Donald Ray Pollock – Interview Bonus Obsküre Magazine # 23

03 Déc 14 Donald Ray Pollock – Interview Bonus Obsküre Magazine # 23

Auteur ô combien génial, Donald Ray Pollock nous a totalement conquis avec ses deux premiers livres, le recueil Knockemstiff et le roman Le Diable, tout le temps. Lors du festival America de septembre, nous avons pu passer un moment avec ce grand nom du courant littéraire qu’on a appelé « Country Noir » ou « Hillbilly Gothic », en bref des histoires de péquenauds du Midwest bien attaqués du cerveau, mais bien sûr c’est bien plus que cela. En complément de la double page consacrée à l’auteur dans Obsküre # 23, voici des passages de la longue conversation que nous avons eue dans les ruines du château de Vincennes.

Obsküre Mag : Apparemment Knockemstiff, la ville dans laquelle se déroule tes écrits, tire son nom de la gnôle, le moonshine. Y a-t-il d’autres histoires et interprétations?
Donald Ray Pollock : Oui, il y a d’autres histoires mais je pense que l’histoire du moonshine pour expliquer le nom du lieu est la plus fidèle à la réalité. Dans mon premier livre, je parle de la façon dont le lieu a obtenu ce nom, les deux femmes se tiennent devant ce cimetière, le prêtre arrive et son avis c’est de cogner l’autre femme, « knock her stiff ». C’est une autre histoire sur le nom de ce lieu. Knockemstiff doit être là depuis les années 1900 ou 1910 et il y avait des bouilleurs de cru à l’époque. Et « knockemstiff » était un terme slang pour la gnôle illégale. Donc c’est je pense la version la plus fidèle à la réalité.

Tes personnages font partie de cette catégorie sociale que l’on nomme « white trash », « rednecks », et il y a aussi une tradition littéraire d’écrivains qui ont parlé de ces gens là, de Harry Crews à Larry Brown par exemple. Est-ce que tu as été influencé par cette « grit literature » ou était-ce juste parce que les gens dans ce coin étaient tous comme ça?
J’ai été définitivement influencé par les écrivains que tu mentionnes. Ce qui s’est passé, c’est que j’avais environ 45 ans quand j’ai décidé que je voulais apprendre à écrire. Pendant deux ans, j’ai essayé d’écrire des histoires sur des gens que je ne connaissais pas, les gens riches de la côte est, les banlieusards, les avocats, les docteurs, etc. et toutes ces histoires étaient horribles. Au bout de deux ans et demi, j’ai écrit cette histoire qui se retrouve dans Knockemstiff qui se nomme Bactine qui parle de deux losers dans un magasin de doughnuts de ma ville. Ce n’est pas une grande histoire et il ne s’y passe pas grand chose, mais c’était de loin ce que j’avais fait de mieux jusqu’à présent. Je me suis dit qu’il fallait que j’abandonne l’idée de ré-imaginer ou d’imaginer la vie de personnages dont je ne connais rien et que j’en reste aux choses que je connaisse. Je connais les gens sur lesquels j’écris. Je sais qu’il y a des écrivains qui peuvent écrire sur tout, sur les martiens ou autre chose. Personnellement je ne peux pas, j’ai besoin d’en faire quelque chose de réel. Donc j’en reste aux gens avec lesquels j’ai grandi, ceux avec lesquels j’ai travaillé à l’usine de papier.

Tu as été souvent comparé à Flannery O’Connor. Quelles seraient les choses que tu as apprises des mystères et des moeurs de l’oeuvre de cette écrivaine?
Elle était catholique pratiquante. Elle avait la foi. Peut-être que Le diable tout le temps a été inspiré par le fait d’avoir lu ses histoires. Mais même si j’ai lu toute son oeuvre – je l’adore -, je ne pourrais dire en quoi elle m’a influencé. Nous parlons juste des mêmes gens timbrés. Et Harry Crews l’avait fait aussi avec Le Chanteur de Gospel.

Le Torch Drive-In dont tu parles a-t-il vraiment existé?
Oui. J’ai grandi avec la culture de la voiture. Quand j’étais gosse, l’été mon père nous amenait au drive-in toutes les semaines. Il y avait un drive in qui se nommait The Torch et j’ai dû aller au drive-in jusqu’à mes dix-huit ans. Quand tu grandis, tu commences à avoir ta propre voiture. Puis tu y vas pour te soûler et te défoncer. C’était important là où je vivais. Dans le comté où j’étais, il y avait trois drive-in.

Et ils n’existent plus?
Non. Il en reste un à 45 minutes, à Lancaster. Une endroit vraiment chouette. Mais tous les autres qui se situaient dans un périmètre d’à peu près 30 minutes ont fermé ces dernières années.

Quels genres de films allais-tu y voir?
Quand j’étais jeune, vu que nous étions accompagnés par mon père, c’était plutôt les films de John Wayne, des westerns mais aussi des films très divers. Il y a une nouvelle dans Knockemstiff sur le fait d’aller voir Godzilla et j’ai vu Godzilla au drive-in. Plus tard, il y a eu une période allant de la fin des années 60 eu milieu des années 70, où ils ont fait une quantité énorme de films de drive-in. C’étaient des sortes de précurseurs des slasher movies. J’ai pu y voir des films comme Don’t Look in the Basement par exemple. C’était un film vraiment flippant.

C’était un film vraiment fou, avec cette vieille dame dans l’asile.
La plupart de ces films sont oubliés aujourd’hui mais toutes les semaines tu pouvais en voir de nouveaux.

C’est dommage qu’on n’ait jamais eu ça en France.
Vraiment? Les seuls qui restent aux Etats-Unis à présent ce n’est vraiment plus la même chose car ils sont très propres. Ce sont presque des mémoriaux de ce qui a été. Puis aujourd’hui, ils programment des films que l’on voit dans les cinémas normaux partout ailleurs dans le pays. Les systèmes sonores sont bien meilleurs.

Je voulais en savoir plus sur ta relation à tes personnages. Est-ce que tu les aimes, tu les détestes, tu joues avec eux, tu les utilises?
Je me soucie d’eux. Je ne dirais pas que j’en aime la plupart en raison des choses qu’ils finissent par commettre. Mais je crois qu’il faut prendre soin d’eux. Tu dois ressentir un certain degré d’empathie. Si tu écris à propos de quelqu’un que tu détestes, l’écriture d’un roman représente des heures et des heures à passer avec cette personne. Si tu les hais, cela va être une torture. Même pour le couple de tueurs en série Carl et Sandy, je me sens au moins désolé pour eux, sur ce à quoi leur vie a fini par ressembler. Bien sûr, quand tu écris un livre, c’est comme si parfois ils étaient réels. Donc oui, je crois qu’il faut les apprécier jusqu’à un certain point.

Et Carl et Sandy ont été apparemment inspirés par de véritables tueurs en série qui ont sévi à Knockemstiff?
Non ! Je ne connais aucun tueur en série personnellement. Je voulais écrire un roman, mon éditeur voulait que j’en écrive un, et j’ai dit Ok, je crois que je peux en faire un sur ce couple marié qui sont des tueurs en série. C’est comme ça que le livre a commencé. Cela aurait dû parler de Carl et Sandy uniquement. J’ai écrit beaucoup de pages sur eux jusqu’à ce que je me rende compte que les lecteurs n’allaient pas vouloir lire 300 pages sur ces deux personnages. Puis j’ai rajouté Arvin et son père et ainsi de suite. Ce que j’ai fait au début, vu que je ne connaissais pas de tueur en série, j’ai lu quatre ou cinq livres sur le sujet. Celui qui m’a vraiment fait rentrer dans le sujet c’était un livre sur John Wayne Gacy. Ces personnages sont si fous. Donc ce que j’ai fait, je me suis dit je vais traiter ces deux personnages comme des gens normaux sauf qu’ils font ça, et ils vont avoir une histoire personnelle qui va expliquer pourquoi ils finissent par commettre ces actes.

En parlant du rôle de l’écrivain, avec une œuvre si noire, certains pourraient dire que tu ajoutes encore de la noirceur au monde. Pense-tu que l’art et l’écriture puissent être cathartique, quelque chose dans lequel tu mets tes pulsions ou tes mauvais instincts?
Ce peut être cathartique mais je crois qu’on naît tous avec un vide en soi et on le remplit chacun à notre manière. Certains le remplissent avec la drogue, d’autres avec le sexe, l’argent, la famille, ou Dieu. Pendant de nombreuses années, j’ai rempli le mien avec l’alcool. Puis est arrivé un moment où je ne pouvais plus continuer. Aujourd’hui c’est l’écriture qui me remplit. Je ne peux pas m’expliquer à moi même pourquoi mes livres sont si sombres et pourquoi j’essaie d’écrire ces choses. Je sais que j’ai essayé d’écrire une jolie histoire mais cela ne fonctionne pas, alors que je peux faire les choses sombres. J’ai fréquenté beaucoup de durs, et j’ai vu des choses brutales, mais personnellement ma vie n’a jamais été si sombre. J’ai juste le don de mettre cela sur la feuille de papier. Je ne peux pas vraiment l’expliquer.

En termes de style, même s’il y a du chaos dans la vie des personnages, ton écriture est très disciplinée. Vu que tu as commencé assez tard, est-ce que le fait de commencer par des nouvelles était la seule façon de commencer?
Quand j’ai commencé, mon but était d’apprendre à écrire des nouvelles. A l’époque je ne lisais que des collections de nouvelles. Je n’avais pas fait de plan sur le fait d’écrire un roman un jour. J’avais dit à ma femme si je peux écrire ne serait-ce qu’une bonne nouvelle, je serai satisfait. J’ai donc commencé. Au bout de cinq années, j’ai compris que c’était ce que je voulais faire pour le restant de mes jours. J’ai quitté mon travail, je me suis inscrit dans un programme d’écriture. J’essaie de faire en sorte que chaque mot soit utile. Et cela vient de l’écriture de nouvelles. Car dans une nouvelle tu ne peux pas avoir trop de mots inutiles. Une autre chose que j’ai faite quand j’ai commencé, c’est que j’ai recopié les histoires d’autres écrivains. J’ai recopié une histoire de Hemingway par exemple. J’aimais son écriture, très économe, et toutes les histoires que j’ai recopiées étaient de ce style. Je pense donc que ça a joué un rôle.

Est-ce que tu savais dès le départ que tu allais faire revenir tes personnages d’une histoire à l’autre. Dans Knockemstiff, comme pour Jefferson Mississippi de Faulkner, on trouve au début une carte. Est-ce que c’est une vision fantasmée ou est-ce que cela s’inspire du vrai village de Knockemstiff?
Si tu prends cette carte et que tu vas à Knockemstiff, les maisons, les magasins n’y seront plus mais la route est à peu près correcte. Donc tu trouveras ces routes avec ces noms. Géographiquement, c’est fidèle à l’endroit.

Et avais-tu conscience au début avec ces personnages qui reviennent de créer quelque chose qui dépasse la simple histoire, la création d’un lieu comme le Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson ou le Yoknapatawpha de Faulkner?
Pas vraiment. Ce qui s’est passé, c’est que j’avais publié six nouvelles, puis je suis allé en école supérieure et je me suis inscrit à un programme de création littéraire. Quand j’y étais, on parlait beaucoup de collections de nouvelles où les histoires étaient liées entre elles. J’ai pensé que je pourrais faire cela facilement. J’ai dû en réécrire certaines un petit peu mais c’est venu de ces discours, de personnes qui parlaient d’histoires connectées entre elles. En plus, toutes mes histoires se passaient dans ce petit endroit de l’Ohio donc j’ai commencé à travailler dans ce sens, en faisant bien attention à ce que la géographie soit la même dans chaque histoire. Mais je n’y ai pas pensé consciemment au départ.

Quand tu m’as parlé du livre sur lequel tu travailles en ce moment, tu as dit que la direction avait légèrement changée, est-ce que cet aspect de découverte est toujours présent quand tu écris des nouvelles ou des romans?
Pour les nouvelles, j’ai commencé la plupart d’entre elles avec la première phrase. C’est tout. Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. Et j’ai procédé à partir de là, très lentement, phrase par phrase. Mais quand j’ai voulu écrire un roman, je me suis dit, je ne peux pas faire ça avec un roman, cela me prendrait dix ou vingt ans si j’écrivais un roman comme j’écris une nouvelle. Pour Le Diable, tout le temps, je me suis donc dit que j’allais écrire sur ces deux tueurs en série, puis cela s’est métamorphosé de diverses manières, d’autres personnages se sont intégrés, etc. La seule chose que je savais, je voulais que tous les personnages à un moment se rencontrent vers la fin. Mais c’était tout. En fait, j’ai écrit une fin où ils se font tous tués puis je me suis dit que c’était peut-être aller trop loin, donc j’ai rajouté une petite touche d’espoir. Pour ce nouveau livre, c’est la même chose. J’ai commencé en me disant je vais faire ce roman sur ce camp militaire en 1917 et au final, ce n’est pas qu’il a disparu, mais ce n’est plus du tout au centre du livre. Il y a ces trois frères, de pauvres métayers, ils partent du Sud pour le Nord et ils finissent dans l’Ohio du Sud. C’est vraiment une question de découverte au fur et à mesure qu’on avance dans le travail. Ce serait bien d’avoir une vision claire sur le livre que l’on veut écrire. John Irving avait dit dans une interview qu’avant de commencer un roman, il connaît la première et la dernière phrase, et le travail consiste à aller vers cette dernière phrase. Je n’en ai pas fait l’expérience, mais je tourne autour de tout cela.

Est-ce que tu réécris beaucoup?
Oui, pas mal. J’aime faire ça. Je n’aime pas trop écrire la première ébauche. Ecrire l’histoire c’est vraiment très dur et douloureux pour moi. Mais du moment que c’est là, je peux passer des heures sur les révisions et je ne vois pas l’heure passer. J’ai vraiment besoin de corriger beaucoup pour que mon écriture soit le mieux possible. Je n’ai pas de talent inné.

J’avais cru lire que tu allais écrire un récit assez autobiographique sur ton addiction à l’alcool?
Quelqu’un l’a peut-être dit, mais pas moi. Je ne suis pas contre les récits de souvenirs, j’aime lire les biographies, mais ce ne sera pas moi qui l’écrirait.

Pour ce qui est de ta relation avec les traducteurs, car tu es traduit dans quinze pays…
Oui, pour Le Diable, mais Knockemstiff n’est sorti que dans six ou sept pays.

Corresponds-tu avec les traducteurs?
Pas tant que cela. Parfois, le couple qui me traduit en Italie m’a posé des questions pour Knockemstiff, des choses qui n’existent pas dans leur langue. Ils se demandaient vraiment ce que c’était. En France et en Allemagne pareil, j’ai reçu quelques e-mails. J’ai lu que les traductions en français étaient exceptionnelles mais je ne saurais pas faire la différence vu que je ne parle pas la langue. Parfois il y a ce dialecte hillbilly que j’utilise, des phrases de slang qu’on utilise en Ohio et j’imagine bien que ce ne doit pas être simple à traduire.

Oui et ton écriture s’en réfère à des choses qui sont purement américaines, on a parlé des drive-in, des hillbillies, nous n’avons pas vraiment cela ici. Une dernière question, sur ce thème de la filiation, la relation entre père et fils. Et peut-être ce Mal qui se transmet d’une génération à l’autre?
Beaucoup d’écrivains traitent de ce sujet. Mon père est toujours en vie. Il a 85 ans. C’est vraiment un gros dur. Quand j’étais gosse, on ne s’entendait pas très bien. Pendant longtemps, nous avons à peine été en relation mais en vieillissant et en se calmant un petit peu, et moi aussi, notre relation s’est améliorée. Et aujourd’hui, nous avons une bonne entente. Mais je crois vraiment qu’entre deux ou trois ans et seize ou dix-sept ans, tout ce qui se passe à cette époque là te forme et les pères là où j’ai grandi étaient très durs, soit ils étaient alcooliques, soit ils étaient très stricts et disciplinaires ou peut-être qu’ils s’en foutaient. Mais c’est la famille et cela va influencer tout ce que tu feras par la suite. Et c’est vrai que c’est un sujet qui m’intéresse!

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