Early Spring Horses – interview

24 Mar 17 Early Spring Horses – interview

Deux hommes s’organisent : Arthur Vilmotte (harpe) et Vincent Stockholm (piano, autoharpe, programmation). Ensemble, ils forment Early Spring Horses : un projet d’ambiances et de nature, osmotique et dont les volutes en prise avec le monde contiennent quelque chose de bouleversant et poétiques. Leurs vidéos racontent ce rapport au monde, et ils ont sorti un premier format long qui fera des émules. D’autres viendront forcément, mais l’occasion était trop belle.

Obsküre : Comment s’organise le travail entre vous deux? La harpe est-elle appréhendée comme un outil premier de l’écriture ou n’intervient-elle qu’au stade de l’arrangement ? En somme, y a-t-il Vincent moteur premier et Arthur pour huiles et patine ?
Vincent Stockholm :
Seuls deux titres au départ ont été écrits pour la harpe et avec Arthur : « The Bark » et « Voyager’s Trail ». Tous les autres ont été imaginés pour un piano, même si il y a eu pas mal de combinaisons au départ. Pour « Voyager’s Trail » seule la version acoustique et sur scène a gardé ses parties de harpe. Bien que la harpe ne soit pas très présente sur l’album, Arthur m’accompagne sur scène sur tous les titres. La harpe est essentielle. De façon très originale, Arthur joue debout et j’adore son énergie. Nous faisons un set à la fois bruitiste, atmosphérique et parfois un peu noise, une sorte de mélange très « feu et glace ».

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Votre production musicale met en exergue l’élément naturel, l’univers, et je fais ici référence à vos montages vidéo réalisés au service de plusieurs titres. Considérez-vous que votre art traduit, par certains aspects, une doctrine naturaliste – j’en viens ici à la philosophie, pas l’école littéraire ?
La nature dans cet album est un vecteur romantique. Une création issue de mon esprit qui me permet de matérialiser quelque chose qui m’empêche de devenir fou face à la vacuité du monde et les ténèbres qui l’envahissent peu à peu. L’univers est une projection de mon esprit. Aujourd’hui si la nature est malade c’est parce que notre esprit souffre. Je me suis surtout inspiré du mouvement romantique du début du XIXème. Il faut savoir que c’est le premier mouvement punk de l’histoire, une vraie rupture dans toute la société, en réaction contre le classicisme proposant une vision révolutionnaire, pour l’époque, du monde et des sentiments. J’aimerais tant que quelque chose comme ça nous arrive aujourd’hui, mais j’ai peu d’espoir…
Ado, j’ai été bouleversé par les poèmes d’Ossian de James MacPherson, Rousseau ou Madame de Stael ont ouvert les portes de ces expériences entre la nature et les sentiments humains pour moi. Je m’aventure peu vers la philosophie, je n’ai pas les bases pour la comprendre, en tant qu’artiste, il m’est très difficile de mettre des mots sur des idées. C’est pour ça que je les traduis par de la musique. Pour être honnête, je suis plus sensible à la poésie qu’à la philosophie. Mais je comprends ce que tu veux dire par doctrine naturaliste, il y a un peu de ça dans ce que j’essaie de véhiculer, parfois j’ai l’impression que l’univers existe parce qu’il existe mais je me demande aussi s’il existe uniquement parce que nous le créons dans notre esprit. Ce qui expliquerait pourquoi la science offre une version toujours renouvelée de l’univers, donc relatif… En règle générale, je questionne plus que je ne trouve. Je cherche, j’expérimente, je ne peux pas offrir de solutions, je n’ai pas cette intelligence, juste indiquer qu’il existe des voies différentes possibles et que c’est à chacun de nous de les emprunter pour trouver sa solution, être bien avec les autres c’est offrir sa plus grande bienveillance (sourire)

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Une conscience environnementale transpire fréquemment de ce que vous faites (le conflit urbanité/nature de « Voyager’s Trail ») et renvoie à une forme aiguisée du rapport d’Early Spring Horses à l’environnement. Si vous deviez traduire ce rapport en termes d’écologie politique, seriez-vous tenants d’une approche pragmatique et réconciliatrice de notre rapport à la nature, ou verseriez-vous dans une vision plus dure, à la deep ecology ?
Je constate que le développement humain s’est fait la plupart du temps dans la destruction. C’est grâce à la conscience que nous en avons qu’à un certain moment la destruction cesse et devient plus créatrice que destructrice. C’est pourquoi j’essaye de ne pas juger ce qui s’est fait par le passé. Je n’ai pas envie de renier mes ancêtres qui ont souffert durement et qui sont morts aujourd’hui pour que je puisse avoir une vie décente et ne pas mourir à 25 ans du choléra ou d’une bactérie chopée dans une dent creuse. Je sais d’où je viens, je respecte leurs choix même si aujourd’hui je milite pour une vision globale de l’écologie et pas simplement la suppression des sacs plastiques, en culpabilisant ma grand-mère à qui on a donné un sac pour mettre sa salade. Cette vision qui consiste à interdire plutôt que dialoguer et trouver des solutions ne m’intéresse pas, elle n’a rien à voir avec l’écologie mais uniquement avec le business et l’étroitesse d’esprit qui implique que « si tu ne fais pas ce pourquoi je milite, tu as moins de valeur que moi », elle n’est reliée qu’à l’envie de certains de posséder encore plus de pouvoir sur les autres. Elle ne s’intéresse pas à l’homme dans la nature, elle continue de n’être que destructrice au lieu d’être créatrice, ce qui veut dire que nous n’avons pas encore vraiment conscience que nous avons détruit la moitié de notre univers. Tant que nous ne ressentons pas profondément dans notre être que nous avons détruit notre écosystème à 50%, il n’y aura pas de changement de nos habitudes. Tant que cette prise de conscience n’est pas massive, l’acte de création d’un nouvel environnement n’aura pas lieu. Je milite pour Save the Arctic, une campagne de Greenpeace pour protéger l’Arctique des conséquences du réchauffement de la planète. J’étais en Suède pour les fêtes et il a fait +8°C le 30 décembre… Comment ne pas mieux ressentir les choses ? Il faut nous arrêter de détruire et apprendre à ne pas trop intervenir et passer à l’étape de création de notre environnement. Oui, dans la destruction il y a des choses perdues à tout jamais, mais nous ne devons pas focaliser notre attention sur la perte, il faut surtout imaginer et créer. Imaginer et créer c’est notre particularité d’humain, c’est notre plus beau métier, celui qui est inscrit dans nos putains de gènes …

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Qu’est-ce qui vous interpelle dans les écritures et applications pratiques du botaniste Gilles Clément ?
À peu près tout je crois… tu as trois heures devant toi ? Difficile de résumer en quelques lignes. J’ai découvert son travail avec Jardin en mouvement, une idée simple : à partir d’une friche il a observé la vie des plantes, leur déplacement dans l’espace de la friche sans que personne n’intervienne, ni dans la dissémination, ni dans développement des plantes elles-mêmes par l’arrosage par exemple. Plutôt que de forcer la nature, à tenter d’acclimater des plantes qui viennent d’ailleurs, les transformer génétiquement pour qu’elles s’adaptent mais crèvent si tu n’utilises pas le bon engrais ou le bon pulvérisateur de produits vendus par ta jardinerie, l’idée est de créer un jardin avec des plantes endémiques, celles qui n’ont pas besoin de ressources supplémentaires. Il crée avec le minimum d’impact et sa création implique l’échec et la liberté. C’est super beau non ? J’aime l’idée de créer quelque chose qui va bouger, se déplacer sans qu’on intervienne. J’ai tenté ça dans les concerts mais ce n’est pas évident… Je vais y arriver… Gilles Clément ne conçoit pas seulement des jardins, le rôle de l’homme gestionnaire de sa création est au centre de sa réflexion, il pose des bases. Je parlais de création qui faisait suite à la destruction tout à l’heure, je crois que Gilles Clément est une des personnes qui ouvrent la voie pour cette création nouvelle et unique. Il n’y a plus ou pratiquement plus d’environnements primaires où l’homme n’est pas intervenu. Nous vivons donc bien dans un jardin clos que nous façonnons, à nous de créer et de façonner. Il faut donc accepter l’échec dans l’expérimentation et toutes les idées disruptives se sont façonnées ainsi. Il est plus qu’important qu’on laisse la place aux créateurs plutôt qu’aux destructeurs, leur temps est terminé.

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Le premier album, c’est le sentiment de poser un jalon ou vivez-vous davantage dans l’instant, sans forcément projeter un futur pour ESH ?
Nous avons terminé l’album il y a plus d’un an et demi maintenant, le temps de faire la promo etc., nous travaillons actuellement à la suite, je suis en train de terminer le mix d’un EP, nous y explorons des sonorités plus électriques et plus organiques, plus violentes aussi. Arthur et moi sommes en train de composer activement le prochain album, je ne sais pas encore à quoi il va ressembler mais c’est déjà bien avancé. Nous défrichons… tout en travaillant à ce qui va se passer sur scène. Cet album n’est qu’un début, nous avons encore beaucoup de territoires à explorer et j’ai plein de chansons en stock !

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Vos musiques et images dégagent une cinématographie contemplative. Votre démarche vous semble-t-elle dans une volonté de distanciation, une ode à la lenteur ?
Il faut du temps pour comprendre les choses, parfois même il faut y revenir plusieurs fois pour les éprouver. Je voulais un album qui pousse l’auditeur à entrer en lui-même pour se connecter à son paysage émotionnel et ne pas imposer mon paysage personnel. Je voulais un album qui ne soit surtout pas sentimental ni relié à l’expérience, mais plutôt au souvenir qu’on en a et à une sorte de conscience émotionnelle plutôt qu’à des événements précis. Je voulais une musique « de la résonance », j’ai été obsédé par les résonances dans cet album, c’est pour ça que j’ai choisi le piano comme instrument de base. Je voulais qu’on entende les pieds sur les pédales, le marteau sur les cordes, plus que le reste, ça a été un enfer de mixer ça (sourire)… Je voulais que cette résonance se ressente au niveau de l’estomac ; et du coup, pour laisser l’espace à ce type de son, la lenteur s’est imposée d’elle-même. D’ailleurs, les arbres poussent lentement…

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