Entretien avec Ambre Dubois, auteur d’Absinthes & Démons

09 Déc 11 Entretien avec Ambre Dubois, auteur d’Absinthes & Démons

Depuis la parution de son premier roman, Le Manoir des Immortels, en 2007 aux éditions Nuit d’Avril, Ambre Dubois n’a plus cessé de s’impliquer, de bien des manières, dans l’activisme francophone des littératures de l’imaginaire. S’intéresser à Ambre Dubois et à son œuvre, c’est aussi s’intéresser à tout un petit univers éditorial, indépendant, passionné, balbutiant parfois, engagé toujours ; parce qu’au-delà des grandes maisons spécialisées SFFF comme Bragelonne, qui mettent essentiellement sur le marché des traductions de cycles littéraires étrangers, de fragiles bourgeons éditoriaux choisissent de donner leur chance à de jeunes auteurs francophones. C’était le cas de Nuit d’Avril – qui a révélé des auteurs encore plus visibles aujourd’hui, comme Sire Cédric – ou du Calepin Jaune – entité victorienne administrée par la surdouée Estelle Valls de Gomis – entreprises qui ont dû, hélas, interrompre leurs activités. Les Editions du Riez, du Petit Caveau, Sombres Rets, Malpertuis ou Argemmios, pour ne citer qu’elles, prennent le risque de lancer des premiers romans, des anthologies thématiques où rivalisent les nouvelles plumes, et se contraignent à un petit nombre de parutions annuelles, sans doute la faute à un contexte économique critique.

Parce que le monde de l’édition est impitoyable, des irréductibles persévèrent, s’efforcent de faire vivre la passion de l’imaginaire ; et qui, sans cela, aurait connu Ambre Dubois ? Jeune auteure belge passionnée de vampires, elle lancera en début d’année prochaine le troisième tome de sa série Les Soupirs de Londres, consacrée à un groupe de suceurs de sang victoriens ; et tout récemment, elle a publié aux éditions du Riez – que l’on connaît notamment pour la réédition de trois ouvrages de Virginia Schilli, précédemment parus chez Nuit d’Avril – un étrange roman, Absinthes & Démons, sorte de recueil d’enquêtes fantastiques – qui versent joyeusement, d’ailleurs, dans la fantasy sombre – unifiées par un enquêteur charismatique, un caustique dandy des ténèbres toujours accompagné de sa corneille. L’univers pulp, tour à tour poétique et outrancier, en tout cas hautement divertissant, d’Ambre Dubois, a su nous interpeller : une Londres fantasmatique, nourrie de rêves noirs et absinthés, sert de cadre à des personnages théâtralisés à l’extrême, et à des enquêtes fantastiques absolument ludiques. Un roman court et facile d’accès, à très gros filons, évidemment, qui a aussi le mérite de montrer d’où vient Ambre Dubois.

L’auteure a eu la gentillesse de répondre à nos questions ; nombreuses, inévitablement, parce qu’Ambre est sur tous les fronts : elle écrit, oui, mais elle édite aussi, avec la maison du Petit Caveau qu’elle co-administre. Découverte d’une dame passionnée, avide d’imaginaire, d’immortels trop beaux pour être vrais et de voyages en terres fantasmées.

 

Obsküre Magazine : Dans la section « Remerciements » d’Absinthes & Démons, on peut lire que ce roman a longtemps traîné sur ton disque dur. Quand l’as-tu commencé, et terminé ?

Ambre Dubois : Cela s’est fait en plusieurs étapes. Tout est parti de la première nouvelle du recueil intitulée « De nacre et d’écarlate », que j’ai écrite pour répondre à un appel à textes en 2006, alors que mon premier roman n’avait même pas encore été édité. Le texte n’avait pas été retenu.

Le reste du récit est venu petit à petit. Le manuscrit complet avait trouvé un éditeur en 2008, Le Calepin Jaune, avant que cette maison ne décide de mettre ses activités en veilleuse. Il a donc fallu attendre 2010 et l’ouverture des éditions du Riez pour pouvoir redonner une chance à ce recueil, soit plus de 5 ans après son écriture !

Il y a une dynamique très particulière dans le roman. En réalité, c’est une sorte d’hybride entre roman et recueil de nouvelles, et c’est organisé de telle façon qu’on ne peut s’empêcher de penser à une succession d’épisodes de série fantastique – Les Contes de la Crypte, par exemple. Le texte a-t-il été pensé dans cet esprit-là ?

Oui, c’est un peu le but. Il y a une dynamique qui ressemble fort à ce que l’on voit dans les séries. C’est surtout en relisant un roman de Conan Doyle, narrant les aventures de Sherlock Holmes, que cette idée de roman-feuilleton m’est venue à l’esprit. Cette série de petites nouvelles permet aussi de raconter plusieurs petites histoires en dévoilant peu à peu des éléments de la trame principale. J’avais envie de tenter cela et je trouve que cela permet de garder plus longtemps les mystères des personnages.

On te sent très proche de ton héros, Lord Nermeryl. A ton avis, de quelles figures littéraires est-il l’héritier ? Comment le présenterais-tu à quelqu’un qui n’a pas lu Absinthes & Démons ?

Comme un parfait psychopathe ! D’ailleurs cela me fait peur d’entendre que je suis proche de lui ! Plus sérieusement, Jorian Nermeryl est un être qui se permet tout ce que la morale nous interdit. Il vit pour lui, pour son plaisir, pour réaliser ses pulsions. Il a sa propre idée du bien et du mal et applique ses propres lois. Il a un ego surdimensionné.

J’avais véritablement le désir de mettre en scène un héros qui ne soit pas trop gentil, trop blanc ou trop noir. Je voulais quelqu’un de sombre, tantôt détestable, tantôt mélancolique, mais avec une part d’humanité attachante dans ses travers. Un peu à l’image du bad boy de cinéma, le personnage que l’on ne devrait pas apprécier et qui se révèle pourtant irrésistible. C’est vraiment ce que j’avais envie de faire.

Le roman, dans l’ensemble, a un esprit très pulp, avec ces visuels gothiques extravagants et ces personnages topiques. Quel est ton rapport au pulp ? As-tu toujours été une lectrice de fanzines fantastiques et autres revues spécialisées ?

Je lis très peu de magazines à tendance gothique ou autre, mais il est vrai que je suis très sensible aux illustrations, aux images romantiques sombres. J’apprécie cet art et sa beauté, même dans les plus profonds clichés. Par contre, je n’apprécie pas du tout les images trop gores.

Ton travail a été remarqué dès la parution de ton premier roman, Le Manoir des Immortels, aux éditions Nuit d’Avril en 2007. Il y a même eu une nomination pour le Prix Merlin, ce qui n’est quand même pas rien ! Pourrais-tu nous raconter l’histoire de tes débuts en tant qu’écrivain, de ce premier manuscrit accepté, et de ton parcours jusqu’ici ?

Un parcours semé d’embûches. Pour résumer, j’ai retrouvé mes propres écrits lors d’un déménagement en 2004. Quand j’étais adolescente, j’avais commencé à griffonner différents petits récits fantastiques pendant mes heures d’étude à l’école. Je les ai donc repris et retravaillés et j’ai ensuite cherché un éditeur pendant de longs mois.

Finalement, en 2006, les éditions Nuit d’avril répondaient positivement à mon envoi et le roman fut publié en 2007. C’était une très belle aventure, vraiment palpitante, je me souviens encore de la joie que j’ai éprouvée en découvrant que mon récit avait plu à quelqu’un !

Le roman a eu une belle vie pendant près d’un an, avant que la maison d’édition n’annonce sa faillite.

Après ces deux années magnifiques, deux années de galère ont suivi, pendant lesquelles un éditeur belge m’a fait miroiter qu’il reprendrait ma série. Au final, après des reports incessants, le projet a été une nouvelle fois abandonné.

Mais, entre temps, l’idée de la création des éditions du Petit Caveau avait germé et, petit à petit, le projet était devenu plus concret. J’ai donc eu la chance de pouvoir rééditer mes romans en 2009 et 2010. Depuis ce jour, j’ai l’impression que la chance est revenue dans mon giron puisque mon roman Absinthes & Démons – qui avait aussi été abandonné au Calepin Jaune – avait retrouvé une place aux éditions du Riez. Et mon autre série Les Damnés de Dana, initialement prévue aux éditions Cauchemars verra finalement le jour aux éditions du Chat Noir. Comme quoi, dans ce milieu, il faut vraiment persévérer et parfois attendre les bonnes opportunités!

J’ai cru comprendre que tu avais une double vie ! Tu es kinésithérapeute le jour, et écrivain et éditrice… la nuit. Comment concilies-tu ces deux activités ? Parce que, tout de même, tu es très productive. Outre les romans, tu publies souvent des nouvelles dans diverses anthologies et revues…

Je dois avouer que depuis un an j’ai beaucoup de mal à gérer tous ces projets de front. Heureusement pour le Petit Caveau, je peux compter sur une sympathique petite équipe de nanas complètement passionnées par les histoires de vampires et qui gèrent de main de maître le comité de lecture, les corrections, le site web, la pub… Sans elles, je n’y arriverais pas, c’est certain !

Au final, mon rythme de publication devrait diminuer dans les mois à venir, après ces quelques sorties successives, car j’ai beaucoup moins de temps qu’avant pour écrire. J’essaie quand même de me consacrer deux à trois heures par jour à mes activités éditoriales ou d’auteur, mais ce n’est pas évident. Mais je pense que quand on aime, on ne compte pas.

Ta spécialité est la figure du vampire. Comment ton regard sur ce mythe littéraire a-t-il évolué au fil du temps ? Quelles sont tes œuvres vampiriques favorites ?

Je reste une inconditionnelle de la figure du vampire classique, le vampire Stokerien, sombre, dangereux et romantique en puissance. J’ai beaucoup de mal avec tous les immortels modernes façon Twilight ! Je trouve qu’un vampire se doit d’être un minimum dangereux et la déferlante bit-lit actuelle nous propose souvent des personnages un peu trop clichés à mon goût. J’aimais l’époque des auteurs comme Fred Saberhagen, Barbara Hambly, Jeanne Kalogridis, Anne Rice bien sûr…

A coté de cela, la découverte d’Anita Blake a été aussi pour moi un vrai régal, surtout grâce à la présence de Jean-Claude !

Le vampire a cette faculté de s’adapter à toutes les modes et à toutes les époques, il ressurgit de manière cyclique dans la littérature. Et on ne va pas s’en plaindre. Parmi les auteurs plus récents, je trouve quand même mon compte en lisant des histoires d’Estelle Valls de Gomis ou de Gail Carriger.

Tu fais partie du collectif des Enfants de Walpurgis. Pourrais-tu nous en dire plus sur le concept, nous présenter un peu le projet ?

Ce collectif regroupe différents auteurs francophones passionnés de littérature fantastique. C’est Cécile Guillot qui est à l’origine de ce projet. Notre but est de nous réunir autour d’un thème pour sortir une anthologie par an. Nous avons déjà sorti deux recueils : un sur la musique et l’autre sur la figure des sorcières. C’est un petit rendez-vous annuel fort sympathique. Depuis quelques mois, ces anthologies sont éditées aux éditions du chat noir et Cécile Guillot gère tout le travail éditorial d’une main de maître !

Tu es la créatrice et l’administratrice des Editions du Petit Caveau, spécialisées dans la littérature vampirique contemporaine. Comment le projet s’est-il mis en place ? Et comment va-t-il évoluer dans les prochaines années ? On sait que c’est très difficile de subsister, pour les petites structures éditoriales comme celles-ci, d’autant plus quand elles sont spécialisées en SFFF…

Au début, il y avait surtout une équipe de passionnées de lecture vampirique. Nous nous connaissons depuis de longues années via le forum de La Crypte dont je suis l’administratrice. Peu à peu, l’idée a germé et un petit groupe plus soudé s’est formé autour du projet. Nous avons commencé à prendre des renseignements, à réfléchir sur l’organisation générale, etc. Tout cela a mis des mois avant de devenir vraiment un projet concret.

La maison d’édition a vu le jour officiellement en 2008, et notre premier titre est sorti de presse en 2009. Depuis, notre gestion a beaucoup changé, nous avons décidé de nous centrer uniquement sur les histoires de vampires (au début nous ouvrions aussi notre catalogue aux récits fantastiques) et nous avons réduit nos sorties à quatre par an, afin d’avoir davantage de temps pour préparer et promouvoir chaque titre. La maison évolue sans cesse, puisque récemment nous avons pris un distributeur/diffuseur afin que nos récits soient mieux représentés en librairie. En ce mois de décembre, la nouveauté est la publication au format e-book de nos anciens titres. Certes, au début, nous étions réticentes devant cette mode de la conversion numérique, étant toutes des amoureuses du livre papier, mais il faut bien suivre l’évolution et tout faire pour essayer de survivre dans ce milieu très difficile où chaque vente compte.

Quels sont tes projets d’écriture en cours ?

Je suis en train de terminer ma nouvelle pour le recueil 2012 des Enfants de Walpurgis.  Ensuite, j’entamerai l’écriture de l’ultime tome des Soupirs de Londres. Cela fait plusieurs mois que je repousse cette échéance tant mettre un point final à cette aventure provoque en moi une terrible émotion, j’ai vraiment l’impression que je vais abandonner et perdre mes personnages à jamais… À coté de cela, 2012 risque d’être très chargée avec deux sorties de romans presque simultanément, l’une en février (Marquise des Ténèbres, le troisième volet des Soupirs) et l’autre en avril (La Dame Sombre, premier tome des Damnés de Dana).

Merci à toute l’équipe de ObsküreMag pour toutes ces intéressantes questions.

 

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse