David Gibert – Interview (bonus Obsküre Mag #9)

06 Juin 12 David Gibert – Interview (bonus Obsküre Mag #9)

Pour ceux qui en redemandaient, il y a encore beaucoup à apprendre sur David Gibert, l’auteur de Fantôme de Chair (sortie prévue pour fin juin 2012). Après la mise en bouche d’Obsküre Magazine #9, nous vous proposons de copieux compléments d’entretien, histoire de vous donner encore plus envie de découvrir l’histoire de Lise Daemon – le démon-cathédrale le plus vertigineux de notre année littéraire – et l’une des plumes actuelles les plus prometteuses en matière de fantastique et de fantasy sombre.

En 2007, les regrettées éditions Nuit d’Avril sortaient conjointement A l’encre des ténèbres, votre premier roman précédemment paru en 2004, et L’Ombre de l’Âme. Avec le recul, que diriez-vous de ces deux œuvres ?

À l’encre des Ténèbres était ma première incursion dans le domaine du fantastique. Il s’agissait d’une novella au rythme endiablé que j’ai rédigée d’une traite, presque en état d’écriture  automatique comme si j’étais hanté par le personnage de Sam, cet écrivain en herbe happé par son propre univers. La fin de cette histoire et surtout sa chute avaient laissé nombre de mes lecteurs sur leur faim. Moi-même, j’étais harcelé par mes personnages qui réclamaient à corps et à cri une suite à leur aventure ! Je me suis donc lancé dans l’écriture de L’Ombre de l’âme, un roman plus dense inspiré de mythologie nordique et d’occultisme. Cette fois, la conception a été plus laborieuse mais Ô combien jubilatoire. Les thèmes abordés nécessitaient pas mal de recherches documentaires (mythes du Haut Moyen-Âge, psychoses hallucinatoires, hypnose, visite d’un site de fouilles archéologiques…). Tout cela m’a emporté dans une aventure passionnante à laquelle j’étais presque déçu de mettre un terme. Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir exploré deux facettes opposées dans le processus créatif. D’un côté, je tenais un récit au suspense haletant avec une atmosphère immersive mais peu de matière (je n’avais laissé que des clefs au lecteur qui devait lui-même forger sa propre interprétation). De l’autre, je construisais un roman avec plusieurs thématiques et des intrigues menées tambour battant dans trois dimensions (le monde réel dans un angle narratif proche du thriller, l’univers ténébreux né de l’imagination de l’écrivain et celui d’un guerrier viking revenu d’entre les morts). Avec Fantôme de Chair, j’ai eu envie de me placer entre ces deux extrêmes : raconter une histoire avec moins de thématiques et de personnages pour prendre le temps d’étoffer leur psychologie tout en gardant une narration au rythme haletant qui s’affranchit des lois de l’espace et du temps.

Comment évolue votre rapport à l’écriture ? Ecrire Fantôme de Chair vous a-t-il permis de mieux comprendre la plume que vous êtes ?

En voilà une question poids lourd pour un auteur poids plume !

Pour moi, l’écriture est une forme d’auto-thérapie sans fin, une quête d’identité, une évasion dans un monde parallèle qui donne la force nécessaire à survivre dans notre monde désenchanté. C’est une perpétuelle remise en question, une sorte de quête du Graal… Le jour où je croirai avoir compris quelle plume je suis, je n’aurai plus qu’à reposer en paix dans ma crypte car je ne serai plus en mesure de créer quoi que ce soit.

J’ai remarqué que Fantôme de Chair était vraiment riche en références à la littérature gothique traditionnelle. Par exemple, la propriétaire originelle du manoir de Lise s’appelle Elisa Wilpole, et j’avoue qu’en lisant les premières descriptions de cet endroit, j’avais immédiatement pensé à un Strawberry Hill grande version ! Avez-vous pensé ce roman comme une sorte de roman gothique moderne, globalement ?

Je n’aurais pas la prétention de m’inscrire comme un héritier de la littérature gothique. Et je n’ai pas conçu ce roman avec l’objectif de porter ses couleurs chatoyantes sur un blason plus moderne. Mais je ne peux nier l’influence plus ou moins marquée de mes lectures de prédilection dans mes écrits. Des romans comme Carmilla de Sheridan Le Fanu, Le Moine de Mathew Gregory Lewis, Frankenstein de Mary Shelley et les nouvelles d’Edgar Allan Poe ont marqué ma mémoire au fer rouge. Sans oublier bien sûr le célèbre Dracula de Bram Stoker.

Le nom Walpole évoque bien sûr Horace Walpole, auteur du Château d’Otrante, roman que beaucoup considèrent comme celui ayant donné naissance à la littérature gothique. Mais j’ai dû inconsciemment puiser dans d’autres registres, plus modernes. Allez, soyons fous, faisons danser les âmes des auteurs qui hantent ma bibliothèque : Lovecraft, P.K Dick, Franck Herbert, Tanith Lee, Moorcock, Serge Brussolo, Dan Simmons… et bien d’autres. Mais arrêtons là cette sarabande endiablée avant que Dame Vertige nous emporte !

Il y a un travail très intéressant sur la psychologie des personnages. William se retrouve plongé dans un univers de fantasy, de combats épiques et de monstres sanguinaires, tout en étant, à la base, un passionné de cette littérature. Le personnage a des idéaux chevaleresques qui semblent entretenus par son rapport à la littérature, et, apparemment, c’est ce qui va lui permettre de franchir les épreuves. Mon interprétation se rapproche-t-elle de votre conception du personnage ?

J’aime les héros des romans gothiques dont le romantisme et l’idéalisme sont mis à rude épreuve. Confronter deux amants à la personnalité opposée — William, idéaliste et naïf et Lise, désabusée et cynique — a été pour moi un jeu très excitant.

Plusieurs « thèmes », en quelque sorte, se côtoient, dans le roman. Éternité, amour, cruauté, vengeance, et j’en oublie. Lequel domine, lequel fédère tous les autres, d’après vous ?

L’amour… Toujours l’amour ! Car c’est la source vivifiante d’où jaillissent toutes les pulsions humaines. L’amour dont on a été privé ou l’amour brisé peuvent engendrer la haine et le désir de vengeance. Et seul l’amour peut défier l’éternité.

Le vampirisme est présent dans le roman, mais de manière extrêmement discrète. Vouliez-vous faire une référence à ce mythe, que sans doute vous aimez, sans pour autant tomber dans le roman vampirique, trop usité ces temps-ci ? Plus précisément, comment avez-vous pensé la présence du vampirisme dans Fantôme de Chair ?

Je ne souhaitais pas écrire une énième histoire de vampires. Je ne voulais pas sombrer dans la bit-lit à la Twilight ni écrire quelque chose de trop classique. Sans tomber dans un very bad tripes et boyaux à la sauce gore, je souhaitais mener un récit charnel et sombre, centré sur une femme charismatique déchirée entre haine et désir de rédemption. L’enfer existe mais il n’est pas sous nos pieds, il est en nous. Et ses flammes peuvent nous dévorer l’esprit.

Vous êtes apparemment fasciné par la fusion des époques, le mélange des temps. D’où cela vous vient-il ? Et au vu de la minutie avec laquelle vous retranscrivez les scènes médiévales, je dirais que vous avez une prédilection pour cette période… je me trompe ?

Si un jour, à force de frotter ma lampe à idées, un génie apparaissait, prêt à m’accorder un souhait, je lui demanderais de me donner le pouvoir de maîtriser le temps. Bon, trêve de joke… Je suis effectivement fasciné par le Moyen-Âge. Il n’y a qu’à regarder dans ma bibliothèque mais aussi dans mon salon où j’entrepose épées, dagues, arbalètes et autres fléaux… J’ai même une réplique d’armure à ma taille et je pratique de temps à autre le tir à l’arc. Je trouve notre époque froide et sans saveur. Les lois de la nature s’effacent au profit des lois du marché et de la technologie. Voyager dans le temps dans mes lectures et mes écrits est pour moi une véritable bouffée d’oxygène.

Quels sont vos projets littéraires, actuellement ?

Une nouvelle doit paraître en fin d’année dans l’anthologie Ghost stories – Tome 2, aux Éditions Asgard. En ce moment, j’ai deux manuscrits de fantasy sur le feu. Le premier reprenait l’univers décrit au début de À l’encre des Ténèbres. Je l’avais rédigé avant L’ombre de l’Âme et je le réécris aujourd’hui dans une optique plus sombre. Le second manuscrit, que l’on pourrait classer dans la dark fantasy, est inachevé. Il attend son heure en crépitant d’impatience. Ensuite, mon syndrome de distorsion du réel me poussera certainement à revenir au fantastique. Mais patience… des contingences bassement matérielles m’obligent à arpenter d’autres champs de bataille sur le marché du travail. Un combat moins épique mais Ô combien vampirique en terme de temps !

Comment en êtes-vous venu à publier chez Asgard ? Je suppose que vous manquiez à Franck Guilbert, mais c’est peut-être plus compliqué que ça !

Un ami précieux m’avait parlé des Éditions Lokomodo, une toute jeune maison d’édition née en 2008. J’ai envoyé le manuscrit de L’Ombre de l’Âme qui a été accepté pour une réédition en deux tomes. Depuis la sortie du premier opus, les Éditions Lokomodo se sont développées en créant d’autres labels pour les inédits : Asgard (grands formats avec 4 collections : fantasy, fantastique, polar, SF), Midgard (moyens formats), Les lucioles (jeunesse). La qualité des ouvrages s’est améliorée, notamment grâce aux illustrations. Pour suivre les nouvelles normes de la collection, il a été décidé de ne pas publier le second tome de l’Ombre de l’Âme. Le texte paraîtra en poche en un seul volet et dans les nouvelles normes de la collection, en 2013.

Pour la petite histoire, après la réédition du premier tome de mon roman, j’avais mis en contact Franck Guilbert avec Ludovic Berneau, l’un des fondateurs de Lokomodo en caressant l’espoir de réincarner l’esprit des éditions Nuit d’Avril. Pari gagné puisque le clairvoyant Ludovic a pris Franck pour diriger la collection fantastique. C’est ainsi que nombre de mes anciens frères et sœurs de plume ont été réédités : Céline Guillaume, Estelle Valls de Gomis, Michel Rozenberg, Emmanuelle Maïa, Fabrice Nicolas, Franck Ferric, Olivier Bidchiren… Mais la roue tourne et Franck, appelé pour d’autres missions, va céder sa place à Denis Labbé.

 

DAVID GIBERT – Fantôme de Chair (Asgard, 2012)

http://www.editions-asgard.com/

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