal ?
Olivier Lacroix : Nous mettons un point d’honneur à écrire en français. Déjà d’un point de vue très primaire, nous sommes très attachés à la langue française. Une des forces majeures de cette langue est la phonétique de certains de ses mots : même si on ne connait pas leur sens, il suffit parfois juste d’entendre leur sonorité pour savoir de quoi il est question, la « couleur » qu’ils dégagent , l’impact et le poids qu’ils ont… J’aime lire quelques phrases d’un écrivain, fermer les yeux, et visualiser le lieu, l’odeur, l’ambiance. J’ai appris il y a peu que j’utilisais une méthode que pratiquait un très « grand » du patrimoine de la littérature française, à savoir Alphonse Daudet. Il répertoriait des mots dont il trouvait la phonétique intéressante, un carnet avec juste des mots. C’est quelque chose que je pratique depuis longtemps et de savoir qu’un tel écrivain procédait de la même façon m’a fait très plaisir. La langue française est très riche et écrire dans ma langue natale était une évidence, ce qui au final m’arrangeait bien compte tenu de mon niveau en anglais ! La scène « métal » française chante essentiellement en anglais, c’est vrai, et les rares groupes chantant en français le font principalement en utilisant la première personne. Dans notre univers et notre direction artistique, le choix du français et de la troisième personne est beaucoup plus cohérent. C’est notre marque de fabrique et elle ne changera pas. Nous espérons juste que même les non francophones auront la curiosité de jeter un œil aux textes et sauront comprendre et apprécier l’originalité de notre concept…

Parlons de ce premier album : Pourquoi le choix de l’éponyme ? Que cela signifie pour vous ?
Jérémy Abella (basse) : C’est notre premier « vrai » album, le premier depuis qu’existe le nouveau line-up d’Erlen Meyer. Il représente vraiment l’orientation musicale du groupe aujourd’hui et pour le futur. On voulait marquer notre identité et le choix de l’éponyme reflète bien cela. Ce fut une décision assez évidente pour nous.

Dans l’album, on distingue trois titres (« Gamla Stan », « Les Caprices de Remington » et « Exvoto ») qui peuvent être perçus comme des respirations, des moments d’apaisement à l’intérieur de ce tumulte et de cette décharge de violence cathartique. Quel(s) rôle(s) avez-vous souhaité donner à ces trois séquences instrumentales et brumeuses ?
Jérémie Noël (guitare) : Tu as tout compris, ces interludes sont effectivement des moments de respiration et d’apaisement, non pas que nous pensions que notre musique soit irrespirable (rires) ! Par exemple, pour « Les Caprices de Remington », et là je fais appel aux geeks, on peut voir ça comme les salles de sauvegarde dans la saga des Resident Evil. Ce sont les seuls lieux où on est sûr qu’il n’arrivera rien, où on peut être à l’abri avant de replonger dans la violence et l’horreur du jeu. Par contre, le sample de machine à écrire que nous avons utilisé n’a rien à voir avec le jeu. Il symbolise l’inspiration de l’écrivain. Ces interludes sont chargés en émotions et sont là pour amener une autre teinte à notre musique. On trouvait ça important de pouvoir exprimer quelque chose de violent sous une autre forme, plus douce.

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Pourquoi avoir choisi Magnus Lindberg de Cult Of Luna pour ciseler le son de l’album et quelles orientations lui avez-vous données ? De quelle façon s’est-il comporté en studio avec vous ?
Pierre Berger : Notre choix s’est porté sur Magnus Lindberg car, à la base, nous sommes de grands admirateurs de Cult of Luna depuis leurs débuts. Magnus a su faire considérablement évoluer le son de ce groupe en fonction des compositions, et ce depuis le premier album. Il est réputé pour le côté lourd et massif de son mix. Nous savions qu’il allait respecter l’entité du groupe et qu’il n’allait pas « gonfler » la production de l’album, malgré un contexte où la course aux décibels est omniprésente. C’est quelqu’un de très professionnel et carré.

Pouvez-vous nous parler de la construction de votre premier album, étape après étape, jusqu’au travail de mixage ? Quelles sont les personnes extérieures au groupe, qui ont contribué à rendre possible ce disque ?
Jérémy Abella : La construction de l’album s’est faite assez naturellement à la base : nous sommes passés par une longue période enfermés dans notre local à composer, jouer, assembler et remanier des riffs. De longues répétitions composées de fous rires, de prises de bec, de grandes discussions et de pas mal de travail aussi ! Il a ensuite fallu enregistrer mais nous avons été brutalement stoppés lorsque Romain, notre batteur, a trouvé la mort dans un accident de moto. On a alors laissé le groupe de côté un long moment car nous étions incapables de reprendre nos instruments… Erlen Meyer est resté en sommeil durant un temps. Puis, on a commencé à rechercher un batteur qui pourrait enregistrer cet album dont rêvait tant Romain. On a demandé à Karol s’il voulait le faire et il a accepté immédiatement. Comme le phœnix renaît de ses cendres, Erlen Meyer se relevait et recommençait à jouer. Nous avons enregistré les pistes avec Cédric Soubrand au CWR studio à Limoges, puis nous sommes allés en Suède pour confier le mixage et le mastering à Magnus Lindberg. Cédric et Magnus ont vraiment fait un super boulot. Pour l’artwork, c’est Fabian Sbarro qui a œuvré. On l’a contacté car nous sommes fans de son travail. Il s’est montré extraordinaire tout au long de la création, tant par son écoute et sa gentillesse que par sa créativité. Le travail qu’il nous a présenté au final nous semblait parfait. Et il y a aussi bien sûr toutes les personnes qui nous ont soutenus durant toutes ces étapes et que nous remercions.

Live @ La Fourmi 01/06/2013 (© Christophe Lapassouse)

Live @ La Fourmi 01/06/2013 (© Christophe Lapassouse)

Les ambiances dégagées par votre musique et ses tensions peuvent renvoyer au cinéma ou à d’autres vecteurs d’art. Votre son doit forcément se révéler sur scène. Que représente pour le groupe le fait de jouer live ? Une nécessité complémentaire au travail de studio, un besoin vital ou une obligation promotionnelle ?
Olivier Lacroix: Jouer live pour nous est tout sauf une obligation promotionnelle. C’est plutôt la suite logique de l’album et le moyen de se retrouver au pied du mur afin de présenter notre travail. Ça nous permet aussi de voir si toutes les émotions qu’on a voulu faire passer touchent à leur but, et évidemment de prendre du plaisir tous ensemble ! Nous recherchons l’immersion totale du public. Épaulés par Pierre Magnol (motion designer) qui a travaillé sur cinquante minutes de vidéos pour nos live, nous voulons faire de nos concerts un genre de grande messe noire hypnotique. Nous travaillons d’arrache-pied pour proposer un spectacle atypique et garder cette ambiance tendue, toujours sur le fil. Nous faisons d’ores et déjà des résidences dans des salles de concert pour affûter notre show et laisser une trace dans le temps pour quiconque viendra nous voir sur scène.

Vous chantez que « le spectacle est fini… ». Pour vous, la mort, c’est le début ou la fin de tout ?
Karol Diers : J’aime à penser qu’une autre forme de vie nous attend après la mort. Que la mort n’est que la fin d’un cycle, que l’on ne sait simplement pas ce qui nous attend après. C’est aussi rassurant de penser que les êtres aimés qui sont partis ont toujours un œil bienveillant sur nous. Mais nous n’en saurons jamais rien alors mieux vaut penser à ce que nous faisons de notre vie plutôt que de notre mort, et répandre notre musique tant qu’il en est encore temps !

Allez, pour changer, le mot de la fin est pour vous…
Nous sommes en train de chercher une structure de booking. Trouver des dates pour nous produire n’est vraiment pas évident lorsqu’on n’a pas un réseau suffisamment développé, c’est un travail à part entière.

> SORTIE
– ERLEN MEYER – Erlen Meyer (Shelsmusic) (2013)
> WEB OFFICIEL
www.erlenmeyerband.com

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